Game of thrones, saison 4 : culture du viol ou faux pas scénaristique ?

Simon Riaux | 23 avril 2014
Simon Riaux | 23 avril 2014

Spectateurs de Game of Thrones, l'article qui suit et riche en spoilers, tenez-vous le pour dit. Après un deuxième épisode qui aura marqué le public grâce à la mort inattendue d'un des personnages emblématiques de la série, c'est une scène du troisième épisode, Breaker of chains, qui est désormais au centre de toutes les attentions. Une séquence entre Cerseï et Jaime Lannister, couple torturé et incestueux fait débat : en cause, un viol particulièrement terrible, pratiqué à quelques centimètres d'une dépouille encore tiède.

 

Pourquoi donc commentateurs et spectateurs s'affrontent-ils à coups d'anathèmes au sujet d'un passage, dont la cruauté et la perversion ne paraît à première vue pas fondamentalement différente du phénoménal étalage de vices propres à la série ? Les critiques émises des deux côtés de l'Atlantique se cristallisent autour de deux éléments essentiels. Le premier a trait au personnage de Jaime, dont le comportement (qui diffère des romans) viendrait détruire toute la possible empathie des spectateurs à son égard. Le personnage serait donc gâché, détruit par les choix des scénaristes, au détriment de Game of thrones en général. Deuxième point, et sans doute le plus important, la série mettrait en lumière un certain usage fait de la culture du viol. Une certaine forme dévoyée de sexualité serait donc devenue un outil scénaristique courant à Hollywood, ce que de nombreux commentateurs s'accordent à voir comme une abomination. Qu'en est-il ?

Il aura suffit que George R.R. Martin précise publiquement que dans ses romans, Cerseï consentait à faire l'amour avec Jaime à quelques pas du cadavre de leur fils, pour qu'Internet croule sous les commentaires outragés, à priori légitimés par l'auteur original de Game Of thrones. Jaime serait ainsi le salaud intégral, un personnage désormais trop haïssable pour être respecté. Pire, le choix des scénaristes trahirait l'âme de Jaime et obligerait la série à suivre une direction incertaine. Pour une fois, les fans hardcores et autres intégristes de l'œuvre originale sont dans le vrai. Si Jaime est une ordure interstellaire à la morale inexistante, le viol demeure un interdit profond chez lui. Ainsi a-t-il sacrifié sa main au cours de la saison 3 pour éviter à Brienne d'avoir à subir semblable horreur, de même, il sait et réprouve que Cerseï ait été violée par feu Robert le soir de ses noces. Quelle que soit son désarroi et sa rage lorsqu'il prend conscience de l'abominable personne qu'est devenue sa sœur et maîtresse, il est totalement incohérent qu'il la viole, ou la "punisse" de cette manière. Même en voyant là la réalisation de la prophétie de Tyrion : « et ta joie deviendra cendres dans ta bouche », on ne comprend pourquoi cet homme qui aura été jusqu'à assassiner un enfant pour protéger son amour secret pourrait ainsi le bafouer, à deux pas du cadavre de son propre fils.

 

En revanche, la question du viol comme outil scénaristique semble autrement moins pertinente et problématique. Ainsi, le texte publié par Roxane Gay sur Salon.com s'avère tout à fait représentatif des reproches fait à Game of thrones, d'un opportunisme mal placé. « Le viol est utilisé pour créer de la dramaturgie et booster les audiences ». Certes. Comme la violence. Les effets spéciaux. Les dragons. Ou la nudité en général. Difficile de retenir cet argument (quand bien même il ne sort pas de nulle part) car il revient à rendre le show responsable et représentatif des tendances actuelles des séries américaines. Hors, le récit, la nature, le budget, l'écriture et la direction artistique du programme le rendent difficilement comparable avec ses concurrents.

Quitte à tenter une analyse comparative, il serait plus pertinent de le mettre en perspective avec les œuvres qui partagent le même berceau créatif et économique, à savoir les productions HBO. Et là, cette argumentation s'évanouit littéralement, la chaîne câblée s'étant toujours efforcée de traiter dignement ou intelligemment ses protagonistes. Que ses séries aient fait de la violence et de la nudité un produit d'appel à l'attention des spectateurs est indiscutable, mais se risquerait-on à voir dans Girls ou True Blood de dignes représentants de la culture du viol ? Difficilement.

 

Remettre en cause le statut du viol dans la fiction américaine est un vrai sujet. Important, voire fondamental. Prendre Game of thrones à titre d'exemple est infiniment discutable et pourrait bien ruiner toute tentative de réflexion dans ce sens. Car il existe nombre de shows où le sexe est un recours mécanique voire dégradant (qui a dit Californication ?), sans compter ceux qui relèguent les personnages féminins au rang d'attributs physiques livrés en pâture à des personnages masculins proéminents. Spartacus a beau se parer derrière son maquillage de spectacle délirant, le traitement des femmes y interroge tout spectateur désireux de comprendre ce qu'on lui montre. Avec ses scènes d'orgies complaisantes dignes du premier softcore venu, le péplum numérique est autrement plus discutable que tous les épisodes de Game of thrones réuni. Que dire également d'un Nip/Tuck et de ses ribambelles de nymph(oman)es ?

 

Utiliser l'adaptation des écrits George R.R. Martin comme paratonnerre d'un féminisme las de voir la violence sexuelle banalisée ou traitée à la légère est d'autant plus un piège que cette attaque inconséquente pourrait amener un débat autrement plus nauséeux. En effet, comment évaluer s'il y a trop de viols, ou la qualité de leur traitement ? Faut-il également s'inquiéter du nombre de morts ? De personnages déviants ? D'intrigues putassières ? De dialogues trop grossiers ? Qui pour en juger ? Si les séries sont devenues au fil des années un El Dorado pour bon nombre d'acteurs du monde de la fiction, c'est justement parce qu'elles autorisent à priori leurs auteurs à prendre des risques. Quitte à s'égarer. Si Jaime Lannister doit être perçu comme un parangon de la culture du viol, alors il est grand temps d'interdire True Detective. Car à vouloir juger ou régenter les mœurs des personnages, on pourrait s'inquiéter que la série de HBO (décidément) ne représente que des femmes manipulatrices, attardées, ou appréhendées par le seul biais de leurs apparence physique.  

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