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Boba Fett dans une guerre de gangs ultra-violente : c’est l’Âme des guerriers, à voir d’urgence

Par marvin-montes
23 novembre 2023
MAJ : 14 décembre 2023

Les travers d’une minorité fantasmée, sans aucune concession. C’est l’Âme des Guerriers de Lee Tamahori.

L'Âme des guerriers : l'odyssée brutale de Lee Tamahori

Avant de se révéler sur le sol américain, Lee Tamahori explorait avec L'Âme des guerriers les travers d'une minorité souvent restée dans l'ombre du septième art et du folklore : les Maoris.

Il n'est pas exagéré de penser que le parcours américain de Lee Tamahori s'apparente à une course folle droit vers le mur. En effet, après s'être illustré aux commandes des sympathiques, mais largement oubliables À couteaux tirés ou Le Masque de l'araignée, le réalisateur néo-zélandais s'est empêtré dans des licences semi-comateuses, en livrant les dramatiques Meurs un autre jour et xXx 2 - The Next Level. Désormais oublié de tous, le cinéaste avait pourtant mis en scène sur ses terres natales une oeuvre intense et indéniablement marquante.

Pour son premier film, sorti en 1994, Tamahori s'adonne à un témoignage rare et dénué de toute complaisance sur un environnement en totale déliquescence : celui du peuple Maori. Loin de la criminalité romancée souvent en vogue sur le grand écranL'Âme des Guerriers plonge sans se retourner au coeur de la lente agonie des héros des temps anciens.

 

L'Âme des guerriers : photo, Cliff CurtisPâle copie du passé

 

Nous étions des guerriers

Pour comprendre le coeur du propos du film, il convient d'effectuer un rapide rappel historique. Autochtones souvent représentés sous l'apparence de guerriers féroces et fiers, les Maoris n'ont cessé de sombrer — au gré de la colonisation et de réformes économiques menées dans les années 1980 — vers le bas de l'échelle sociale néo-zélandaise et une dépression collective faisant directement écho à celle des natifs américains.

Derrière un folklore et un passif idéalisé, la réalité des Maoris est bien plus sombre. À l'orée des années 1990, le taux de chômage atteint des sommets chez les habitants historiques de l'archipel, entrainant une flambée dramatique de l'alcoolisme et des violences conjugales. Des glorieux combattants tenant tête aux invasions occidentales du XVe siècle, il ne reste malheureusement qu'un lointain souvenir, entretenu par le simulacre des démonstrations de force d'une communauté en plein désarroi.

 

L'Âme des guerriers : photoChoc générationnel

 

C'est dans ce contexte bouillonnant, précisément celui des banlieues d'Auckland — plus importante zone urbaine du pays — que s'ouvre l'intrigue de L'Âme des Guerriers. Adapté d'un roman de l'écrivain Alan Duff, lui-même ancien membre d'un gang, le long-métrage de Lee Tamahori explore le triste quotidien maori au travers des yeux de Beth Heke, sous les traits de la flamboyante Rena Owen.

Sous l'emprise de son mari alcoolique et violent, le terrifiant Jake "The Muss" Heke, Beth tente tant bien que mal de maintenir un équilibre familial menaçant de s'effondrer à chaque instant. Mais les abus toujours plus glaçants de Jake finiront de faire voler en éclats sa sphère intime, en déclenchant une spirale de violence insoutenable. Pour sauver ses enfants, Beth devra reprendre le contrôle sur sa vie, sa voix et son héritage ancestral.

 

L'Âme des guerriers : photo, Rena OwenDivine idylle

 

C'est donc à un sujet extrêmement délicat que s'attaque, dès sa première oeuvre, ce cher Lee Tamahori. Publicitaire reconnu sur ses terres, fruit de l'union entre une mère européenne et un père maori, le réalisateur ne compte jamais tordre la réalité, quitte à dresser un portrait bien peu flatteur de ses contrées d'origine. À rebours de la romantisation criminelle d'un Scorsese ou d'un Coppola, Tamahori aborde les exactions de ses personnages perdus sans une once de glamour. Pour la carte postale, vous repasserez.

Cette intention de vérité immuable se matérialise dès les premiers plans du film. L'Âme des Guerriers s'ouvre en effet sur un premier panorama des rues d'Auckland, présentées comme l'épicentre d'une zone désorganisée, ou tous se toisent en redoutant l'étincelle qui fera dégénérer la moindre situation anodine. Au milieu de cet univers viriliste et vain, entre rades mal famés et recoins peu accueillants, Beth apparait en prenant possession du centre de l'écran. Comme un phare dans l'obscurité, déjà.

 

L'Âme des guerriers : photoLa vraie menace

 

Hakaricature

Il ne faudra que quelques minutes au réalisateur pour pointer du doigt la véritable menace, celle qui se niche au coeur du foyer. Pur produit de son environnement morose, Jake Heke se pavane comme un roi parmi les perdants, se voyant grand patriarche tout en exerçant seulement une autorité abusive sur l'ensemble de sa famille. Once were warriors, le titre original, est assez clair : les guerriers du passé ne sont plus que des ombres, remplacés par de pathétiques tyrans érigeant la violence en valeur. La force plutôt que la noblesse, à l'image d'une assemblée d'invités qui préfère ne pas s'interposer lorsque Jake en vient aux mains avec sa femme.

C'est cette violence, quotidienne et héritée du fantasme d'un passé révolu, que Tamahori questionne sans cesse. Descendant d'une lignée d'esclave, Jake ne cherche qu'à prouver sa force pour transcender son héritage. Pourtant, il ne reste, de manière implacable, que l'esclave de l'alcool et de ses comportements psychotiques. La caricature mal dégrossie des légendes d'antan.

 

L'Âme des guerriers : photoCherchez l'intrus

 

Cette question de l'héritage, Tamahori l'aborde également au sein même de la sphère familiale, notamment au travers du cheminement parallèle des fils de Beth et Jake. Alors que l'un semble se détourner du mauvais chemin pour réellement embrasser la voie de la spiritualité, l'autre remplace sa famille par une autre : celle des gangs. Comme son père, Nig devient a sa manière une mauvaise caricature du passé, dissimulée derrière un idéal folklorique. La boucle est bouclée, cruellement.

Dans l'ombre des luttes masculinistes des hommes de la société maori, ce seront finalement les figures féminines de la famille qui permettront à la situation d'évoluer, pour le meilleur et aussi pour le pire. En d'autres termes, il faudra une victime innocente pour atteindre le point de non-retour, et permettre à Beth de se reconnecter à la gloire du passé en s'affranchissant de l'influence de Jake au cours d'une flamboyante contre-plongée. Celle qui a dit non, la seule véritable guerrière.

 

L'Âme des guerriers : photo, Rena OwenLa rédemption

 

L'ennemi intérieur

Mais au-delà de sa réflexion spirituelle, bien plus présente qu'attendu, L'Âme des Guerriers est aussi un témoignage glaçant d'une situation d'emprise, et de la tension permanente qui en résulte. Et cela, le long-métrage le doit à la prestation complètement dingue du génial Temeura Morrisson. Aussi imposant que pathétique, l'acteur incarne a merveille son terrifiant personnage, aussi bien lors de rares élans de sympathie que lors de ses explosions récurrentes. La performance d'une vie d'un interprète que l'on ne verra plus jamais à ce niveau, et ce n'est pas la série Boba Fett qui nous prouvera le contraire.

Comme un ascenseur émotionnel qui n'épargnera personne, le film de Tamahori représente de manière terriblement pertinente la valse des émotions du foyer meurtri, ou chaque instant de bonheur ne peut être pleinement saisi, puisque soumis à une inévitable date de péremption. Anxiogène jusque dans l'optimisme béat de la bande originale, reprise en choeur par les personnages au cours de la séquence de la balade en voiture, qui débute rythmée par les rires pour s'achever de la pire manière possible.

 

L'Âme des guerriers : photo L'errance

 

À sa sortie, en 1994 donc, L'Âme des Guerriers devient immédiatement un véritable phénomène de société, et le plus grand succès de l'histoire du Box-Office néo-zélandais, tout en raflant quelques récompenses prestigieuses, comme celle du meilleur premier film de la Mostra de Venise. Cette visibilité immédiate ouvre les portes d'Hollywood à Lee Tamahori, avec la réussite qu'on lui connait malheureusement par la suite.

En 1999, et alors que personne ne l'avait vu arriver, une suite réalisée par Ian Mune, et de nouveau basée sur les écrits de Brian Duff, voit le jour. Intitulée L'Âme des Guerriers 2 : Les âmes brisées, la suite offre à Jake Heke la voie de la rédemption à son tour, sans réellement rester dans les mémoires. Toujours est-il que L'Âme des Guerriers reste un sujet de réflexion passionnant et finalement assez unique, rien que par le contexte qu'il dépeint, et par sa propension à affronter ses démons droit dans les yeux. Brutal, surement dérangeant, parfois trop direct, mais probablement nécessaire. Un vrai classique atypique, tout simplement.

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Haka Faucon

Très bon film. J’aime bien Tamahori. Les hommes de l’ombre est cool, son James Bond est super fun.

Maori Style

Je le répète pour la dernière fois ,on a à faire à une œuvre intense et forte. Je le répète ce film est grandiose…

Maori Style

En espérant que E.L ne supprime pas ce post ,voici la musique sauvage et guerrière de ce film culte.

https://www.youtube.com/watch?v=gwG7ACsFWtU&ab_channel=JasonPogi

Maori Style

@Boddicker

Oui effectivement , c’est pas du tout un film de guerre de gang, le 2ème opus oui peut être. Mais le 1er est un véritable drame social. Le jeune garçon sdf ,ami de la pauvre fille de Jack le musclé en est la parfaite symbolique. Sans oublier les « caresses musclées » du protagoniste pour le nommer ainsi.

Maori Style

Quel f.cking movie.
Un véritable drame familial. des acteurs au top. Le meilleur film de Tamahori. Un film très personnel.
Et le thème musical  »once were warriors », rien que d’en parler j’ai des frissons.
Merci E.L d’avoir consacré un article sur une grande œuvre sociale et brutale.

Boddicker

Excellent film!
En revanche « guerre des gangs ultra violente »? perso c’est pas mon avis du tout, vous posez des images de règlements de compte sanguinolents alors que c’est pas le cas c’est plutôt un drame qui traite de la communauté Maori, la violence l’alcoolisme etc…
A voir mais pas pour de la « guerre de gang ultra violente »

Ray Peterson

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Eomerkor
Absolument! Peter Jackson en fait mention dans ses commentaires audio et avec le
plus grand respect.

Pour réparer une erreur, Murphy a réalisé « The Quiet Earth » (Le dernier survivant en VF) et non « A Quiet Man » comme dit dans mon précédent post.
On lui doit aussi une curiosité SF « Freejack » avec, entre autre, un Mick Jagger euh…Surprenant.

Eomerkor

@Ray Peterson
A noter que Geoff Murphy a fait parti de la deuxième équipe qui a tourné des plans extérieurs sur le seigneur des anneaux (les trois films vu qu’ils ont été tournés d’une traite). On lui doit beaucoup de plans très beaux comme celui de Gandalf et les deux hobbits sortants de la comté à l’aube et des scènes entières comme celles de pippin et merry prisonniers des uruk hai.

Ray Peterson

Absolument, ce premier est le meilleur de la carrière de Tamahori.

Et comme dit mon camarade avec Utu une excellente plongée dans la culture neo-zélandaise.

Par contre Geoff Murphy s’en est un oeu mieux sorti que Tamahori en signant l’excellent “A Quiet Man” ou en plaisir regressif Young Guns II, Under Siege II (AKA Piège à grande vitesse) et le superbe voir grandiose Fortress II (Réincarcération !!!). Le mec habitué à faire des 2.

Eomerkor

Un film que j’avais aimé et qui avec UTU m’avait fait découvrir la nouvelle zélande du point de vu des Maoris. Temuera Morrison et Cliff Curtis ont fait de belles carrières depuis. Dommage que Disney ai gaché le potentiel de Morrison en « deconstruisant » le personnage de Boba Fett de façon débile.