La trilogie Ocean's a largement glorifié le duo Steven Soderbergh et George Clooney, mais elle n'existerait probablement pas sans leur premier polar comique : Hors d'atteinte.
Réalisateur célébré (oscarisé pour Traffic), cinéaste influent à la fois consultant de choix des grands studios (il a convaincu Warner d'embaucher Christopher Nolan pour Insomnia) et de certains réalisateurs (son ami et voisin David Fincher notamment), expérimentateur tentant de bouleverser les codes du cinéma en permanence (tournage à l'iPhone, série interactive...), Steven Soderbergh s'est fait une place de choix à Hollywood en plus de trente ans de carrière.
Pourtant, quelques années après avoir reçu la Palme d'or pour Sexe, mensonges et vidéos en 1989 (son premier film), le cinéaste a connu une période plus complexe et avait besoin d'un succès. Heureusement, il a accepté de réaliser Hors d'atteinte pour Universal, lui permettant de relancer sa carrière pour toujours et de commencer une collaboration fructueuse avec un de ses acteurs fétiches : George Clooney.
sexe, braquages et duo
Au début des années 90, tout juste auréolé de la précieuse Palme d'or pour son précédent film, Steven Soderbergh décide d'expérimenter une pelletée de genres pour éviter de s'enfermer dans le style de son Sexe, mensonges et vidéos l'ayant propulsé sur le devant de la scène. Sauf que toutes ses propositions sont rejetées en masse. En 1991, son thriller mi-biopic mi-fiction Kafka fait un four au box-office (1,1 million engrangé pour 11 millions de budget) en plus d'être houspillé par la critique.
En 1993, King of the Hill, drame sur le passage à l'âge adulte, est salué par la presse lors de son passage à Cannes, mais s'écrase encore une fois en salles. Trois ans plus tard, son film policier À fleur de peau est également rejeté par la critique et peine à dépasser les 500 000 dollars de recettes au box-office (pour un budget de 6,5 millions). C'est le début d'une traversée du désert commercial qui ne va pas s'arranger lorsque le cinéaste se lance dans des projets encore plus expérimentaux.
On dirait un peu le méchant de Twin Peaks, le bon vieux Gray
À l'époque, comme il le confiera au LA Weekly, le cinéaste a du mal à trouver sa place : "J'avais l'impression d'être à la fin de ma carrière après quatre films, voilà à quel point je me sentais soporifique. [...] Je dérivais vraiment vers un endroit qui n'était pas très intéressant, pas très difficile. Et cela arrive. Tout cela fait partie du processus que vous suivez lorsque vous essayez de déterminer dans quoi vous êtes bon et ce que vous devriez faire".
En 1997, il sort ainsi coup sur coup deux films. D'un côté, le documentaire expérimental Gray's Anatomy suivant, dans un immense monologue, les étranges expérimentations de l'acteur et écrivain Spalding Gray contre sa maladie oculaire très rare. De l'autre, Schizopolis, une comédie complètement délirante s'affranchissant des codes de narration traditionnels où Soderbergh joue lui-même deux personnages (un dentiste et un porte-parole d'une secte). Deux films très étranges qui ne plaisent évidemment pas au grand public (pour le peu les ayant vus), mais qui permettent à Soderbergh de s'amuser à décortiquer le cinéma, se faire plaisir et remonter doucement la pente.
Steven Soderbergh a besoin de décompresser
effets secondaires
"Schizopolis m'a réveillé" explique Soderbergh à LA Weekly. À partir de là, il espère trouver un projet pour exploiter l'énergie de son film avec plus de moyens. Et ça tombe bien, au même moment, Casey Silver, le président de la section cinéma d'Universal Pictures, lui envoie le scénario de Hors d'atteinte (Out of Sight en version originale). Il s'agit de l'adaptation du livre éponyme d'Elmore Leonard, scénarisé par Scott Frank (qui sort tout juste du très apprécié Get Shorty), avec Barry Sonnenfeld à la réalisation et dont George Clooney est censé être la vedette.
Comme Steven Soderbergh le raconte dans sa biographie Getting Away With It, il accepte de lire le scénario, confirme à Silver qu'il est génial et lui affirme que le film va sûrement être super vu l'équipe aux manettes. Sauf que justement, Casey Silver le sait, Barry Sonnenfeld vient de se retirer du projet pour s'occuper de Men in Black, laissant une porte ouverte à Steven Soderbergh.
Jennifer Lopez a obtenu le rôle face à Sandra Bullock et Catherine Keener
Le cinéaste rechigne un premier temps, car il préfère se concentrer sur Human Nature, mais heureusement pour lui, Casey Silver le pousse à tout donner pour se faire embaucher pour réaliser Hors d'atteinte, doté d'un joli budget de 49 millions de dollars. Le chemin est rude comme Soderbergh le raconte à LA Weekly :
"J'ai dû aller le chercher ce film, j'ai dû auditionner pour ça. Je devais parler à Jersey Films, je devais parler à Clooney. Ils parlaient à beaucoup de gens et j’étais probablement le plus froid de la liste. J’ai dû entrer et dire que j’avais vraiment l’impression de savoir comment faire ce film."
Même s'il est "trop sur la défensive" selon le producteur Michael Shamberg, au point de refuser de lui montrer Schizopolis par peur qu'il ne l'embauche pas en le voyant, Steven Soderbergh grimpe vite dans l'estime de Shamberg grâce à ses références à The French Connection ou La Dernière Corvée de Hal Ashby. Et lorsque Cameron Crowe et Mike Newell passent leur tour, Soderbergh entre vraiment dans la danse, d'autant plus que George Clooney est totalement convaincu par le cinéaste.
un spin-off de jackie brown
En 1997, il est d'ailleurs amusant de constater que George Clooney est lui aussi en quête d'un vrai succès au cinéma. Bien sûr, il est la star de la série Urgences, mais il a du mal à trouver sa voix sur le grand écran. Entre la comédie horrifique Une nuit en enfer, l'anodin Sang-froid et surtout Batman & Robin, immense succès commercial, mais dont le costume à tétons a entaché sa crédibilité, George Clooney est un peu paumé. Et heureusement pour lui aussi, Hors d'atteinte va lui permettre de trouver son style en plus d'inaugurer sa fructueuse collaboration avec Steven Soderbergh.
Sur le papier, Hors d'atteinte est pourtant assez classique. Jack Foley (George Clooney) multiplie les braquages sans violence et se retrouve régulièrement en prison, mais une énième évasion va le mener à rencontrer la marshal Karen Sisco (Jennifer Lopez) d'où va naître une attirance irrésistible, réciproque et impromptue. Autant dire que ça ne casse pas trois pattes à un canard et qu'exception faite de son lien avec Jackie Brown (le film se déroule dans le même univers avec des caméos des personnages de Michael Keaton et Samuel L. Jackson), ça ne semble pas folichon. Sauf qu'avec toutes les expérimentations narratives de ses précédents films, Steven Soderbergh va donner un vrai relief à cette histoire.
"[C'est le] premier film à s'appuyer sur le très influent Pulp Fiction au lieu de simplement l'imiter. Il y a des jeux avec le temps, des dialogues crapuleux, des situations de violence absurdes, mais il a aussi son propre caractère", écrivait ainsi l'éminent Roger Ebert dans sa critique du film. Et il y a en effet de ça dans Hors d'atteinte qui s'amuse à jongler entre le passé et le présent, à éclater la temporalité, pour mieux développer ses personnages et les lier progressivement au fil de l'intrigue, au coeur d'une structure complexe, mais toujours fluide.
Avec son montage astucieux, opéré par l'immense Anne V. Coates (Lawrence d'Arabie, Elephant Man), le film se permet ainsi de ralentir le temps (les arrêts sur image, les ralentis), de l'accélérer (des sauts dans l'intrigue) ou de complètement le stopper (cette scène de sexe envoutante, hors du temps). Un moyen parfait de trouver son propre tempo et de basculer entre les points de vue à travers d'ingénieuses transitions (cette bombe de peinture rouge sang, une photo sur un journal). Et ainsi, le film entremêle tout jusqu'à carrément fonder son polar comique (le personnage de Don Cheadle en prison est vraiment drôle, notamment dans la scène avec les poissons écrasés) sur la magnifique romance de son duo principal.
Les poissons ne révèlent jamais les secrets
amours troubles
Dès ses premiers instants, Hors d'atteinte présente habilement son antihéros avec sa séquence de braquage de banque inventive, précise et jubilatoire. Sorte de gentleman cambrioleur à la fois séduisant et menaçant, en pleine possession de ses moyens pour arriver à ses fins (tout le passage dans la banque), il se révèle aussi être un poissard invétéré (cette voiture qui daignera démarrer) dont la sérénité de façade cache un homme finalement vulnérable.
Une caractérisation émotionnelle efficace qui permet tout de suite de comprendre comment Karen Sisco tombera sous le charme de Foley. Leur première rencontre, où ils sont collés l'un à autre dans un coffre de voiture, est d'ailleurs une idée fabuleuse. En seulement deux-trois échanges, bercés par l'incroyable sensualité du morceau original The Trunk Scene de David Holmes et l'ambiance rouge feutrée de la bagnole, l'alchimie entre les deux personnages opère avec une certaine tension sexuelle.
Et ainsi, Steven Soderbergh réussit son coup. Ce n'est finalement pas tant le cambriolage final et les affaires de voyous dont le spectateur voudra suivre les aventures, mais bien la manière dont Jack Foley et Karen Sisco vont se recroiser, se retrouver et possiblement se rapprocher. Leur revoyure ponctuelle (un coup de fil, un échange de regard dans un hall d'entrée ou bien sûr l'apothéose de leur diner improvisé) offre ainsi une tendresse et une sensualité grandissante à leur relation, malgré leur différence.
Steven Soderbergh a exploré inlassablement l'ambiguïté morale des États-Unis (notamment à travers le monde criminel), le pouvoir véreux de l'argent et surtout les injustices sociales entre King of the Hill, Erin Brockovich, Traffic, la trilogie Ocean's ou plus récemment Logan Lucky, The Laundromat et No Sudden Move. Et finalement, on peut dire que c'est sans doute à travers le duo Foley-Sisco que son désir d'observer la société en mêlant la comédie et le polar est issu.
LA GLOIRE À PORTÉE DE MAIN
Jack Foley est né de rien, a fait son trou seul, mais a été obligé de replonger dans le crime à cause d'un riche homme d'affaires l'ayant trahi en s'étant servi de sa fortune pour le manipuler. Karen Sisco, elle, est née d'un père inspecteur de police, dans un cadre plutôt avantageux et a gravi les échelons de la police pour devenir marshal avec brio. Les deux personnages sont donc à l'opposé de l'échelle sociale et pourtant, ils naviguent chacun sur la crête (elle en refusant une forme d'autorité malgré son statut ; lui en refusant d'user de la violence caractéristique de son milieu malgré son espièglerie).
Les voir s'allier ou avancer ensemble, par à-coups, sans être foncièrement d'accord – puisque lui n'a pas de vraie rédemption et qu'elle n'est jamais corrompue (avant un joli sourire final) – dans un entre-deux plus éclatant, à la fois apaisant, revigorant et libérateur, a quelque chose de profondément touchant. Et justement, outre sa mise en scène créative, c'est l'authenticité de ce duo qui fait de Hors d'atteinte l'un des piliers de la carrière de Soderbergh (le reste de sa filmographe prenant bien le temps de développer ses protagonistes avec beaucoup de rigueur).
Le duo ultime
Si Hors d'atteinte a été un échec au box-office avec seulement 77 millions de dollars récoltés pour un budget de 48 millions, la presse a adoré et Soderbergh a ainsi signé sa renaissance artistique. Capable de livrer un film grand public (le ton de l'histoire) tout en étant exigeant (la narration, le jeu sur le temps), Steven Soderbergh a montré l'étendue de son talent.
Sans Hors d'atteinte, le réalisateur n'aurait sûrement pas explosé deux ans plus tard avec le double-programme Traffic - Erin Brockovich, seule contre tous. En 2001, les deux films ont été nommés à l'Oscar du meilleur film (du jamais vu depuis Coppola et son doublé Conversation secrète - Le Parrain II en 1975) et Soderbergh a carrément été nommé pour les deux à l'Oscar du meilleur réalisateur (du jamais vu depuis Michael Curtiz en 1939).
Plus encore, il n'aurait sûrement pas lancé sa boite de production avec George Clooney, Section Eight, pour déclencher la trilogie Ocean's avec Ocean's Eleven en 2001 et une belle collaboration avec l'acteur (dont l'ambitieux Solaris). On peut même dire que sans Hors d'atteinte, le charme glamour du George Clooney n'aurait probablement pas vu le jour. Dommage que Jennifer Lopez n'ait pas réussi à tirer avantage, elle aussi, de cet élan tant sa performance malicieuse aurait dû lui ouvrir toutes les portes d'Hollywood.
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Hors d’Atteinte est un film sympathique, évoquant le cinéma américain des 70’s, avec George Clooney, ayant réussi son passage de la télévision au cinéma. Steven Soderbergh aura certainement marqué la carrière cinématographique de George Clooney, de même que les frères Coen. Bien qu’ayant une carrière bien remplie, je trouve que George Clooney a une carrière bien plus inégale que celle de Brad Pitt, qui se bonifie avec le temps.
Jene connais pas du tout, je vais tenter !
Un petit classique cool et fun.
Et quelle zique !
Je ne suis pas fan de la filmo de Soderbergh, et Hors d’atteinte n’échappe pas à la règle. Après cool, je ne sais pas. J’ai l’impression pour ma part que Get Shorty est supérieur niveau coolitude.
Si vous voulez connaitre la définition du cool, regardez ce film. Le plus cool du monde, probablement.
Super film a voir en VO