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Vous n’avez pas vu ce film de super-héros punk et furieux, et pourtant c’est une énorme claque

Par Mathieu Jaborska
27 septembre 2023
MAJ : 19 octobre 2023
Electric Dragon 80.000 V : Vous n'avez pas vu ce film de super-héros punk et furieux, et pourtant c'est une énorme claqu

Le littéralement survolté Electric Dragon 80.000 V a eu droit à son Blu-ray chez Spectrum films. 55 minutes de folie pure et punk signées Sogo Ishii, qui hybrident pop et contre-culture.

Quand Cinealliance lui demande en 2010, en marge du Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel, s'il pense avoir influencé Katsuhiro Otomo et son légendaire Akira, Sogo Ishii répond qu'il ne sait pas. Pourtant, ses premiers longs-métrages semblent préfigurer aussi bien le film d'animation japonais le plus célèbre de son temps que les délires expérimentaux cyberpunk de Shin'ya Tsukamoto, tel bien sûr l'incroyable Tetsuo.

Bien que ces oeuvres phares s'inscrivent dans un contexte bien particulier, la contribution d'Ishii reste méconnue en occident. Peut-être est-ce parce qu'il n'a cessé de se nourrir de l'énergie punk de ses débuts, et ce même après l'échéance des années 2000. La preuve, en 2001, il sortait une perle brute complètement anachronique désormais disponible chez Spectrum Films, après une projection au Paris International Fantastic Film Festival : Electric Dragon 80.000 V.

 

Electric Dragon 80.000 V : photoFixation béton

 

On devient fou Ishii

À vrai dire, la question des accointances entre Otomo et Ishii est plus complexe. Car des années avant Akira, le jeune cinéaste avait déjà adapté officieusement son comparse dessinateur, alors lui aussi inconnu... sans s'inquiéter de son avis. Il avait attendu la diffusion du court-métrage en question, Shuffle, pour lui demander l'autorisation de porter à l'écran l'un de ses premiers manga. C'est à cette occasion que les deux hommes se sont rencontrés... et se sont potentiellement nourris l'un de l'autre.

À cette époque, Ishii était plus punk que cyberpunk. Dans sa jeunesse, marquée par sa découverte des Sex Pistols, il avait formé un groupe de rock : "Quand j'y repense, je frappais la guitare, je saignais, je faisais ces bruits dissonants... ", se rappelait-il pour Time Out Japan. "Si j'avais su que ce que nous faisions était appelé punk, j'aurais pu me dire que je pouvais continuer à le faire. Je n'en avais aucune idée." Persuadé d'être un très mauvais musicien, il s'est rabattu sur le cinéma. En parallèle de ses études, il s'est mis à réaliser des films amateurs... où sa passion pour ce mouvement culturel alors en train de se développer dans son pays pouvait s'exprimer autrement.

 

Crazy Thunder Road : photoCrazy Thunder Road

 

"The Sex Pistols, Einstürzende Neubauten, beaucoup des gens dans ces groupes avaient mon âge. Il y avait des jeunes dans le monde qui pensaient de la même manière que moi. Ça a été une immense source d'encouragement. C'était comme si le punk me donnait la permission de me lancer là-dedans. C'était l'idée que s'exprimer était plus important que la technique."

Une fougue qui transparait dans ses premiers essais, lesquels lui ont valu à jamais l'étiquette de cinéaste punk. Il y a donc Shuffle, mais surtout ses longs-métrages, Panic High School (1978), Totsugeki! Hakata Gurentai (1978) et le plus célèbre Crazy Thunder Road (par ailleurs présent dans l'édition Spectrum).

 

Crazy Thunder Road : photoBurst City

 

Tous trois racontent à leur manière une forme de rébellion contre l'autorité et plus largement le monde consumériste. Crazy Thunder Road, avec sa narration éclatée et ses histoires de gangs de motards, ressemble presque à une version débridée (sans bon jeu de mots) des Guerriers de la Nuit, sorti à peine un an auparavant. En 1980, Ishii avait à peine 22 ans et il faisait de ce drôle d'objet tourné en amateur son film de fin d'année. Cette énergie punk assumée ne l'a plus quitté.

En 1982, il sortait Burst City, qui allait vite devenir la bande vidéo de la scène en train de se développer. Plus ou moins proche du batteur des cultes Stalin, il les inclut dans son film, aux côtés de nombreux autres musiciens de l'époque. Le montage est agressif, bourrin et revendicateur, à l'image des riffs distordus de ses contemporains. Jusqu'à 1984 et The Crazy Family, il tourna selon ses propres dires "non-stop".

 

Electric Dragon 80.000 V : photoElectric feels

 

Bring the noise

Toutefois, Electric Dragon 80.000 V n'est pas directement issu de cette effervescence des débuts de sa carrière. Car passé la moitié des années 1980, Sogo Ishii ralentit la production vidéo pour se consacrer... entièrement à la musique. Il crée un groupe nommé Sogo Ishii and the Bacillus Army, qui sort un album en 1983, The Strike Back Of Asia, album pour lequel il conçoit une bande vidéo expérimentale. En parallèle, il travaille directement avec des groupes punk, parfois très célèbres comme Einstürzende Neubauten, produisant clips et même documentaire bizarroïde.

Dans les années 1990, il revient au 7e art avec deux films qui s'éloignent de l'esthétique industrielle frénétique développée jusque là. Mais c'est toujours son implication dans le domaine musical qui va le faire retourner au cinéma punk, à une période où le mouvement est en perte de vitesse. À la fin des années 1990, il forme un autre groupe, cette fois plus orienté punk-noise, avec le fameux comédien Tadanobu Satō, naviguant à l'aise dans l'industrie japonaise puisqu'il enchainera en 2001 le rôle principal d'Ichi the Killer et Distance de Hirokazu Kore-eda. Ce groupe, c'est Mach 1.67.

 

 

Avec la complicité du producteur Takenori Sento, que le metteur en scène a rencontré dans un bar, ils se mettent en tête de concevoir un film musical directement dans le prolongement de leurs expériences. Obsédé par son documentaire au look très industriel réalisé pour Einstürzende Neubauten, Ishii s'éloigne de l'atmosphère planante de son album Babylon Blood au moment d'écrire une trame et de dessiner un story-board. Enfin, le terme "trame" est peut-être un peu inapproprié.

Electric dragon 80.000 V est un gigantesque délire punk pourtant contenu sur moins d'une heure, quasiment improvisé en temps réel, sans autorisation bien sûr. "Quand j'ai conçu et tourné le film", avouera-t-il à Yves Montmayeur (une interview présente dans les bonus du Blu-ray), "je n'avais aucune idée de la forme qu'il aurait une fois fini. Alors s'il vous plait, interprétez-le comme vous voulez". Grosso modo, le cinéaste énonce des idées avec son producteur et les deux compères les tournent de suite. La seule logique, toute forme de continuité temporelle étant prohibée, c'est qu'un personnage est maître du haut, un autre du bas et ils vont se mettre sur la tronche à coups de guitare.

 

Electric Dragon 80.000 V : photoLa seule parabole du film

 

Cross-punk

Le résultat est donc une sorte de baroud d'honneur punk, qui essaie tout (c'est la première fois que le réalisateur manipule des effets spéciaux numériques) et s'inscrit dans une démarche profondément liée à la contre-culture, c'est-à-dire absolument kamikaze.

Il n'y avait bien que Takenori Sento pour se lancer dans un projet aussi casse-gueule, que même Sogo Ichii ne sait pas comment exporter. Il le racontera à Midnight Eye : "C'est juste un truc expérimental. Je n'avais pas choisi de distributeur. En fait, il vient d'être terminé. J'espère qu'il sera distribué à la fin de cette année".

Effectivement, le format 55 minutes, le choix du noir et blanc et le chaos qui y règnent n'ont pas vocation à coloniser les multiplexes. Le long-métrage ira jusqu'à causer la faillite de sa société de production. No future.

 

Electric Dragon 80.000 V : photoAuto-destruction économique

 

Véritablement construit comme un morceau de noise rock, saturé d'images et de sons made in Mach 1.67, parfois directement émis par la guitare zombie de son héros, Electric Dragon 80.000 V est plus une expérience physique que le fruit d'une réflexion poussée, envoyant paître la plupart des codes du cinéma classique que le réalisateur avait tenté d'apprivoiser quelques années auparavant, mais en épousant pourtant certains mouvements de la culture populaire. Néanmoins, comme tout bon morceau de punk, il trace sa route, libre de toute référence consciente, ce qui lui donne cette spontanéité aussi unique, complètement anachronique au début des années 2000.

L'affrontement entre Dragon Eye Morrison et Thunderbolt Buddha ressemble à un duel de comic-book américain ou à certains univers vidéoludiques ? Rien de plus involontaire : "Avant de faire Electric Dragon, je ne pensais à rien de spécial. Les gens disent que ça ressemble à un comic-book ou un jeu vidéo. J'aime les manga, mais je n'ai jamais lu de bandes dessinées américaines et je ne joue jamais aux jeux vidéo".

 

Electric Dragon 80.000 V : photoGuitar hero

 

Difficile également de ne pas penser à Tetsuo de son comparse Shin'ya Tsukamoto, dépeignant lui aussi Tokyo comme un labyrinthe urbain inextricable. "On a besoin de trouver son énergie vitale à Tokyo, en restant en permanence sur le qui-vive", raconte Ishii... avant d'expliquer qu'il n'a remarqué les similitudes avec le chef-d'oeuvre du cyberpunk qu'après le tournage. Le film est un long morceau punk, avançant envers et contre tous, y compris contre son époque.

Car si ce type de projets est désormais rare, le cinéaste a continué à perpétuer cette tradition, plus ou moins subtilement, jusqu'à son gargantuesque et éreintant Punk Samurai Slash Down, projeté au Paris International Film Festival il y a quelques années. Au début des années 2010, il a même changé de nom. Il précisait au NIFFF : "Désormais, je me nomme Gakoru Ishii, Gakoru signifiant « dragon sur la montagne ». C’est pour moi comme le début d’une nouvelle carrière, un peu comme lorsque les groupes de musique se scindent et changent de nom !". Décidément, punk's not dead.

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Grey Gargoyle

C’est même curieux… Je ne me rappelle plus comment j’ai réussi à voir ce film mais il est tellement marquant (noir et blanc, électrocutions, scénario barré…), ça ne s’oublie pas. Dès que j’ai vu votre photo, ça a fait tilt.

Grey Gargoyle

Hello,
ah, si, si, je m’en rappelle très bien de ce film même si je ne me rappelle plus dans quelles circonstances je l’avais vu. (^_^)
Bien cordialement