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Why Don’t You Play in Hell : la folie punk qui fait passer Kill Bill pour un Disney

Par Clément Costa
28 juillet 2022
MAJ : 21 mai 2024
Why don't you play in hell : photo

Connu pour ses œuvres extrêmes, le réalisateur punk Sono Sion livrait avec Why don't you play in hell une œuvre folle. Un film passionné qui mérite le détour.

Lorsqu’on parle de cinéma japonais et d'expériences extrêmes, il y a deux noms qui reviennent systématiquement : Takashi Miike et Sono Sion. Deux cinéastes dont la productivité donne le tournis, capables du meilleur comme du pire. Mais surtout deux filmographies passionnantes, qui regorgent de pépites cachées.

Longtemps réputé pour son cinéma punk et gore, Sono Sion a d’abord été remarqué à l’international grâce au choc Suicide Club. Quelques années plus tard, il prenait tout le monde à contrepied avec Love Exposure. Cet improbable récit-fleuve mêlait romance, obsessions perverses et questionnements religieux. Avec Why don’t you play in hell, il tente de livrer une réflexion totale et paradoxalement très accessible sur son cinéma. Revenons sur une de ses œuvres les plus singulières.

 

Why don't you play in hell : photoNe coupez pas !

 

I understood that reference

Le concept de base de Why don’t you play in hell est on ne peut plus simple : un cinéaste amateur et sa troupe rêvent de réaliser un grand film d’action. Par une incroyable coïncidence, ils se retrouvent au milieu d’un règlement de comptes entre yakuzas avec pour ordre de tout filmer. C'est le début d'une aventure aussi ludique que violente.

Un tel parti-pris offrait l’occasion rêvée à Sono Sion de démontrer sans retenue son amour de la citation. En effet, le cinéaste punk a toujours aimé filmer ses références. Love Exposure en était un exemple particulièrement frappant. On y croisait Kurt Cobain, un hommage à Meiko Kaji et La Femme Scorpion ainsi qu’un bon lot de clins d’œil appuyés aux classiques du kung-fu.

 

Why don't you play in hell : photoMourir peut attendre

 

Mais c’est bien avec Why don’t you play in hell que Sono Sion semble réaliser son fantasme de créer le film pulp ultime. Devant la caméra se succèdent un hommage (très) appuyé à Bruce Lee et une référence à Cours, Lola, Cours. Le cinéaste clame son amour des classiques du film de yakuza, mais aussi du western, en particulier avec la bande originale dont il signe la partition. Un album passionnant et éclectique qui n’hésitera pas non plus à invoquer Sergio Leone et Ennio Morricone, en particulier sa flute de pan inoubliable dans Il était une fois en Amérique.

On pourrait craindre de frôler l’indigestion et d’assister à un spectacle superficiel. Le cinéma n’existant que pour et par la pop culture s’est développé ces dernières années, rarement pour le bien des spectateurs. Mais par miracle, ça n’est pas le cas ici. Le film déborde d’amour du cinéma. Un cinéma amateur, de guérilla, sans limites.

 

Why don't you play in hell : photoJohn Woo sans les colombes

 

Et cette cinéphilie est naturellement intégrée au récit puisque nos personnages principaux sont tout aussi mordus de cinéma que Sono Sion. D’une certaine manière, on pourrait dire que Why don’t you play in hell est le film que Quentin Tarantino a toujours rêvé de réaliser. Un objet pop, fun, outrancier et complètement fou.

Le cinéaste japonais en profite au passage pour citer sa propre filmographie à de nombreuses reprises. La course finale de Himizu, l’héroïne toute-puissante de Love Exposure, même son projet abandonné The Blood of Wolves trouve sa place le temps d’une fausse bande-annonce. Là encore, la citation n’est pas gratuite.

Sono Sion porte une réelle réflexion sur ses obsessions, son style de mise en scène - qu’il pousse ici jusqu’à l’extrême. Il questionne notamment son rapport de dépendance au septième art à travers le personnage Mitsuko qui rêve de ne plus avoir besoin du cinéma pour vivre.

 

Why don't you play in hell : photoSono Unchained

 

Why so serious ?

Plus qu’un condensé ludique de références, Why don’t you play in hell est à charge contre le fonctionnement du cinéma japonais et celui des grands studios en général. Dans le film, les yakuzas prennent littéralement la place des producteurs. Ils incarnent des hommes ignares qui ne connaissent rien au cinéma, mais exigent des résultats parce qu’ils mettent de l’argent sur la table.

On se retrouve ainsi au cœur d’une séquence cynique lors de laquelle un yakuza compare le rapport entre producteur et réalisateur à celui qu’il entretient avec ses maîtresses - plus il paie cher, plus il demandera un droit de regard. Plus tard dans le récit, le réalisateur amateur explicite son message on ne peut plus clairement en déclarant que "l’argent tue le cinéma japonais".

 

Why don't you play in hell : photoUn producteur encore plus détestable que Kevin Feige

 

Mais Sono Sion ne fait pas que se déchaîner sur les studios. Là encore, il utilise Why don’t you play in hell comme une réflexion sincère sur son propre cinéma. À partir de quel moment le chef de bande des Fuck Bombers devient-il complice des yakuzas ? Quelle est la nuance entre utiliser le système pour ses ambitions et collaborer ?

Le personnage du réalisateur apparaît comme un reflet évident de Sono Sion. Et autant dire que son autoportrait est sans concession : pathétique, dragueur lamentable, tentant de remettre à plus tard sa seule chance de réaliser un grand film. Au final, le cinéaste semble se demander s’il a toujours la même passion, le même feu sacré qu’à ses débuts. Conscient qu’il risque de continuer par habitude, simplement parce qu’il ne sait rien faire d’autre que filmer. C’est cette sincérité folle qui rend le film bien plus touchant qu’il n’y paraît.

Notons cependant que l'analyse de son rapport aux femmes semble bien plus ambiguë avec le recul. Pour rappel, Sono Sion a depuis été accusé d'agressions sexuelles par plusieurs actrices.

 

Why don't you play in hell : photoQuel est ton film de yakuza préféré ?

 

Sans être moralisateur ou prétendre résoudre quoi que ce soit, Why don’t you play in hell semble tout de même livrer un message positif. Le seul espoir aux yeux du cinéaste, c’est la passion. Les studios sont peut-être dirigés par des incultes, les réalisateurs sont parfois faillibles, voire détestables, mais ce qui compte avant tout reste la survie du cinéma fait avec les tripes.

Le vieux projectionniste qui tient le ciné-club en début de récit s’inquiète de voir le cinéma artisanal bientôt disparaître. Face à cette crainte, Why don’t you play in hell agit comme un manifeste. C’est un véritable cri de guerre, revendiquant que ce cinéma-là résiste encore et toujours à l’envahisseur. Pour achever de revendiquer sa liberté, Sono Sion décide de tout faire exploser lors du dernier acte. Plus sale gosse que jamais, il verse des hectolitres d'hémoglobine à l'écran - de quoi faire passer Kill Bill pour un joli conte enfantin façon Disney.

 

Why don't you play in hell : photoOn écrit (littéralement) sur les murs à l'encre de nos veines

 

Sion Legacy

Avec le recul, on a l’impression que Sono Sion a initié une bascule dans sa filmographie avec cette œuvre unique. Sa première partie de carrière était marquée par des films extrêmes, particulièrement dérangeants, de Suicide Club à Cold Fish en passant par Strange Circus . Il avait par la suite prouvé sa capacité à livrer des longs-métrages plus sobres et intimes avec notamment Hazard, Himizu ou The Land of Hope.

On pourrait dire que Why don’t you play in hell vient ouvrir un troisième acte dans sa filmographie. Un mouvement plus méta et pulp avec de grandes réussites comme Tokyo Tribe et Antiporno, mais aussi des expériences plus indigestes comme The Virgin Psychics ou The Forest of Love. Le film aura également initié l'ouverture de Sono Sion à un cinéma plus accessible. Sans perdre complètement sa folie, le metteur en scène semble vouloir trouver un équilibre (précaire) entre cinéma expérimental et divertissement.

 

Why don't you play in hell : photoUne filmographie en quête de liberté

 

En y regardant de plus près, les fans du cinéaste comme les critiques semblent se mettre d’accord sur un point. Si Why don’t you play in hell est une immense réussite, il a bel et bien enclenché une période plus inégale et répétitive dans la carrière du cinéaste. En étant un peu pessimiste, on y verrait presque un grand film testament tant Sono Sion semble y avoir intégré tout ce qui lui tenait à cœur. Un coup d’éclat qui a fini par le dépasser et qu'il n'égalera peut-être plus jamais.

Cette réussite n’a pas seulement pesé sur la filmographie de son réalisateur. On retrouve des traces de Why don’t you play in hell dans de nombreux films japonais sortis depuis. L’exemple le plus frappant est sans doute Ne coupez pas ! dont le concept est extrêmement similaire : un tournage amateur vire au chaos, le tout sous le prisme du genre et de la comédie.

 

Antiporno : photoAddicted to Chaos

 

Au final, il semble bien évident que Why don’t you play in hell est un des nombreux sommets de la filmographie de Sono Sion. Un film fou, punk, aussi chaotique que passionnant. Mais aussi un cas d’école à l’ère du cinéma méta et cynique. La preuve parfaite qu’on peut gentiment réciter sa pop culture tout en ayant quelque chose à dire. On ne peut que lui souhaiter de continuer à inspirer de nombreux cinéastes.

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Commentaires
2 Commentaires
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Tuco

Merci pour la découverte. J’ai bien pris mon pied et beaucoup rigolé.

Zapan

Sono Sion, du lourd, du bon, du beau.

Celui la vaut le détour, rien que pour voir d’où vient l’inspiration de James Gunn pour certains de ces plans dans Suicide Squad.
Mais je dois dire que partout où je voyage, à chaque fois que je rencontre un cinéphile étranger, le 1er film de Sono qui revient est « Love Exposure. »

C’est tellement particulier et pourtant si mémorable.