Le mal-aimé : le Lolita kitsch d'Adrian Lyne après celui de Stanley Kubrick

Camille Vignes | 24 février 2019
Camille Vignes | 24 février 2019

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie.

  

 

"À quoi bon refaire une adaptation du chef-d'oeuvre de Nabokov, après celle, insurpassable, de Kubrick ? Cette nouvelle version est plus anodine que ridicule" (Télérama)

"Le Lolita d'Adrian Lyne se montre à la hauteur de notre indifférence mêlée de crainte" (Les Inrocks)

"Adrian Lyne n'a jamais fait un bon film de sa vie, Lolita ne modifiera pas cette donne biographique de fond" (Libération)

"Le film est de loin inférieur à la version de 1962 et est pour la plupart une épreuve détrempée et sombre" (NY Times)

"Malgré la puissante performance de Jeremy Irons, le film trop long devient répétitif, plat et souvent terne" (Variety)

 

 

LE RESUME EXPRESS

1947 - Nouvelle Angleterre. Humbert Humbert, un professeur de 37 ans, prend pension chez Charlotte Haze, une mère et veuve qui ne tarde pas à lui faire les yeux doux.

Humbert joue le jeu, non pas parce qu'il est sous son charme, mais parce que sa fille, Dolores surnommée "Lolita", l'attire irrésistiblement. Par les suites de malheureux évènements, Humbert se retrouve seul parent de la jeune Lolita. Incapable de se libérer de l’emprise de la nymphette et pour gagner son coeur, le professeur va entamer un voyage sans retour où le pathétique flirte souvent avec le ridicule.

 

photo, Jeremy Irons, Dominique SwainPortrait de famille

 

LES COULISSES

Plus de 30 ans après Stanley Kubrick, Adrian Lyne s’est attaqué à l’adaptation du classique de Nabokov, Lolita. Mais c'est une longue traversée du désert qui l'a attendu pour arriver à un film moins sulfureux qu’annoncé mais surtout moins raté qu’on le croit.

A posteriori, le réalisateur dira "qu’il fallait être fou pour essayer d’adapter le livre de Nabokov". Et il sait très bien de quoi il parle, car son rêve s’est transformé en un véritable cauchemar : une production de plus de 55 millions de dollars qui lui aura bouffé 8 ans de sa vie et qui n'aura jamais, à cause de la censure et du contexte socio-économique, jamais réussi à trouver un distributeur prêt à exploiter le film au États-Unis.

Après le véritable parcours du combattant, Adrian Lyne a finit par convaicre une compagnie française (Pathé-Chargeurs) de financer son film, et après avoir choisi Jeremy Irons (sur une liste de candidats qui allait de Hugh Grant à Anthony Hopkins, en passant par Warren Beatty). Le réalisateur réalise ensuite que Lolita risque de se heurter aux nouvelles lois sur la pornographie infantile.

"J’ai passé des mois à discuter avec les avocats avant le tout premier jour de tournage. Pour se protéger, les producteurs voulaient que l’on trouve une actrice majeure qui soit crédible en mineure. Vous n’avez pas idée du nombre d’actrices dans la quarantaine que j’ai dû voir déguisées en ado en train de lécher une sucette !"

Fou, il fallait donc bien l'être pour passer derrière l'un des plus grands cinéastes. Mais si Stanley Kubrick avait montré une version personnelle de l'histoire de Nabokov, Adrian Lyne était stimulé par l’idée de pouvoir montrer tout ce que son prédécesseur n'avait fait que suggérer.

 

photoVersion Stanley Kubrick

 

LE BOX-OFFICE

Lolita de Adrian Lyne est certainement resté dans les mémoires comme l’un des plus gros bides de l'histoire du cinéma. Et en voyant les chiffres (JP Box-Office), on comprend pourquoi.

Pour un budget de 58 millions de dollars, le film encaisse à peine plus d’un million (1,3) en Amérique. Et ses trop peu nombreuses sorties internationales ne réussissent pas à rattraper ce désastre puisqu’au mieux, le film n'a empoché que 10,8 millions de dollars à travers le monde.

Lolita est bien loin des heures de gloire de son réalisateur qui voyait Flashdance encaisser 203,9 millions de dollars à travers le monde (111 à domicile) pour un budget de 7 millions. Ou même du succès de Proposition indécente, long métrage réalisé par Adrian Lyne juste avant Lolita qui avait coûté 38 millions de dollars et empoché 266 (dont 160 à domicile).

À titre informatif, le Lolita de Stanley Kubrick avait couté 2 millions de dollars et en avait encaissé 9,2 à domicile. Mais ces chiffres ne sont pas comparables avec ceux de 1998. D'une part à cause de l'inflation et d'autre part parce que la façon de consommer n'était absolument pas la même à l'époque.

 

photo, Jeremy Irons, Dominique SwainLolita est la proposition indécente

 

LE MEILLEUR

Le film s’est pris de vrais coups de hache à cause de son esthétique souvent jugée trop kitsch et trop fleurie. Et en s’arrêtant à ça, le risque c’est de passer complètement à côté de certaines séquences très évocatrices, esthétiquement réussie et beaucoup plus ressemblante à l’œuvre de Nabokov que le film de Stanley Kubrick.

En cela, les scènes d’introduction des personnages principaux sont très fortes. La première vision de Dolorès, ou Lolita (Dominique Swain), est d’une sensualité remarquable. Entre rêve et réalité, la scène cristallise l’essence de la jeune fille, trop jeune pour être déjà une femme, trop âgée pour n'être qu'une enfant (allongée dans une robe blanche devenue transparente à cause de l'eau de l'arrosage automatique) dans une lumière extrêmement romantique.

L'ambiance, parfois torturée, parfois nostalgique, plonge le spectateur dans un bain d'émotions aussi pures que déconcertantes. Comme l'introduction d'Humbert qui, lyrique et peut-être un peu maladroite, révèle le mal-être d'un adolescent face à la pete de son premier amour.

 

photo, Jeremy Irons, Dominique SwainUn baiser interdit

 

D'autre part, le casting est remarquable. Jeremy Irons est prodigieux d’émotion. Melanie Griffith campe une Charlotte Haze avec juste ce qu’il faut de vulgarité pour la rendre insupportable, laissant loin derrière la prestation de Shelley Winters de la première version. Et la performance de la jeune Dominique Swain, bouleversante Lolita, est excellente, d'autant qu'il s'agissait de son premier rôle.

L'œuvre charnière des deux adaptations cinématographiques, le roman Lolita de Vladimir Nabokov, est beaucoup plus présent dans la version de Adrian Lyne. Si Stanley Kubrick avait ouvert la voie à un érotisme sous-jacent, il avait effacé toute approche humoristique présente dans le roman, et avait donner à l'histoire une direction très froide.

Finalement, entre érotisme naissant et humour noir, l'oeuvre d'Adrian Lyne et le scénario de Stephen Schiff restituent toute son ambivalence à l'oeuvre et aux personnages.

 photo, Dominique SwainUne scène sublime

 

LE PIRE

L’œuvre compte quelques défauts, notamment dans certains choix esthétiques. D'aucuns diront que l'ambiance romantique n'est en fait qu'une enluminure tape-à-l'oeil, illustrant le goût du réalisateur pour l'éxagération en terme de décoration, et les froufrous fleuris des robes de Lolita ont un léger goût de too-much.

Et, malheureusement, la nostalgie insufflée par Adrian Lyne se confond parfois avec une mauvaise maîtrise du rythme, donnant parfois plus une impression de lenteur inutile qu'autre chose, surtout dans l'interminable fuite en avant du couple d'un hôtel à l'autre, ponctuée de crises de nerfs et de bouderies.

Mais quels que soient les défauts et les qualités intrinsèques au film de Adrian Lyne, ils se sont écroulées sous le poids du trop plein médiatique qui a entouré sa production, lui retirant d'emblée toute crédibilité.

 

photo, Dominique SwainDominique Swain en nymphette

 

D'une part, des ligues extrémistes ont crié au scandale, tant le film semblait être, selon eux, un hymne à la pédophilie, mettant inévitablement des bâtons dans les roues de la production. Et les ajustements de casting et de réalisation qui en ont découlées ammèneront les critiques à dire que toute l'audace du sujet s'est évaporée.

D'autre part, les cinéphiles ont hurlé à l'hérésie artistique car l'idée d'un remake au film de 1962 réalisé par Stanley Kubrick semblait être un acte de trahison artistique.

Cette comparaison avec l'oeuvre de Stanley Kubrick, Lolita l'a très mal encaissé. C'est d'ailleurs certainement le plus gros point noir du film car après ça, personne ne laissa la moindre chance au film d'exister, et plus que tout de perdurer. 

 

RETROUVEZ TOUS LES MAL-AIMÉS AU RAYON NOSTALGIE

 

photo, Jeremy Irons, Dominique Swain

commentaires

Un avis mitigé
20/04/2019 à 15:39

Spécialiste de Nabokov, j'avais toujours entendu que ce 2ème film était une horreur. Mais surprise, quand j'ai vu le film de AL, j'ai été agréablement surprise par le fait que ce film était plus prêt du livre (dont je connais bien le texte) que celui de SK. Mais le truc qui m'a fait bondir et rejeter le film en bloc, c'est de voir Lolita prendre son pied avec HH dans la scène du rocking chair: quel contresens!

Georges Abitbol
24/02/2019 à 22:23

La mauvaise foi crasse du journaliste de Libé qui prétend à sa sortie que Lyne n’a jamais fait un seul bon film : Liaison fatale et L’echelle de Jacob peut-être ?

Fantofesse
24/02/2019 à 20:18

Je l’ai découvert il y’a 10 ans environ sur rtl en 2ème partie de soirée, de mémoire après je ne me souviens pas qu’il était été rediffusé sur une autre chaîne. Dommage car il s’agit d’un excellent film, à mon sens supérieur à la version de Kubrick, trop timide (pas la même époque non plus). Sans oublier la musique envoûtante d’Enio Morricone qui sublime ce flim. Un de mes films préféré et un must see !

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