Critique : Son épouse

Par Marjolaine Gout
12 mars 2014
MAJ : 15 octobre 2018
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Quand des ectoplasmes malfaisants – les peys – s'échappent des œuvres indiennes de Kodi Ramakrishna pour s'infiltrer chez Spinosa autant dire que le conatus filmique diffère. Attendez-vous à des embardées surprenantes  car Spinosa exorcise le cinéma français, de ses comédies « marasmiques », de ses drames embourgeoisés et autres démons numériques. Une démarche cinématographique propre et déroutante le caractérise. Après Anna M., il s'immerge dans la thématique de la possession sur fond de deuil. Il n'y a donc rien d'anodin à ce que l'adjectif possessif « son »  trône fièrement en préambule du titre Son épouse !

Dans les eaux du Golfe du Bengale, le corps de Catherine (Charlotte Gainsbourg) est repêché. Mais, passé à travers les mailles du filet, son esprit semble tarauder une jeune tamoule (Janagi). A des lieux de ce drame, retranché dans la quiétude hivernale de l'hexagone, Joseph (Yvan Attal) apprend la mort de son épouse. C'est alors avec pyrrhonisme qu'il rejoint les rives chatoyantes du Tamil Nadu afin d'élucider la mort de celle-ci. Si le choc des cultures opère par un contraste des couleurs et des sons – silence et mélodie du violoncelle pour illustrer la pesanteur de la campagne française, chant de la flûte et rumeur de la rue pour l'Inde – c'est avant tout un fossé entre la manière d'aborder le cognitif entre l'occident et l'Inde qui se joue. Par le point de vue cartésien de Joseph, on y découvre des sanctuaires thérapeutiques, où les âmes damnées tourmentent les vivants, enchaînés et parqués, dans l'attente d'un désenvoûtement salvateur.

Spinosa redéfinit les contours du genre en mêlant au drame, un thriller psychologique alimenté à coup de flashbacks et de croyances mystiques indiennes.  Il réussit à ne trébucher ni dans le fantastique ni sur les plates-bandes du tragique en faisant éclore un long-métrage en marge des normes. Son épouse se révèle être ainsi un triptyque évanescent, déclinant les formes diverses et variées de la possession, porté par un solide casting. Le personnage d'Yvan Attal, endeuillé, est obsédé par l'amour de l'être manquant tandis que les faits et gestes de Charlotte Gainsbourg, nous rappelant la descente aux enfers éthyliques de Ray Milland dans The Lost Week-end, restent dictés par l'emprise de la drogue. Enfin, Janagi, interprétant une jeune mariée, se retrouve possédée par le fantôme d'outre-tombe de Catherine.

Certes, si la thématique de la possession émane de ce film, avec force, le sujet du deuil l'emporte. D'ailleurs, Spinosa n'hésite pas à emprunter à Victor Hugo un de ses poèmes pour illustrer sa démarche. Il cite ainsi Demain dès l'aube, en reprenant tel un fil d'Ariane, sa substance. Son épouse devient ainsi un voyage physique et intérieur, à l'instar de celui d'Hugo qui y délivrait d'énigmatiques lignes, donnant la sensation que l'être perdu, qu'il devait rejoindre, était encore vivant. Car, si le corps de Charlotte Gainsbourg est retrouvé noyé, tout comme Léopoldine, la fille de Hugo, dont le poème fait cas, c'est la persistance de l'ambiguïté entre la vie et la mort et de la douleur obsédante, reliant ces deux œuvres, qui est déterminante.

En bref : effleurant le documentaire, par son réalisme, Son épouse s'avère être une subtile introspection psychologique sur l'emprise et le deuil. Cependant, quelques séquences maladroites et la lenteur du récit écornent ce troublant voyage.

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