Critique : Alceste à bicyclette

Par Jérémy Ponthieux
22 janvier 2013
MAJ : 25 octobre 2018
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Philippe Le Guay est un cinéaste attiré par les contraires. Sa filmographie en témoigne : de la confrontation ouvrière (Trois-Huit) à l'aristocratie et ses bonnes espagnoles (Les Femmes du sixième étage), en passant par le récit choral sur les divers rapports à l'argent (Le coût de la vie), le réalisateur n'aura eu cesse de mettre en jeu des oppositions, des contradictions qui amorcent le récit et lui impulsent leur énergie. Quel meilleur terrain alors qu'un homme animé par une méprise profonde du monde qui l'entoure, vivant l'hypocrisie quotidienne comme une souffrance et n'en pouvant plus d'être réduit en silence par la bien-pensance de son époque ? L'histoire du Misanthrope et l'incroyable modernité de son propos ne se contentent pas d'habiller ce Alceste à Bicyclette, ils servent de miroir savoureux à la confrontation LuchiniWilson, argument marketing comme pièce maitresse du projet.

Ayant acquis au fil des années un œil plus aiguisé que jamais sur son récit et la mise en scène qui lui donne vie, Le Guay trouve la bonne distance à adopter face à ce gouffre qui sépare Serge Tanneur et Gauthier Valence, l'un Philinte souffrant de son succès et l'autre Alceste reclus en île de Ré. Les deux hommes entretiennent une amitié fait d'un respect mutuel et d'un sadisme calculé qui est aussi celui d'un certain milieu, hier théâtral, aujourd'hui cinématographique. Co-scénarisé par Luchini en personne, le récit est parcouru d'un sentiment autobiographique féroce, qui dépeint un univers de coups bas et d'ironie blessante où chacun entretient son égo au détriment de la beauté de l'Art. On se tire beaucoup dans les pattes, parfois par références indirectes, d'une telle manière qu'une implosion n'est jamais loin, camouflé dans un compliment à double sens ou dans une expérience de tournage tronquée.

C'est cette volonté de mettre à nu tout un milieu qui fait le sel de ce Alceste à Bicyclette. On y rit jaune mais on y rit franc, avec la distance nécessaire de ceux qui sont loin d'exercer le métier, tout en imaginant que le portrait au vitriol a bien du faire grincer quelques dents. On n'ira pas jusqu'à dire que le film est une bombe lâchée en plein brouhaha médiatique, surtout que Le Guay, fidèle à ses pêchés mignons, ne donne pas toujours du poids au potentiel dramatique de son récit, comme ses multiples engueulades qui ne freinent pas les instants de franche camaraderie. Malgré tout, l'émotion nous étreint en fin de parcours, dans un dernier acte où le réalisateur n'a pas peur d'engager son propos jusqu'en phase terminale, laissant l'amertume de ses protagonistes prendre le pas sur le duel comique vendu en premier lieu.

Puisque César attend ses armes, saluons chapeau vers le bas les formidables interprétations de son duo vedette, régalant le spectateur des vacheries qui les agitent sans perdre de vue la vérité de leur personnage. On notera tout de même comme Fabrice Luchini y dévoile comme rarement ses tripes, s'appropriant son Alceste en Bicyclette avec une précision et une franchise toutes remarquables. Sans doute le meilleur film de son réalisateur.

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JoJo

J’ai passé un bon moment