Critique : Touche pas à la femme blanche

Erwan Desbois | 14 mars 2006
Erwan Desbois | 14 mars 2006

Après le succès de La Grande Bouffe en 1973, Marco Ferreri eut carte blanche pour son film suivant. Comme souvent lorsqu'un grand réalisateur se voit offrir une telle opportunité, Ferreri en a profité pour mettre en chantier un projet aussi grandiose qu'improbable, qui se conclut (sans surprise ?) par un échec commercial cinglant. L'idée de départ de Touche pas à la femme blanche était ainsi de réaliser une sorte de néowestern, revisitant la bataille de Little Big Horn (l'une des plus cuisantes défaites de l'armée américaine contre les Indiens au cours de la conquête de l'Ouest) en la faisant prendre place… au cœur de Paris, dans le trou des Halles qui n'était alors qu'un gigantesque terrain vague avant la construction du Forum tel qu'il existe aujourd'hui.


À partir de cette base rocambolesque, Ferreri joue jusqu'au bout la carte de l'anachronisme en retranscrivant avec un grand souci du détail les deux réalités historiques qu'il fait s'entrechoquer. Les noms des personnages (Buffalo Bill, le général Custer qui mena l'assaut…), leurs costumes et leurs armes sont véridiques ; les bâtiments du Paris des années 1970 et les détails du quotidien de cette époque aussi. Le metteur en scène et sa troupe jouent aux cow-boys et aux Indiens comme des enfants le feraient ; et c'est une réelle jubilation enfantine que l'on ressent chez eux à s'amuser ainsi dans le terrain vague géant qu'ils ont investi. Cette jubilation se transmet sans effort au spectateur, hilare d'un bout à l'autre devant le spectacle d'acteurs renommés qui s'amusent à emmener leurs rôles le plus loin possible dans la caricature, de Marcello Mastroianni en général psychorigide et obsédé par la gloire à Catherine Deneuve en fausse ingénue, sans oublier une fabuleuse brochette de seconds rôles : Michel Piccoli en Buffalo Bill, Darry Cowl en empailleur d'Indiens…


La réussite de Touche pas à la femme blanche ne se limite cependant pas à ce happening délirant. En effet, en rendant visibles les rouages du film (la musique est presque toujours jouée par un groupe visible à l'écran, les destructions de bâtiments sont les destructions réelles qui eurent lieu au cours du rasage du quartier), Ferreri met en avant le fait que ce n'est pas tant l'histoire contée qui l'intéresse, mais plutôt les messages que celle-ci fait passer. Collusions entre les milieux financiers, les dirigeants et les journalistiques, lutte pour le progrès qui laisse à l'écart les plus démunis, mondialisation galopante et régentée par les Américains : sous ses dehors grand-guignolesques, Touche pas à la femme blanche est un état des lieux (im)pertinent de la réalité sociale et politique du monde occidental.


La magie du film est que, encore plus que pour La Grande Bouffe, le constat parodique se double d'une véritable réflexion de fond, qui s'applique dès lors aussi bien à l'époque du tournage qu'à la nôtre. La plupart des piques glissées entre deux dialogues comiques (« Vous pouvez rejouer la scène pour le photographe ? » « La guerre est maintenant propre et anonyme »…) trouvent encore un écho acerbe aujourd'hui ; et lorsque l'on arrive à la bataille finale, extrêmement sanglante et crue, on ne rigole même plus du tout. Toute la violence rentrée des laissés-pour-compte du monde actuel y explose soudain, et la triade finale du général nanti interprété par Philippe Noiret est l'occasion pour Ferreri d'une dernière pirouette grinçante à ce sujet : « Des Indiens dans la ville ? Mais ce n'est pas prévu ça ! Dehors ! Dehors ! »

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