Manderlay : critique

Audrey Zeppegno | 7 novembre 2005 - MAJ : 18/10/2018 13:21
Audrey Zeppegno | 7 novembre 2005 - MAJ : 18/10/2018 13:21

Le roi de la provoc Lars Von Trier revient à la charge anti-Bush avec le deuxième volet de sa trilogie à la plastique épurée. 

Suite directe de Dogville, Manderlay rédige à la pointe de sa plume assassine un nouveau chapitre de l'American History X revisitée par le danois sardonique. Mêmes décors minimalistes tracés à la craie, même tournage mené caméra au poing, à la fois chaotique et drastique car focalisé sur le jeu des acteurs, l'effet de surprise en moins.. Après avoir convenu que même les habitants d'apparence respectable d'un humble hameau yankee ne valaient même pas la corde pour les pendre, le réalisateur de Dancer in the dark aborde la thématique éminemment polémique de l'esclavagisme et des disparités raciales restées ancrées dans les mœurs bien après son abrogation.. Un sujet généralement pris avec des pincettes, que Lars Von trier défriche avec le coup de serpe impitoyable qu'on lui connaît.

 

 

Festival carnassier, Manderlay fait tomber les têtes, toutes carnations confondues. La première à subir les affres de cet étêtage massif, c'est la douce Grace, campée par l'angélique Bryce Dallas Howard, dont la candeur compense à merveille l'ambiguïté féline de Nicole Kidman. À peine après avoir mesuré combien l'enfer c'est les autres, Grace taille la route avec son gangster de père en direction du Sud.. Sa vie de poupée blanche privilégiée semble reprendre son court paisible, lorsqu'aux abords d'une plantation de coton de l'Alabama, une femme noire la supplie d'intercéder en faveur de l'un de ses compagnons, fouetté par la maîtresse des lieux. L'esclavage a beau avoir été aboli depuis 1865, il est toujours en vogue dans les années 30. Saisie d'une bouffée de philanthropie, Grace décide naïvement d'initier ces pauvres hères couleur d'ébène à la constitution des droits de l'homme blanc et noir. Les joies de la vie communautaire ! Aidée des sbires de son paternel, elle inverse les rôles, instituant les esclaves au rang de propriétaires et vice versa. Mais aussi bien intentionné soit-il, son idéalisme de pacotille la perdra. Les anciens asservis peinent à voler de leurs propres ailes, la récolte subit les affres d'un laisser-aller saupoudré d'une tempête de sable, la famine menace et d'autres chaînes persistent à tenailler ces affranchis.

 

 

Elle qui se rêvait dans la peau d'une libératrice pacifiste, se résout à battre ceux qu‘elle voulait traiter d‘égal à égal. La force devient l'amie du bien. Elle qui pensait améliorer la condition de ces êtres injustement opprimés, s'aperçoit qu'elle n'a agi que pour pouvoir se targuer égoïstement de ses bonnes actions. Aide les autres, et le ciel te canonisera pour ton sacrifice. Elle qui croyait réaliser les vœux les plus chers de ces esclaves, se rend compte qu'ils préfèrent encore cet assujettissement coutumier aux réactions hostiles que susciterait leur éventuelle émancipation.

L'allusion sournoise faite à l'offensive américaine en Irak crève les yeux, enfonce des portes ouvertes, et abuse jusqu'à l'ultime touche du générique final des parallélismes expéditifs, zappant au gré d'un diaporama hérétique, des fanatiques du Klu Klux Klan aux vues du World Trade Center, ralliant les exécutions punitives perpétrées à l'encontre des esclaves nouvellement libérés aux clichés de soldats noirs officiant à Bagdad. Coup fourré. Lars Von Trier est une belle canaille. En nous plongeant dans les incohérences d'une ingénue a priori sans peur et sans reproche, le bougre raille les manœuvres politiquement incorrectes de l'empire américain, en même temps que la pseudo correction politique de nos âmes citadines.

 

 

Malin dans l'idée mais outrancier dans ses formes, Manderlay joue avec le feu. Son scénario flirte aux bords d'un précipice limite, au point que Danny Glover a failli refuser le rôle de l'aïeul de cette communauté noire. La pilule a du mal à passer. Las d'une mise en scène conceptuelle moins déroutante qu'à l'origine car répétitive, et dont l‘insolite échoue à en gommer les infinies langueurs, on ressort de la projection avec la langue pâteuse, un goût d'amertume irritant les papilles. Accès de conscience ou écoeurement suscité par une manœuvre bâtarde ? Difficile de trancher….

 

 

Résumé

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