L'Adieu : critique sans larmes

Geoffrey Crété | 7 janvier 2020
Geoffrey Crété | 7 janvier 2020

Du Festival de Sundance 2019 aux Golden Globes (Awkwafina couronnée meilleure actrice), et avec les Oscars en vue, L'Adieu (The Farewell) de Lulu Wang est un nouvel exemple lumineux de petit film indé qui a émergé sur la scène internationale. Deuxième film de la réalisatrice après Posthumous, inédit en France, il raconte l'histoire d'une famille chinoise, en partie installée aux États-Unis, qui affronte la maladie d'une grand-mère d'une manière étonnante.

THE SOUND OF SILENCE

Écrivez sur ce que vous connaissez. Ce principe bien connu a été le moteur de cet Adieu, puisque la réalisatrice et scénariste Lulu Wang s'est inspirée de sa propre vie pour raconter cette étonnante histoire. Comme l'héroïne, elle est née en Chine, et ses parents se sont installés aux États-Unis quelques années après. Et comme elle, elle a joué un étonnant jeu familial : cacher à sa grand-mère sa propre maladie, pour lui éviter la peine et l'angoisse. Le film a même été lancé sans qu'elle ne soit avertie de sa condition, sachant qu'elle a largement dépassé le pronostic de survie des médecins, des années après.

Tout le film repose sur cette idée rocambolesque, qui pousse la famille chinoise à se réunir autour de la matriarche avec le prétexte d'un mariage bricolé, pour justifier le retour des enfants et petits-enfants. Et le film est aussi un prétexte, pour regarder les différences culturelles tour à tour drôles et troublantes, avec le personnage de Billi (Awkwafina), élevée aux États-Unis et passablement consternée par ce silence. Un angle amusant et rafraîchissant qui permet au scénario d'avancer en équilibre entre le drame et la comédie, en prenant soin de ne céder entièrement à aucun des deux genres.

 

photo, Zhao Shuzhen, AwkwafinaAwkwafina et Zhao Shuzhen

 

LES ADIEUX À LA PEINE

C'est ce mélange doux-amer qui touche le plus dans L'Adieu (The Farewell). Le décalage entre l'héroïne et ses proches, volontairement réduits au silence, mais rongés par la tristesse, donne une lumière inattendue à beaucoup de scènes a priori banales. Le manque d'appétit des uns ou la mine un peu grise des autres inquiète Nai Nai comme toute bonne grand-mère, mais tout le monde, y compris le spectateur, sait ce que ça cache. Quand un proche fond en larmes lors d'un discours pendant le mariage, la gêne le dispute aux larmes, et il y a même une pointe de rire assumée.

Ce mélange difficile et périlleux est maîtrisé par Lulu Wang. Au lieu de surcharger en dialogues, émotions, et situations, elle reste à distance, préférant le silence et les regards aux démonstrations, et les mots a priori anodins aux grandes déclarations. Cette retenue, inhabituelle sur un sujet aussi dramatique, donne une vraie teneur et personnalité au film. La cinéaste n'a pas peur d'étirer les plans, et laisser le spectateur sonder les visages, en quête d'une émotion à déchiffrer sur un visage.

Awkwafina incarne parfaitement cette fausse nonchalance, sobre et émouvante. La rappeuse devenue actrice a récemment brillé dans Jumanji : Next level au rayon comique, et elle prouve ici sa valeur dans un registre très différent. En apparence sans effort, elle touche toutes les bonnes notes. Et face à elle, l'irrésistible Zhao Shuzhen est simplement parfaite.

 

photoLe bonheur total

 

ADIEU TRISTESSE

Pour autant, L'Adieu (The Farewell) semble presque bloqué par cette sobriété, cette distance. Un peu comme ces personnages murés dans les traditions, les silences culturels et le respect écrasant des règles sociales, le film finit par tourner en boucle, sur la même tonalité. L'intéressant point de départ est une porte d'entrée, qui donne lieu à de multiples scènes, et offre un terreau dramatique riche. Mais curieusement, Lulu Wang ne semble pas vouloir aller trop loin.

Peut-être parce qu'elle est elle-même enfermée dans cette réalité (sa grand-mère, diagnostiquée en 2013, est encore en vie), la réalisatrice semble buter contre un mur à mesure que son film avance. Jamais au point de saboter l'histoire ou abîmer les personnages, mais suffisamment pour laisser un arrière-goût de surplace.

Quelques moments colorent bien ce tableau, parfois un peu lourdement (l'oiseau, le cri "HA ! HA !"), parfois avec brio (les remarques désobligeantes de Nai Nai sur la future mariée, lors de leur séance photo). Mais l'émotion est finalement bien chiche, et cet Adieu se fait dans une relative tranquillité qui semble presque accidentelle.

 

Affiche fr

Résumé

L'Adieu touche par son regard sur les gouffres culturels, sa douceur étrange, et grâce à Awkwafina, d'une justesse irrésistible. Mais le film peine à dépasser cet intéressant point de départ.

commentaires

2501
07/01/2020 à 23:09

Dommage. Si vous avez des réserves sur le film, vous êtes à contre-courant de l'accueil critique général, et donc ça aurait été intéressant d'avoir votre avis.

Geoffrey Crété - Rédaction
07/01/2020 à 22:43

@2501

La fin d'année a été très chargée pour la petite équipe que nous sommes, et nous sommes très loin d'avoir trouvé que Little Women était brillant et l'un des meilleurs films de ce début d'année d'ailleurs. Mais dans l'idéal on l'aurait traité. Cela n'a pas été possible jusque là. On fait de notre mieux avec nos ressources.

2501
07/01/2020 à 22:36

Et Little Women, sans doute l'un des meilleurs films de ce début d'année, ça passe sous votre radar ?

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