Attendu l'an dernier sur la Croisette,
achevé trop tard pour rejoindre la compétition,
The Tree of life de
Terrence Malick est depuis plus d'un an le totem adulé, craint,
défié ou maudit par les cinéphiles du monde entier. Sa
présentation le 16 mai 2011 au festival de Cannes était logiquement
un événement majeur de cette édition, comme en témoigna
la foire d'empoigne pour pénétrer dans la salle, ainsi que les
réactions contrastées d'un public au mieux désarçonné, au pire
profondément irrité. Rien que de bien normal pour cette oeuvre simplement
magnifique et magnifiquement simple.
Mais qu'a bien voulu raconter le
réalisateur avec cette histoire en apparence limpide (conflits familiaux
et interrogation de la transmission) ? À vrai dire, pas grand chose,
voire rien, et absolument tout. Car The Tree of life n'a pour ainsi
dire aucune prétention narrative, ce n'est pas à proprement parler
un récit, c'est une prière. Il faut comprendre cette dernière dans
son sens le plus pur, à savoir un dialogue avec le Divin, où la
Grâce s'exprimera sans paroles, en irriguant littéralement chaque
plan du film. De l'interrogation, en passant par le doute,
l'incompréhension, la colère, puis l'acceptation et enfin la
transcendance, Terrence Malick incarne ces différents stades du
cheminement spirituel par une série de personnages dont les voix,
regards et subjectivités se suivent, se croisent et s'entrechoquent
pour finalement se retrouver dans une communion finale bouleversante.
Nul discours théologique ou religieux
ici, mais un questionnement sincère mêlé d'émerveillement, qui
pousse le réalisateur à chercher le sublime dans chaque image
filmée. En résulte une mise en scène grandiose dans tout ses
aspects, photographie, découpage, composition, gestion de l'espace,
et montage. L'auteur n'est jamais en position de hauteur, au
contraire, il adopte une attitude encore bien plus humble que celle
du spectateur, puisqu'il donne le meilleur de lui-même pour mener à
bien le cheminement qui est le sien. Jamais donneur de leçon, il
accomplit un acte d'une générosité rare, à savoir révéler et
partager son propre ravissement, sans jamais s'autoriser de
raccourcis, ou de facilités.
Long, le film l'est assurément, mais
c'est à ce prix seulement qu'il nous permet d'entrevoir sa richesse,
sa conscience aiguë du monde (ouais carrément). Pour cela, nul
besoin de dispositifs complexes ou abscons, Malick ausculte les
souvenirs et les doutes d'un homme, à l'heure du deuil, qui prend
brutalement conscience que son histoire contient non seulement les
interrogations d'une vie, mais le sens et la destination de toute
chose. Cette évidence irradie jusqu'au jeu des comédiens, en
apesanteur, Brad Pitt, Jessica Chastain et leur fils formant une
trinité magistrale d'évidence, subitement incarnée en Sean Penn,
aussi peu présent à l'écran qu’iridescent.
Oeuvre totale, qui peut légitimement
laisser une partie du public de marbre, The Tree of life
n'est pas le pensum théologico-religieux que certains décrieront. Ceux-là oublient sciemment l'humilité
absolue de Malick, et méprisent le sincère émerveillement qu'il
entend simplement partager. Choc esthétique, aboutissement
spirituel, ou oeuvre inaccessible, à vous de choisir, sachez
simplement que l'artiste nous propose un moment rare pour ne pas dire
unique au cinéma, fait d'abandon et de lumière.