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Sans un bruit encore plus dépressif : Starfish, le plus beau des post-apo que personne ne connaît

Par Judith Beauvallet
30 juin 2024
Une jeune femme blonde porte à ses lèvres un verre avec une paille. Une version dessinée de cette jeune femme est recroquevillée en boule sur un sol couleur lavande. Elle a un casque sur les oreilles et est entourées de cassettes audio et de fils électriques.

Alors que le prequel Sans un Bruit : Jour Un vient offrir un nouvel angle à la saga horrifique de John Krasinski, pourquoi ne pas revenir sur Starfish, autre post-apo peuplé de créatures venues d’ailleurs ?

En 2018, le premier Sans un Bruit, de et avec John Krasinski, faisait un carton dans les salles. Son concept ultra-efficace d’un monde envahi par des monstres extraterrestres aveugles mais à l’ouïe surdéveloppée, condamnant les humains survivants à vivre dans le silence, avait le mérite de proposer un film d’horreur et d’action à la tension palpable.

Mais l’année d’après, un film beaucoup plus confidentiel, pur produit de festivals, vient explorer un univers similaire avec Virginia Gardner dans le rôle principal. Cette fois-ci, il n’est plus question d’une vie de famille à sauvegarder dans l’adversité, mais, au contraire, de s’interroger sur la nécessité de vivre à travers une étude de la solitude. C’est le projet du doux Starfish, cousin poète et dépressif de Sans un Bruit, réalisé par A. T. White dont c’est l’unique film à ce jour.

Winter is coming

Sans un bruit mais avec Aubrey

Le genre du post-apo ne rime pas nécessairement avec catastrophes naturelles, guerres de civilisation ou protection d’une petite famille. Si ces trois motifs reviennent très souvent dans le genre, promettant à la fois grand spectacle et émotion, d’autres se concentrent sur la possibilité de se retrouver beaucoup plus seul que ça face à la fin du monde tel qu’on le connaît. C’est évidemment le cas des trois adaptations du roman Je suis une légende, dont le héros est le dernier humain sur Terre à ne pas avoir été transformé en créature meurtrière.

Dans Starfish, c’est aussi le prisme de la solitude qui est choisi, avec une priorité donnée à l’introspection, et dans une démarche intimiste qui refuse toute grandiloquence de l’apocalypse. Lorsque la jeune Aubrey se réveille d’une bonne grosse sieste au retour de l’enterrement de sa meilleure amie Grace (car la bonne ambiance est présente d’entrée de jeu), elle comprend petit à petit qu’un massacre généralisé a eu lieu pendant son sommeil, et que les gens autour d’elle sont presque tous morts, tué par des monstres de chair aveugles aux dents acérées.

Apocalypse ou pas, ça glande sur le canap’

Dès lors, le contact d’Aubrey avec un semblant d’humanité ne se fera que par le son, puisqu’elle parcourt la ville à la recherche des cassettes audio cachées par Grace, et qu’elle communique par talkie-walkie avec un autre survivant. Avec sans doute plus de travail du son qu’il n’y en a dans toute la saga Sans un Bruit, la mise en scène et l’atmosphère de Starfish isolent Aubrey dans un doux flottement permanent, elle qui reste aussi seule après qu’avant l’apocalypse.

L’idée n’est pas tant de voir la fin du monde à travers un cas individuel permettant l’identification, mais beaucoup plus de la voir à travers la subjectivité de l’esprit du personnage. Transformer la fin du monde en expérience personnelle, intime, notamment via le regard d’une Aubrey qui n’a plus rien à perdre, c’est une façon d’illustrer le fait que la fin du monde est toujours, avant tout, la fin de son propre monde personnel. Et peut-être qu’elle n’est finalement que ça, d’ailleurs.

Ok ça glande mais il y a des monstres quand même, hein

Post-apoétique

Car, en réalité, Aubrey assiste-t-elle réellement à une véritable apocalypse ? Peut-on réellement croire que la majorité de la population a été massacrée pendant qu’elle dormait tranquillement ? Bien sûr que non. Et les différentes visions macabres dont souffre la jeune femme, qui paraissent parfois trop réelles, comme dans la séquence où elle semble tabasser un monstre à mort mais qu’il ne reste rien de la créature à part du sang, éclairent le spectateur.

Cette fin du monde n’est effectivement que la fin du monde d’Aubrey, et même la fin d’Aubrey tout court, qui se sent lâcher prise à la suite de la mort de sa meilleure amie. Starfish n’est, en somme, ni plus ni moins qu’une peinture de la dépression et du deuil à travers la métaphore de l’extinction de l’espèce humaine. La vérité n’est pas que le monde disparaît laissant Aubrey seule, mais que c’est bien la jeune femme qui se retire du monde dans lequel elle ne voit plus que le vide, la séquence finale pouvant même être comprise comme la métaphore d’un suicide.

Aubrey se laisse emporter par le portail dimensionnel, et trouve enfin une forme de paix

Mais aucun misérabilisme là-dedans, et au contraire. Préférant la mélancolie à la tristesse, Starfish met en scène une apocalypse presque instagrammable, avec ses lumières douces de fin d’après-midi, ses petites guirlandes électriques et ses chansons pop. De quoi rappeler largement le jeu vidéo Life is Strange, dans lequel il est aussi question d’amitié féminine fusionnelle et de fin du monde sur fond de soleil couchant et de bonnes ballades.

En alternant les moments d’introspection suspendus et contemplatifs avec les scènes de course-poursuite avec des monstres, le film parle du tiraillement que ressent Aubrey, partagée entre une certaine volonté de vivre et l’attirance vers le néant. Lorsqu’elle lève les yeux vers l’horizon pour y voir une créature absolument gigantesque et sombre marcher au bout de la ville, la jeune femme constate l’ombre qui menace, qui pèse sur sa vie et qui obstrue son avenir. Un obstacle démesuré qu’elle ne pourra finalement pas surmonter.

Virginia Gardner, aussi vue dans l’Halloween de 2018 dans la série Runaways, incarne Aubrey

Death is strange

Un message doux-amer, mais tout de même plus amer que doux. Au cours du film, les voix avec lesquelles interagit Aubrey font office de suivi psy, prenant la température de sa volonté de vivre chancelante. Lorsqu’elle tente de sauver sa peau face aux monstres, la voix masculine au talkie lui dit : “C’est bon signe. Tu veux vivre”. Lorsqu’Aubrey discute sous la couette avec une vision de la défunte Grace, celle-ci lui dit qu’elle a “survécu jusqu’ici”, et que tout ce qu’elle a à faire, c’est d’être heureuse (pas tellement le genre de phrases qu’on sort aussi facilement dans une véritable apocalypse), ce à quoi Aubrey répond qu’elle en est incapable.

La narration prend le parti étonnant et quelque peu déprimant d’accompagner le personnage vers un objectif qu’il n’atteindra jamais (sortir de du deuil, vouloir continuer à vivre), pour mieux constater son échec. Mais cette vision sensible et anti-larmoyante d’une dépression prise pour ce qu’elle est, sans en rajouter des tartines de noirceur et de drama, a quelque chose de particulièrement authentique et sincère. Et force est de reconnaître que lorsque le spectateur se laisse bercer par ce cheminement contemplatif, à la fois triste et lumineux, il se sent lui-même un peu guérir.

C’est donc ça, avoir la tête dans le pâté

Mais Starfish n’est pas remarquable que par son propos poétique et déprimant, il l’est aussi par ses audaces visuelles. Au-delà de la mise en scène et du son déjà cités, qui favorisent à merveille l’introspection, il faut saluer l’insertion inopinée dans le récit de toute une séquence en animation mettant encore en exergue la subjectivité de l’esprit d’Aubrey. En quelques images, c’est toute la beauté et le piège d’un esprit qui tourne en vase clos qui sont représentés.

Et c’est d’ailleurs en soi la note d’intention du réalisateur, qui a écrit Starfish pour exorciser ses propres démons alors qu’il traversait un deuil et une séparation. Si Sans un Bruit : Jour Un explore lui aussi le thème de la catastrophe apocalyptique au travers d’une expérience personnelle de fin de vie, Starfish poussait avant lui ce concept encore bien plus loin, avec moi de spectacle, mais peut-être plus de justesse et, surtout, beaucoup plus d’originalité.

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Christian B

Film bof, voire moyen bof.

steve

oui oui, film à voir et surtout à ressentir ! Merci pour l’article et si il fait découvrir à quelque-uns cette belle oeuvre, toujours ça de gagné