En 2005, Chris Cunningham sortait Rubber Johnny, à mi-chemin entre le court-métrage d’horreur et le clip expérimental, avec une musique du génie Aphex Twin.
Tout le monde aime les monstres. Massifs ou vicieux, affectueux ou carnassiers, extra-terrestres ou radioactifs… Ils constituent souvent l’attraction principale du cinéma populaire. Dans un bon film de monstre, l’une des scènes les plus importantes, sinon la plus importante, c’est celle de la révélation. C’est le moment de se jeter à l’eau, se mettre à nu, de jouer cartes sur table, de sortir les griffes, d’offrir au monde la contemplation de la bestiole pour laquelle il a payé sa place de cinéma (ou son DVD).
Autant dire que la réalisation est primordiale. Ecran Large poursuit son petit cycle sur quelques séquences marquantes de dévoilement des monstres.
Cas particulier cette fois : celui de Rubber Johnny, étrange court-métrage qui peut donner autant de cauchemars que de fous rires. Certes, Johnny n’est pas forcément dans la catégorie « monstre », mais il est filmé comme tel… et se comporte comme tel. Retour sur un monument de bizarrerie, de 6 minutes à peine.
Apex twins
Drôle de carrière que celle de Chris Cunningham, parsemée de long-métrages… avortés et de clips pour les artistes populaires les plus avant-gardistes des années 1990 et 2000. Jugez plutôt : venu avec son portfolio sous le bras à Pinewood, il a fait ses débuts chez Clive Barker, a travaillé sur Judge Dredd, puis carrément sur le grand film de Stanley Kubrick A.I, qui n’a jamais vu le jour. Plus tard, il fut à la tête de l’adaptation du célèbre roman cyberpunk Neuromancer, projet lui aussi abandonné depuis. Entre temps, il a signé quelques-uns des clips les plus célèbres de Björk, Squarepusher, Portishhead, Madonna et surtout Aphex Twin.
C’est lors de sa collaboration avec Kubrick, un poil déprimante, qu’il s’est pris de passion pour l’œuvre expérimentale du musicien britannique, dont il dévorait la discographie sous acides. C’est ainsi qu’il réalisa le clip de Come to Daddy, désormais son plus célèbre. Un chef-d’œuvre de surréalisme 2.0 qui a complètement relancé sa carrière. Il a réalisé une autre vidéo pour Aphex Twin, Windowlicker, et a beaucoup utilisé sa musique dans son travail.
Ainsi, Rubber Johnny n’est pas vraiment un clip du morceau Afx237 V7, tiré de l’album Drukqs. Mais tout le relie à l’univers de Richard D. James, ou plutôt de son alias. En effet, il est produit par Warp films, minuscule émanation du label de musique Warp Records, indissociable du musicien et de la scène électronique de cette période. A l’époque, elle était responsable d’un court-métrage (récompensé d’un BAFTA) et d’un long-métrage, Dead Man’s Shoes. Sorti en 2005 accompagné d’un livre illustré de 42 pages, le film fut réalisé sur 4 ans. A l’origine, il devait faire partie d’une compilation de dix courts du réalisateur.
« [je l’ai réalisé] sur mon temps libre, entre deux ou trois projets de films que je développais. Je l’ai un peu bricolé et j’ai fait des plans supplémentaires parce que j’ai l’habitude de bidouiller les choses indéfiniment. Sans que je m’en rende compte, ça a fini par presque devenir une vidéo. Finalement, je l’ai terminé et Warp voulait le sortir mais je n’était pas certain que ce soit assez pour sortir tout seul, donc j’ai fait un livre et j’ai fini par me faire emporter par le livre. Je pense que le livre justifie la sortie. […] J’adorais ce morceau, ça sonnait comme un certain niveau d’hystérie, et je voulais le capturer »
Chris Cunningham dans Pitchfork
Le montage à lui seul a duré à peu près 6 mois, mais aurait pu durer bien plus longtemps s’il avait gardé les 3 minutes trente supplémentaires de film, coupées car trop longues à traiter en post-production. On y voyait notamment une version féminine du personnage. L’équipe était constituée de quelques uns de ses amis, ainsi bien sûr que de lui-même, dans le rôle principal, englué dans le caoutchouc et sur sa chaise. Un tournage difficile, quasi sans budget, chez lui. Pour un résultat mémorable.

Johnny Rotten
A vrai dire, Rubber Johnny représente l’acmé de l’association entre Cunningham et Aphex Twin, consistant à introduire de la difformité dans la grisaille du quotidien urbain et l’agiter frénétiquement. Dans Windowlicker et Come to Daddy, c’est bien sûr le visage flippant de Richard D. James. Dans ce court-métrage, c’est le corps macrocéphale de Johnny, abandonné dans une pièce plongée dans la pénombre, dansant devant son chihuahua.
Une esthétique caractéristique de la période, nourrie par les textures bruyantes de la vidéo digitale – de la musique digitale dans le cas d’Aphex Twin. Ici, le film est intégralement tourné en DV infrarouge. Aux débuts du found footage, il importe dans le cinéma expérimental ce point de communion entre un réalisme cru et une étrangeté obscure, due aux limitations de l’image vidéo et à un montage frénétique, ici hallucinant de précision.

Plusieurs années après Blair Witch, il anticipe également le final traumatisant de [REC], qui utilisait également l’infrarouge pour accentuer la difformité de son antagoniste en élargissant les zones d’ombre de son anatomie. Créer du hors-champ dans le champ en définitive, soit une sorte de consécration pour le cinéma d’horreur contemporain. Peut-être bien qu’un seul autre film, plus expérimental encore, est parvenu à pousser l’idée dans des retranchements supérieurs : Skinamarink, compilation de vidéos mystérieuses pleines à craquer de bruit, qui ont de quoi rendre fou si on les regarde de trop près.
Le monstre de Cunningham est donc le produit d’un imaginaire visuel très particulier, à la fois atrocement plausible et complément irréel, surtout quand il se met à se dandiner. Puis reste l’autre obsession de l’artiste : la chair mouvante, résultat d’une exposition à la pornographie selon ses propres dires. Ici, Johnny danse, sniffe et se trémousse jusqu’à carrément éclater son visage sur l’objectif, collant une masse de viande devant nos yeux ébahis. Comme si ce mouvement frénétique venait lui aussi se heurter sur le matériel, sur le tangible, de la même manière que les psychotropes repoussaient les limites de la fête, au sein des raves des années 1990.
On est loin de Godzilla et du xénomorphe : Johnny est le monstre des années 2000, recroquevillé dans les recoins grouillants de l’imagerie digitale, mutant qui accompagne les mutations crades de l’image de cinéma et bouge son corps charnu grâce à celui-ci. Un monstre expérimental et essentiel, qui cristallise une période artistique bien particulière, comme la musique d’Aphex Twin en somme.
J’aimerais tellement pouvoir réaliser des courts expérimentaux de ce niveau. Mais j’ ai un imaginaire trop ancré dans le réel malheureusement. Perso je trouve ça fascinant.
Une claque ce clip. Une ambiance bien zarbi, bien nerveuse et assez bien foutue.
Richard D James est un génie, Chris Cunningham était un génie….
Où es-tu Chris? Que fais-tu Chris ? Reviens nous en forme Chris !
All Is Full of Love est aussi un chef d’oeuvre de création qui a inspiré pléthores de films, clips et autres créations artistiques.
Sûr et certain que Aja s’est inspiré de Rubber Johnny pour un de ses monstres dans son remake de « La Colline a des Yeux ».