Avec Speak, un coming of age cruel et dramatique, Jessica Sharzer dirige une très jeune Kristen Stewart dans un premier rôle principal poignant.
Si les années collège et lycée laissent invariablement leur lot de séquelles sur les uns et les autres, le spleen qui en découle a pour rare qualité de nourrir les artistes en recherche de catharsis. Légion au pays de l'audiovisuel, les contes d'une enfance révolue tels que La Fureur de vivre, The Breakfast Club, Booksmart, Ladybird ou encore Moonlight, pour n'en citer qu'une poignée, déploient ainsi l'inélégance qu'implique l'écoulement des années. Néanmoins, il arrive quelques fois que cette étape, pourtant charnière, soit coupée court par une tragédie.
Adapté du roman Vous parler de ça de Laurie Halse Anderson, Speak s'articule ainsi autour d'un passage à l'âge adulte précoce, forcé au détour d'une agression. Porté par une toute jeune Kristen Stewart, le film fait le récit non pas initiatique, mais brut de décoffrage de l'abandon de soi, de ses séquelles, mais aussi, de son éventuelle rémission.
Thou shall not speak
Après avoir été violée lors d'une fête à l'aube de sa première année de lycée, Melinda Sordino s'enferme dans un mutisme presque total. Rejetée par ses amis, lesquels lui reprochent d'avoir ruiné la soirée en appelant la police (puisqu'ils ne savent rien de l'agression), et délaissée par ses parents, aussi bien intentionnés que maladroits, l'adolescente se replie peu à peu sur elle-même.
Dans l'ombre de cette prémisse dramatique et maintes fois éculée par d'autres récits, le film se propose toutefois d'ausculter le traumatisme de son personnage à de multiples degrés et échelles. Speak n'est pas seulement un film sur une jeune fille détruite par un viol survenu entre deux âges, mais plutôt une fenêtre sur les dysfonctionnements intersubjectifs et sociaux, ainsi que sur la perte de contrôle de son corps selon les circonstances.
Claustrophobie
Le patronyme du protagoniste n'est d'ailleurs nullement anodin. En effet, "sordino" signifie "sourd" ou encore "muet" en italien. Alors certes, nommer un personnage par l'une de ses caractéristiques principales n'est pas bien subtil, mais la démarche implique combien le silence dont souffre brusquement Melinda est imprimé au plus profond d'elle.
En cela, la scène d'ouverture du film est assez parlante (sans mauvais jeu de mots) : assise face à son miroir, une très jeune Kristen Stewart se "coud" les lèvres au crayon noir, matérialisant à même sa peau les sutures invisibles qui entravent sa parole. Incapable de mettre des mots sur ce qu'il lui est arrivé, la jeune fille préfère les rejeter intégralement.
Dès les premières secondes du film, l'accent est ainsi mis sur la nécessité d'une parole malade, contenue. Jessica Sharzer, dont c'est pourtant l'unique crédit à la réalisation, s'applique ainsi à sous-tendre l'impact de ce silence. Pour cela, elle multiplie avec une sensibilité évidente les gros plans sur le visage de son personnage. Alors âgée de 13 ans, l'actrice prête à Melinda un visage résolument fermé aux traits maussades, presque apathiques.
Dépourvue de la gestuelle gentiment épileptique qui participera à ériger sa réputation, Stewart se forge une silhouette presque statuesque, sur laquelle s'attarde longuement le dispositif cinématographique de Sharzer. Les scènes tendent ainsi à s'étirer jusqu'à en suffoquer le spectateur, aussi bien prisonnier de ce cadre immobile que du panel d'émotions qu'il renferme.
Le motus auquel le personnage se confine est d'autant plus mis en exergue que la cinéaste insiste sciemment sur la parole des autres. Loin d'être un film sur le silence, Speak porte davantage sur l'incommunicable. Aussi le scénario ne manque nullement de dialogues ; qu'il s'agisse du torrent volubile de la jeune Heather, des monologues maternels, ou encore du bourdonnement incessant des professeurs et des étudiants, le film fait état d'un brouhaha verbal incessant.
Malgré tout ce bruit, rien n'est jamais réellement "dit" par qui que ce soit, ce qui confère aux mots une vacuité frivole. Pourtant, la taciturnité prolongée de Melinda est perçue comme une anomalie, aussi bien par son entourage que par le spectateur. L'absence continue de réponse de la part du personnage est ainsi régulièrement appuyée par le montage, qui éternise les plans sur la jeune fille pour mieux couper ceux des autres sitôt une réplique terminée.
Le silence est d'or ne s'applique manifestement pas à Heather
Lost in translation
Les tendances compendieuses du personnage l'ostracisent. Repoussée par sa meilleure amie suite au fiasco de l'intervention policière, Melinda effectue son entrée au lycée sans le soutien de personne. L'ensemble de ses anciens camarades refuse d'être associé à elle de près ou de loin, et ne reconnaît son existence que pour mieux s'en moquer. Seule Heather, nouvelle dans le quartier, daigne initialement lui adresser la parole, mais elle aussi finira par délaisser l'adolescente au profit de filles plus populaires.
Dans leur incompréhension, les parents de Melinda sont quant à eux voués à demeurer passifs. Le père, figure sympathique, mais déconnectée, se réjouit des moments qu'il a l'occasion de passer avec sa fille sans pour autant chercher à savoir ce qui la ronge. Il en va de même pour la mère, trop maladroite et consumée par son travail pour être émotionnellement disponible. Si les relations sociales sont donc figurées comme faillibles et imparfaites, ce n'est pourtant pas là que Sharzer axe l'essentiel de sa critique.
L'administration scolaire est ainsi la structure principalement blâmée en termes de gestion de crise. Inutile d'être fin analyste pour percevoir la sévérité avec laquelle la cinéaste dépeint les différentes figures de ce microcosme. Les professeurs sont tous ou presque interdits et désarmés devant le mal-être évident de Melinda. Aussi, lorsque cette dernière se voit convoquée aux côtés de ses parents par le proviseur de l'établissement, le spectateur a bon espoir de voir enfin un adulte s'inquiéter réellement du cas de la jeune.
Pourtant, rien ne se dégage de ce rendez-vous manqué. Peu à peu, mise en scène et narration sont saturées de la déréliction du personnage. À mesure que le récit progresse, elle passe un peu plus de temps dans le local désaffecté qu'elle s'est approprié, sanctuaire disjoint et sûr. Les gros plans se multiplient sur le visage de l'adolescente pour mieux la séparer des autres tandis que les échelles plus larges soulignent son isolement. Même les champs-contrechamps impliquant Melinda sont principalement filmés sans amorce.
Aussi, le personnage évolue comme en marge de son propre récit. Un abandon progressif de soi et du monde qui se manifeste jusqu'à même sa peau. À l'exception de l'ensemble mauve qu'elle porte à l'occasion de sa rentrée scolaire, le personnage de Kristen Stewart privilégie davantage les tons neutres, ou "muets" en anglais. On pense par exemple aux nuances de gris, de bleu marine ou de kaki. Un choix de couleur délibéré, destiné à la rendre invisible au regard d'autrui, mais surtout, à contraster violemment avec le haut rouge vif qu'elle arborait le soir du drame.
Une image vaut mille maux
Speak cherche ainsi à mettre l'accent sur la nécessité d'extérioriser les maux internes afin d'enrayer l'infection. La parole étant néanmoins devenue obsolète pour le personnage, d'autres moyens deviennent nécessaires à cet exorcisme. Contre toute attente, c'est auprès de son professeur d'arts plastiques que l'adolescente trouvera un semblant de réconfort. Loin de rentrer dans le moule déconnecté propre au lycée, celui-ci prône un mode d'expression émancipé de l'élocution. "Il s'agit du seul cours qui vous apprendra à survivre", déclame-t-il fièrement au début du trimestre. C'est peu dire.
Grâce à ce professeur, l'adolescente découvre un langage plus instinctif, plus sensible, et peut-être quelque part, plus humain. Ses nombreuses représentations d'arbres déplacent ainsi l'espace de la communication pour mieux exprimer le non-dit. Son corps et ses mots contraints parviennent finalement à cet exutoire qui finira par obséder la jeune fille, au point de créer sans relâche. Le choix de l'arbre n'est d'ailleurs pas fortuit.
"Je ne crois pas vraiment au symbolisme", avoue un élève en cours d'anglais. Voilà qui est ironique pour un film ayant compulsivement recours aux symboles et aux motifs. Outre l'arbre, parallèle évident entre le personnage et sa guérison progressive, l'image plus générale des plantes et des graines peut ainsi être retrouvée tout au long du récit.
Lorsque Melinda parvient finalement à accepter ce qu'il lui est arrivé, elle décide de venir aider son père à planter des fleurs dans le jardin. La voix off de Kristen Stewart fait alors état du cycle de germination des plantes, métaphore peu sagace, certes, mais juste. La vie n'est peut-être pas un long fleuve tranquille, mais elle est cyclique malgré tout. "Si quelqu'un cueille la fleur, elle pourra éclore de nouveau et produire davantage de graines", conclut le personnage.
"Les superpouvoirs des plantes", dispo sur France TV
Cela n'aura peut-être échappé à personne, mais les plantes auxquelles s'identifie Melinda ne sont pas exactement douées de parole. À moins que la jeune fille ne s'adonne à une poignée de drogues bien choisies et se retrouve propulsée au Pays des Merveilles, arbres et autres fleurs communiquent eux aussi sans le moindre son. Et si le langage humain à ce mérite d'être instantané, la communication botanique est plutôt un phénomène lent. En d'autres termes, le message à transmettre a besoin de temps non seulement pour parvenir à l'autre, mais surtout, pour être impulsé.
Voilà pour la minute "Silence, ça pousse". S'il serait bien malvenu de comparer Kristen Stewart à une plante, le mode d'expression de sa Melinda n'a toutefois rien n'a leur envier. Aussi, lorsque cette dernière parvient finalement à se confier à son ancienne amie Rachel, elle n'use pas de la parole non plus. Lentement, mais d'une main affirmée, l'adolescente écrit les mots "J'ai été violée", perçant l'abcès pour de bon.
Il faudra patienter jusqu'à la toute fin du film pour que la parole du personnage se libère totalement. Après avoir été forcée à confronter son agresseur, elle parvient finalement à s'en défaire en le menaçant avec un morceau de miroir brisé (dont l'éclat rompt par ailleurs le voeu de silence sur lequel s'ouvre la première séquence). Le monstre vaincu, Melinda peut désormais travailler à aller de l'avant. Mais lorsqu'elle entreprend de raconter à sa mère les détails de son agression, Sharzer décide plutôt de fondre la parole de son actrice au silence.
"J'ai envie de t'en parler" seront peu ou prou les mots de la fin.
Film poignant sur l'échec du langage face à la douleur, Speak insiste non pas sur l'importance de se livrer aux autres, mais sur la nécessité de s'y ouvrir en vue de guérir. Méconnu, indépendant, et à date, jamais diffusé en France, ce coming of age difficile dont il s'agirait de parler un peu plus a ainsi offert à Kristen Stewart et ses treize printemps un premier rôle principal poignant.
Loin de son autre grosse performance dans le Panic Room de Fincher, lequel a révélé la jeune actrice au grand public, Melinda Sordino lui a permis d'asseoir une force résolument adulte. Par la suite, elle enchaînera pendant quatre ans les rôles secondaires au générique d'une douzaine de productions diverses. Le tournant majeur de son ascension se déroulera finalement en 2008 sous l'égide d'une certaine Catherine Hardwicke, mais cela, tout le monde le sait.
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Si on montrait ce film à des classes de lycéens ça serait très utile pour la société
@morcar // le « à l’aube » orphelin de ma réponse haha. J’ai envie de dire que le film est beaucoup plus pudique que 13 reasons why. La scène la plus violente à certes beaucoup d’impact mais il n’y a pas de nudité ou que sais-je. Et elle ne s’éternise pas. Au mieux, regardez-le et jugez par vous même :))
Merci Axelle pour ta réponse, le sujet me parait en effet important à montrer justement à l’âge de mes filles. Mais selon comment il est traité, je n’étais pas certains que le film était adapté. Par exemple, pour le moment la série « 13 reasons why » ne me parait pas être encore vraiment pour elles, même si la scène la plus dure a été retirée du dernier épisode.
@morcar // je l’ai vu pour la première fois à l’aube entre 16 et 17 ans. C’est un film difficile mais loin d’être inutilement cru. La scène de viol n’a rien de « glamourisée » ou « pornographique » comme cela peut être le cas dans d’autres productions. Le film de Sharzer est avant tout un film sensible sur l’incommunicabilité, la nécessité de s’ouvrir aux autres pour mieux guérir. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est aussi un récit très bienveillant envers son personnage central. Il n’y aucun « victim blaming », aucune remise en question identitaire. À la fois doux et poignant. Je ne dis pas que c’est un film facile à voir, surtout à l’adolescence, mais son enseignement est important. À mon sens.
Intéressant, je n’en avais jamais entendu parler.
Une question me vient alors : est-il abordable par des filles de 14 et 16 ans ? A priori, j’ai tendance à penser que oui, mais je voudrais être certain.