The King’s Man : Première Mission - critique qui joue au plus Fiennes

Simon Riaux | 3 janvier 2022 - MAJ : 03/01/2022 18:19
Simon Riaux | 3 janvier 2022 - MAJ : 03/01/2022 18:19

Depuis qu’il est passé derrière la caméra avec Layer CakeMatthew Vaughn éparpille, revisite et reconfigure les grandes figures de la pop culture, du gangster, en passant par le super-héros ou l’espion Bondien. Avec un troisième volet de la saga Kingsman en forme de prequel, il s’essaie à un tout autre genre, aux enjeux et traditions radicalement différents de ceux qu’il a explorés jusqu’alors. 

GENTLEMAN GUERRIER 

Si ce nouvel opus opte une nouvelle graphie et s’intitule The King’s Man : Première Mission, ce n’est pas seulement par coquetterie, mais bien pour nous indiquer que le centre de gravité de la saga a changé. Nous ne sommes plus ici aux prises avec des combattants résolument indépendants du pouvoir, puisque nos héros se placent, de leur propre aveu, au service de la couronne, veillant notamment à sa survie. De fait il retrouve donc ici une certaine tradition de l’aventure à l’anglaise. 

 

The King’s Man : Première Mission : photo, Ralph FiennesIl a l'air fin Ralph

 

Un concept du gentleman, abondamment cité dans les deux premiers chapitres de la saga, le plus souvent pour être questionné et détourné, quand il est ici rétabli dans son acception classique, en témoigne la superbe de Ralph Fiennes, qui tient ici presque seul les rênes de l’intrigue, avec pour motivation originelle de préserver son Royaume, tant en termes d’intégrité que de dignité, alors que la Grande Guerre menace, puis fait rage dans toute l’Europe. Bien sûr, notre noble héros ne nous épargnera pas quelques saillies toutes britanniques et autres répliques frôlant l’impertinence, mais on est désormais à mille lieues des antagonistes zozotant des fins du monde cartoonesques, ou des espions rentrant les poils de ministres avenantes. 

 

 

The King’s Man est désormais le terrain de jeu de dignes combattants, meurtris par les affres de la guerre ou la brutalité des hommes, mus par de glorieux serments, un sens du sacrifice hors-norme, un désir irrépressible d’aller toujours de l’avant. En un mot comme en 100, Matthew Vaughn ne rigole plus (tout à fait). En témoigne l’ouverture du récit, qui tranche avec les délires des chapitres qui ont précédé. Nul massacre en hélicoptère ou poursuite affolante dans les rues de Londres, mais le déroulé sur fond vert d’un trauma moins bien étalonné qu’une sex tape de moines franciscains.  

 

The King’s Man : Première Mission : photo, Ralph Fiennes, Harris DickinsonJe serai le plus beau pour aller tuer

 

GUÉGUERRE MONDIALE 

En effet, pour qui a toujours goûté la virtuosité avec laquelle le cinéaste a su investir quantité d’univers, de personnages ou de figures de la culture occidentale, l’entrée en matière de son nouveau film a des airs de désauce amère. Alors qu’un Fiennes grossièrement rajeuni s’émeut de la guerre civile sud-africaine, la caméra nous assène un double trauma originel non seulement attendu, mais déployé lourdement, et au gré d’une technique quasi-indigente, à tout le moins très en deçà de tout ce qu’a précédemment proposé l’auteur. 

Il en sera ainsi du premier acte du long-métrage, qui doit faire face à une équation à peu près insoluble : hybrider le grand cinéma d’aventure classique, son sens de la gravitas, avec l’impertinence et l’amour du détournement qui fonde la saga dans lequel l’histoire s’inscrit. Car à l’évidence, Vaughn n’a pu financer son éclatant trip d’un bout à l’autre de l’Europe, en costumes, bourré d’action et de gadgets, qu’en promettant de le maquiller en un épisode de sa franchise à succès. Malheureusement, ces deux univers ne forment jamais un tout cohérent. Pire, ils s’alourdissent l’un l’autre. 

 

The King's Man : Première mission : photo, Djimon Hounsou, Ralph Fiennes"Te revoilà, mon fidèle second rôle !"

 

Tout d’abord parce qu’en voulant relire les grandes étapes du premier conflit mondial, le scénario se contraint à d’interminables circonvolutions, comme lors de l’assassinat d’un certain archiduc qui précipitera l’Europe dans le chaos, inutilement complexifié, et synonyme de grossières explications à l’adresse du spectateur. Et il en va de même sitôt le film contraint de contextualiser, au risque de se dilater à chaque rebondissement. Une structure qui étouffe la vitalité de l'ensemble, notamment durant une première bobine dramatiquement explicative, où les personnages déblatèrent mais paraissent ne jamais agir.

Enfin, c’est bien la tonalité de l’ensemble qui interroge. Le réalisateur s’avère incapable de trancher entre bouffonnerie et gravité. Représenter les souverains de la vieille Europe en gamins irresponsables, pourquoi pas, mais réduire les totalitarismes soviétiques ou nazis à de simples castings absurdes, décrire les tranchées comme la plus tragique des boucheries... avant de faire jouir sa caméra d’une homérique baston nocturne sont autant de contradictions qui finissent par brouiller le message du film, jusqu’à l’alourdir définitivement. 

 

The King's Man : Première mission : photo, Rhys IfansTsar Académie

 

BATAILLE DE LA SOMME DE TOUTES LES PEURS 

The King’s Man est-il pour autant un film raté ? Non, le métrage contient son lot de faux pas, donne pour la première fois le sentiment que son metteur en scène ne maîtrise pas son sujet, jusqu’à se laisser dépasser par ses propres ambitions, mais il n’a pas pour autant perdu sa capacité à étonner, ou tout simplement à incarner un cinéma virevoltant, à défaut d’être virtuose. Le goût de l’épopée que recherche frénétiquement le cinéaste nous emporte plus d’une fois, quand il parvient à aligner l’inventivité, la technicité et la ludicité  qui sont devenues ses marques de fabrique. 

Cabot quand il nous offre une scène d’action où un Raspoutine lubrique entend découper ses adversaires en caricaturant un danseur du bolchoï, enflammé quand il se frotte à 1917 le temps d’une immersion dans les tranchées qui vire à la pure boucherie, mais aussi joueur quand il nous balance dans les pattes des légendes de la trempe de Mata Hari, le conteur a changé de modèles, et se rêve désormais en maître d’oeuvre d’un Capitaine Blood belliciste, ou en descendant de L’homme qui voulut être Roi. Cette note d'intention se retrouve parfois formidablement synthétisée, comme lors d'une attaque de sous-marin emballée en un fabuleux plan, convoquant l'héritage de Jules Verne aussi bien que l'imagerie de quantité de films de guerre, mâtinés de pulps déchaînés.

 

The King's Man : Première mission : photo, Harris DickinsonEn avoir plein le dos

 

Cet appétit pour un spectacle grandiose autant que pour des personnages brisés par leurs hubris n’est plus une aspiration hollywoodienne fréquente, ce qui confère à ce souffle aventureux une dimension particulièrement divertissante et rafraîchissante. C’est d’ailleurs ce qui achève de faire du dernier acte une impeccable réussite, qui parvient enfin à mélanger - presque – tous ses ingrédients (exception faite du dévoilement grotesque du méchant). Quand ses protagonistes découpent sans vergogne leurs adversaires, après un crash aérien techniquement impressionnant, et avant un exercice d’escrime explosive qui se paie le luxe de rendre hommage à tout un pan du cinéma de divertissement qu’incarna Errol Flynn, impossible de résister à la bordélique générosité qu’incarne Matthew Vaughn, qui compte parmi les derniers auteurs de blockbusters. 

 

The King's Man : Première mission : Affiche française

Résumé

Loufoquerie et souffle épique font rarement bon ménage, tout comme fiel satyrique et spectacle guerrier se contredisent. Heureusement, Matthew Vaughn n'a presque pas d'équivalent quand il s'agit de filmer l'action.

Autre avis Mathieu Jaborska
Malgré quelques scènes d'action excitantes, ce troisième volet ne trouve jamais le bon ton, enlisé dans son propre rapport à l'Histoire.
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Lecteurs

(3.5)

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commentaires
Ronnie
22/02/2022 à 20:33

On passe un bon moment, on passe de l action à l humour sans problème, on remarque aussi toute ces piques colonialistes et "reflet" de la société d aujourd'hui.
Un gros +1 pour la scène a main nue la nuit que j ai vraiment trouvé ouf

Joker
13/02/2022 à 20:57

Le soucis majeur de The King’s Man : Première Mission, repose avant tout sur l'état conflictuel qui règne aujourd'hui en Angleterre. D'un coté les conservateurs attachés au Brexit, et qui désespérément s'accrochent aux vestiges du vieil empire britannique moribond, et de l'autre les travaillistes, soutenus par des organisations de sujets britanniques issus des colonies, qui veulent revenir dans l'Europe tout en voulant faire le grand nettoyage sur le passé peu glorieux de l'ancien empire. La réalisation à contre courant, engagée par Matthew Vaughn n'est certainement pas due au hasard.

Benoit1967
11/02/2022 à 22:00

Petite anecdote intéressante : Au Québec, le personnage de Conrad Oxford est doublé par Xavier Dolan.
Ce dernier a travaillé longtemps dans l'industrie du doublage (plus de 260 films à son actif), mais j'e ne serais pas étonné qu'il choisisse dorénavant des projets qui le passionne.

Di.ik
26/01/2022 à 01:43

Et désolé pour toutes ce fôtes de français. C est vraiment temps d aller me coucher

Dr.ik
26/01/2022 à 01:37

Un vrai plaisir pour moi ce Kingsman! Avec la bande annonce, je m attendais pas à grand chose. Une confrontation avec raspoutine clownesque après 2 heure de film. Et franchement, des belles surprises que ce soit scénaristique, historique ou épique. Mais moins comique que les autres. Il a plus un côté dramatique. Mes attentes ont été bien déjouées, dont la scène bien wtf avec Conrad, des scènes d action toujours bien filmées et chorégraphiées. Bien aimé les réf historiques aussi. Et j ai trouvé la mélange de tout ça vraiment bien foutu et plutôt jouissive. Et au final, le fait de s ennuyer un peu les 30 premières minutes fait encore plus apprécier la suite. Par contre, trop dégoûté de pas avoir vu la scène post gen. Bref, ça m'a fait du bien de ressortir du ciné avec un petit sourir aux lèvres, rassasié par ma soif d action mais aussi surpris et ému. Et ça faisait longtemps. Ni spiderman ni matrix ne m ont procuré tout ça. Bref vraiment un film à voir, bien trop sous évalué. A voir d ailleurs le peux de commentaires sur ce site et le manque de succès générale. A mon avis, la BO n a pas aidé

Flo
04/01/2022 à 13:25

The Gentle King's Man.
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Voilà un exercice de cinéma d'action décomplexé comme on n'en voit pas souvent sur grand écran.
C'est ce vers quoi tendait de toute façon les précédents films "Kingsman", piratant l'imagerie classique des films d'espionnage avec de la fantaisie anglaise, tout en y ajoutant une pincée de lutte des classes... en plus malpolie et plus "Comics" (plus encore que les comics à l'origine des films).
Du moins le premier volet... Jusqu'à ce que le côté plus tendre et nanti de Matthew Vaughn parasite lui-même le second, pris en flagrant délit de gros embourgeoisement. Il fallait d'urgence remédier à ça.

Mieux accompagné à la production pour un prequel à la (désormais) franchise, les choses restent néanmoins établies : puisque ça se passe avant, et raconte une histoire (et l'Histoire) dont on connaît déjà la fin, l'intérêt est surtout dans le voyage plus que la destination. Et dans le plaisir de mise en scène.
Bien sûr, Vaughn se met dans les pas de collègues metteurs en scène anglais (Christopher Nolan ou Sam Mendes) qui ont récemment traité en "devoir de mémoire" de l'horreur de la guerre et des dissensions opportunistes... Cela étant transcendé par une grande exigence à la fois formelle et ludique.
Pas autant ici, pas de façon aussi viscérale que pour ces exemples ou pour le premier "Kingsman" : l'équilibre entre les différentes directions que prend le scénario est hasardeux, donnant l'impression de sauter d'un film distinct à un autre, de vouloir raconter trop de choses plus ou moins conciliables sur toute la période de la Première Guerre Mondiale, en plus d'être une comédie d'action souvent loufoque.

Avec toujours ce pari de voir jusqu'où aller le plus loin possible, sachant qu'avec Vaughn et son comparse Mark Millar, les Comics, voir même le Cartoon, sont servis à l'image sans honte, dans toute leur folie, façon Ligue des Gentlemen Extraordinaires à la manière d'un Tarantino.
Mieux vaut avoir des acteurs anglais (théâtraux) pour bien faire passer la pillule, quand un film ose aussi bien reconstituer Et tordre une Histoire mondiale, politique, sanglante et tragique en transformant plusieures illustres salauds de l'époque en super-vilains conspirateurs alliés...
Quand on y fantasme des nobles se battant en secret pour les opprimés, tels des justiciers vertueux de fictions à la Don Diego de la Vega/Bruce Wayne...
Quand on triple les rôles pour un acteur à coup de gros maquillages...
Quand on laisse une place "cruciale" dans le scénario à des animaux (en images de synthèse, comme pour les grands espaces du film)...
Ou quand on y parle cruement de Sexe, un segment entier et complètement marteau de 15 minutes reposant uniquement sur ça, à travers un hyper Raspoutine bien frappadingue - sa présence a été survendue par la promo du film, mais heureusement c'était un leurre.

Mais peu importe, le film évite d'extrême justesse (encore une fois) de tomber dans la pure parodie, tout en étant plusieurs fois galvanisant par son énergie Pulp, véloce, brutale, touchante, marrante, aux scènes d'action heurtées qui sont une véritable signature de la saga...
Et retournant plus ou moins par dessus tête les codes cinématographiques des films d'aventures et de guerre classiques, comme c'était le cas pour le premier film avec l'imagerie des James Bond, nous surprenant de la même manière à quelques divers moments - dépend aussi de ce qu'on connait des acteurs présents au casting.
Il donne au passage à Ralph Fiennes une belle revanche avec ce rôle de chevalier moderne aux accents aussi bien élégants que mélancoliques, lui qui jadis joua un John Steed peu mémorable au cinéma... Et jamais Matthew Vaughn n'a semblé être autant le meilleur candidat pour remaker la série "Chapeau Melon et Bottes de Cuir".

Présente aussi cette question creusée par Vaughn dans toute la franchise "Kingsman", à savoir : Qu'est ce que c'est qu'être un Gentleman (et à quoi ça peut servir) ?..
C'est à dire, plus généralement, qu'est-ce que c'est qu'être un Homme, un vrai ?.. Un qui soit calme et mesuré, partisan de la camaraderie, la paix et l'ouverture d'esprit... mais qui sache faire, quand il le faut, l'action et le coup de poing face aux truands sans scrupules - pas étonnant qu'il veuille faire un film de Superman -
Également, entre autres questions, plus dramatiques ici : Qu'est-ce que c'est que de risquer sa vie dans le sang et les larmes pour aider à sauver peut-être d'autres vies ?
Et enfin, petite nouveauté personnelle pour Vaughn : Qu'est-ce que c'est qu'être un père ? Quelles angoisses on ressent quand on essaie douloureusement de protéger sa famille et ses valeurs dans un monde violent et sans pitié ?
Le film n'hésite pas à montrer tout ça, sans concessions.

Un petit peu moins surprenant grâce à son contexte scénaristique et grave, mais encore très secouant. Avec Panache et Canaille(s).
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British on the Rocks !

Tonto
04/01/2022 à 01:11

Dans la conclusion, ça s'écrit "fiel satirique", même si c'est vrai qu'avec Kingsman, j'ai aucun mal à croire que ça puisse mettre en scène des satyres... ^^

Pseudo1
03/01/2022 à 23:31

Faudra que j'attende de le revoir avec du recul, mais à chaud, je l'ai trouvé franchement pas mal.
Pas du niveau du 1, mais mieux équilibré que le 2 même si moins inventif (bon, faut dire que le 2 allait franchement loin).
Bref, je m'attendais vraiment à pire. Et respect à la promo d'avoir évité les spoilers jusque dans l'affiche (bon, le trailer spoile pas mal, découvert à postériori), on s'attend vraiment pas à ce que certains tournants se passent si tôt dans l'intrigue, ni à la façon dont se déroule la seconde partie.
Seul gros reproche, un boss de fin en carton comparé à "l'Injustice League" qui précède.
En passant, mention à l'hommage nocturne à 1917 et à la baston collective à mains nues (ou presque) qui précède.

Baebelou
03/01/2022 à 21:40

ouaip c'est pas glop...
à mille lieues du fun du premier opus
hyper lourd et convenu dès la scène d'intro
On attend très longtemps les scènes dynamiques devenues marques de fabrique de M Vaughn. Mais elles s'avèrent décevantes,même celle de Raspoutine, qui a le tort de clôturer alors le seul arc narratif un peu fun. Et on ne trouvera pas d'orgie visuelle comme la scène de l'église dans le 1.
bif bof. Je le sentais bien venir : ya aucun potentiel de franchise avec Kingsmen. Et Vaughn est fait pour des one-shot stylés : xmen, kick ass...

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