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Critique
Après l'ouragan Sixième sens, carton mondial à la conclusion déconcertante, tout le monde attendait M. Night Shyamalan au tournant : comment retomber sur ses pattes et cueillir tout le monde une deuxième fois sans se répéter ni devenir prévisible? Incassable sentait gravement la redite et l'essoufflement prématuré d'un réalisateur mort-né. C'était sans compter sur l'ingéniosité de Shyamalan, qui a plus d'un tour dans son sac. Reprenant peu ou prou le même postulat (des personnages désespérément seuls luttent pour découvrir qui ils sont vraiment) et mettant en scène de manière assez identique, il parvient à ne pas se répéter, et même à transcender son sujet (là où, dans Sixième sens, le twist final ne cachait aucune réflexion profonde).

Si deux mots pouvaient suffire à décrire cet Incassable, ce serait « intelligence » et « désespoir ». Intelligence tout d'abord, que ce soit dans la mise en scène (à elle seule, la scène du train, pourtant basée uniquement sur des dialogues, est une grande leçon de réalisation) ou dans l'écriture. Construit en hommage à l'univers des comics (le personnage de Samuel L. Jackson en est d'ailleurs un fervent collectionneur), où s'affrontent souvent le Bien et le Mal, Incassable est une lutte métaphysique vibrante et grandiose. Shyamalan s'affranchit du concept de « gentil » et de « méchant » en poussant la psychologie des personnages au stade supérieur. Désespoir ensuite, tant le nombre de sourires est faible, tant les maisons sentent le renfermé et les personnages le mal-être. Pas un souffle d'air ne vient rafraîchir l'atmosphère. Incassable, c'est la tristesse incarnée, une tristesse d'une beauté sans nom. Cur serré et colère rentrée, le personnage de Bruce Willis est exactement à l'image du film : impressionnant jusque dans ses faiblesses et ses errances.

Willis n'a sans doute jamais été aussi bon qu'ici. Face à lui, Samuel L. Jackson et Robin Wright Penn assurent également. Tout comme le jeune Spencer Treat Clark, qui livre une prestation époustouflante : si la scène dite de la cuisine atteint des sommets de tension, c'est grâce à lui (et, comme d'habitude, à la mise en scène au cordeau de Shyamalan). Le réalisateur confirme d'ailleurs son grand talent pour diriger des enfants.

La dernière partie du film pourrait paraître trop explicative alors qu'elle est juste grandiose : Shyamalan y multiplie les petits morceaux de bravoure avec une maestria qui n'appartient qu'à lui, comme autant de vignettes d'un comic. Un parti pris qui pourra paraître anodin, voire même redondant, mais c'est cet enchaînement de scènes qui fournit une grande partie de sa force au long-métrage. Jusqu'à la révélation finale, qui donne une nouvelle dimension au film sans pour autant tout remettre en question.

Au vu du génie déployé ici, Incassable pourrait bien s'avérer indépassable. Souhaitons que Shyamalan puisse un jour renouer avec de tels sommets.

