Tex Avery Cartoons n°2 au cinéma

Nicolas Thys | 5 juillet 2011
Nicolas Thys | 5 juillet 2011

En ce mercredi 6 juillet 2011, le distributeur Les Grands films classique propose un programme de 12 dessins animés de Tex Avery dans deux salles parisiennes (les copies tourneront a priori dans certaines villes de France par la suite). L'occasion était trop belle pour revenir humblement sur ce génie du 20ème siècle.

Après tout, nul comme lui n'a su mieux rendre la vie à des animaux ou des objets, leur offrir la parole, le geste et le mouvement, les humaniser pour mieux les déshumaniser, ressusciter cellulo, encre et peinture morts et les métamorphoser en des créatures folles. Le final sur la lune de The Cat that hated people en est une parfaite illustration. Nul comme lui n'a su rendre logique les éléments les plus illogiques du monde et créer un nouvel univers, un nouvel ordre du monde. Pas étonnant donc que les surréalistes l'ont adulé les premiers. Nul comme lui n'a su modeler l'espace et le temps pour les tordre, les nouer, les distordre et les dénouer. Les scientifiques les observent et les étudient. Lui, il les recrée.

 

 

Et nul comme lui n'a su comprendre la perversité et la cruauté intrinsèque de l'homme, voire de l'enfant, pour la faire ressurgir de tous côtés par des explosions et des enchainements de gags plus loufoques et sordides mais désopilants les uns que les autres. A l'opposé de Disney, de ses animaux si mignons et gentils, les créatures de Tex Avery se rangent du côté obscur, si délicieux et dans lequel on aime se laisser bercer. Son Screwball Squirrel, l'un des chefs-d'œuvre du réalisateur et l'une des pièces maîtresses de sa carrière, l'illustre parfaitement. La douceur n'est pas à l'ordre du jour et impossible de ne pas voir dans la peluche grise du début et de la fin, la mise à mort de l'univers Disney de Blanche-Neige ou de Bambi, sorti peu avant le court-métrage.

Les créatures les plus gentilles sont sacrifiées ou mises à mal, parfois se révoltent et reprennent le dessus, ou elles se changent en des monstres redoutables sur lequel l'univers n'a plus aucune prise. Le lapin mignon de What's buzzin' buzzard et les protagonistes de l'un des autres cartoons majeurs de Tex Avery présents dans ce programme, King size canary, l'illustrent parfaitement. Mais toutes les échelles sont représentées, tant qu'elles s'éloignent le plus de l'humanité banale et quotidienne, du rythme lancinant de la vie qui s'écoule. Car, comme le signalait déjà Jean Epstein plusieurs années avant, le cinéma est là pour faire pénétrer l'homme dans d'autres univers. Et l'animation est l'un des grands vecteurs de cette idée. Et, au delà de l'infiniment grand proposé par certains courts, répond un infiniment petit proposé par trois films où les lutins et les puces sont reines : The Peachy cobbler, The Flea circus et What price fleadom dont le côté en apparence enfantin et mignon cache quelques perversions bienvenues et une critique sociale basée sur le grotesque et l'absurde. Le pauvre cache en lui une joie qui peut ressurgir d'un instant à l'autre et de simples chaussures on peut s'amuser sans difficulté.

 

 

Idem pour l'un des rares films où un objet est humanisé : Little Johnny jet où un couple d'avion à la dérive voit sa vie bouleversée par l'arrivée d'un bébé rapide comme l'éclair. Toutes les tâches quotidiennes, du repas à la couche avec la naissance par cigogne métallique, sont traités ici afin de renvoyer au public sa propre caricature, son image lisse et fade. Tex Avery se joue de son public, il lui offre une envie de révolte. Chaque métamorphose, chaque geste fou est une invitation à voir au-delà des règles de la vie qui s'écoule. C'est une proposition de révolte et de rébellion vis à vis d'un pouvoir en place. The Screwy truant en est là aussi un bel exemple. Avec sa parodie de Chaperon rouge revue par un écureuil furieux, qu'il reprendra quelques années après dans le merveilleux Little Rural Riding Hood avec un loup farfelu, il met à mal les contes, les bases et le socle du merveilleux enfantin, dont il tire toutes la monstruosité pour la rendre drôle à souhait. Tex Avery repousse nos peur et nous incite à aller au delà de ce qu'on nous montre en général. Il crée un monde dans notre monde où toutes les règles sont reprises pour être déréglées afin d'en créer de nouvelles.

Autre principe moteur de l'existence de l'homme moderne. La vitesse et la rapidité sans laquelle nul ne semble pouvoir vivre. L'anamorphose et la métamorphose en sont ses principes suprêmes. Plus le gag est rapide, plus les incohérences surgissent et plus le monde sort de ses gonds pour devenir fou. D'où la nécessité d'un Droopy : soupape de sécurité pour éviter l'explosion totale, la joie sous un visage triste, la lenteur incarnée qui cache parfaitement son jeu. Le point d'orgue d'un univers baroque dont il est l'un des grands héros justement parce qu'il est la perte de temps incarnée, la stabilité dans un mouvement perpétuel, mais avec un don d'ubiquité qui le fait se mouvoir plus vite que la lumière. Comme quoi, l'inertie peut-être plus rapide que le mouvement le plus sauvage et le délire le plus énorme. Si le plus importants des épisodes mettant en scène le petit chien blanc n'est pas présent ici, deux autres cartoons nous rappellent à quel point ce personnage est fabuleux. Droopy's double trouble et Wild and Woolfy. Le premier reprenant l'idée d'un double « maléfique » (bel et bien entre guillemets car qu'est ce qui ne l'est pas chez Tex Avery ?) déjà illustrée dans Screwbal squirrel, le second confrontant Droopy, le loup et la belle dans une sorte de western débridé où rien ne fonctionne plus.

 

 

Et cette folie furieuse, Scott Bradley, l'un des plus indispensables collaborateurs de Tex Avery, le compositeur de la musique de pratiquement tous ses films et l'un des grands responsables de la réussite du cinéaste, l'a bien compris. Grand arrangeur en plus d'être un brillant musicien, il s'est souvent servi de thèmes musicaux classiques pour les détourner, le plus connu étant l'ouverture du Guillaume Tell de Rossini avec lequel s'amuse l'écureuil de Screwball squirrel et qu'on retrouve dans un grand nombre de films pour se moquer et jouer sur la vitesse excessive et les poursuites. Dans Little Tinker, Avery et Bradley vont jouer une fois encore avec les apparences, en faisant passer un putois pour Frank Sinatra et s'amuser de la folie furieuse de certaines groupies lapines qui ne jugent que sur les apparences et rejettent l'homme une fois sa véritable personnalité révélée. Les jeux sur les bruitages et la musique sont récurrents chez Tex Avery, ils participent à la création d'un monde où tout n'est qu'illusion, et déformations et qui apportent une texture particulière à ses films, véritables expériences plastiques, graphiques et sonores pour lesquels Scott Bradley y a été pour beaucoup.

 

 

Enfin, suite à l'édition voici quelques années du coffret DVD Tex Avery chez Warner, aux nombreuses et honteuses coupes et omissions qui été faites à cette occasion, il est bon de rappeler que dans ce programme tout est en l'état. Les 12 films proposés par Les Grands films classiques n'ont aucunement subi les foudres d'une censure stupide, au même titre que les programmes proposés par Patrick Brion vers Noël au Cinéma de minuit voici déjà quelques années. A voir d'urgence donc !

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