Tempête sous un crâne
Rona a bientôt 30 ans, et doit reprendre sa vie à zéro. Après avoir sombré dans l’alcoolisme lors de sa vie étudiante à Londres, elle décide de retourner à ses racines, auprès de sa famille, sur les îles reculées des Orcades en Ecosse. Entre sa mère religieuse et son père bipolaire, difficile de trouver un équilibre déjà précaire. Cette balance, qui semble tanguer au rythme de l’océan déchaîné de la région, confirme la merveilleuse ambition du film : traduire par la matérialité de l’image une aventure mentale.
Dans sa première séquence, The Outrun transforme le temps d’un raccord un baiser dans une boîte de nuit en séquence sous-marine. Rona est littéralement noyée dans l’alcool, ralentie par ce flottement dans le liquide, avant que cet onirisme ne revienne à une triste réalité, à grands coups de cris et de caméra à l’épaule violente.

Pour être clair, la mise en scène de Nora Fingscheidt (Benni, Impardonnable) n’est pas toujours des plus subtiles, en particulier lorsque la voix-off de sa protagoniste envahit son montage. Mais c’est bien son flux d’images et de temporalités qui emporte tel un tourbillon au lyrisme revendiqué.
Dans cette vie d’excès, d’addiction et de traumatismes, la réalisatrice filme avant tout une spirale destructrice, un trop-plein aux allures monstrueuses, qui dévore Rona dans la honte et le regret. Alors que le passé et le présent se mêlent, il suffit parfois d’une coupe pour refléter toute la cruauté de ses souvenirs, que Saoirse Ronan sublime par le lâcher-prise de sa performance et son incandescence.

La mort ou l’exil
The Outrun pourrait se complaire dans un exercice de style arty, mais la caméra n’oublie jamais que sa comédienne est son centre de gravité. A la manière des blasons en poésie, le cadre n’hésite pas à s’approcher de son corps, à segmenter dans des gros plans sa bouche, ses yeux, ses mains pour transposer ses sensations.
A plusieurs reprises, la narration joue avec l’idée de superposition, de porosité entre les environnements et les matières, tandis que la psyché tourmentée de l’héroïne s’imprègne en nous. Par la force brute de son dispositif, Nora Fingscheidt déploie son film sur la notion de connectivité, en particulier dans la relation que Rona se met à tisser avec la nature qui l’entoure.

Alors qu’elle s’amuse à manipuler les éléments comme une cheffe d’orchestre, le romantisme des panoramas écossais symbolise autant la petitesse du personnage dans ce monde que la nécessité de sa solitude. C’est dans ces moments, à l’écoute du vent, de la mer, de la pluie ou de la végétation que le long-métrage est le plus beau. On pense à Caspar Friedrich dans cette immensité presque inquiétante, surtout lorsque Rona part s’installer sur l’île isolée de Papay. Dans une scène absolument somptueuse, on la voit danser dans la petite maison qu’elle a louée de sa fenêtre, entourée par un imposant voile d’obscurité.
Face à l’injustice du cosmos, ou son indifférence, il reste encore l’acceptation de notre insignifiance, et l’acceptation de nos erreurs. Dans cette introspection toute cinématographique, The Outrun doit beaucoup à l’investissement de Saoirse Ronan. Sans doute est-ce dû à sa place de productrice, mais son interprétation semble en parfaite osmose avec le projet de Nora Fingscheidt, qui nous donne envie de la suivre jusqu’au bout du monde.
