Lords of Chaos : critique des mystères du seigneur Satan

Lino Cassinat | 3 mai 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Lino Cassinat | 3 mai 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Si le blues a donné le rock, que le rock a donné le hard rock, et que le hard rock en se radicalisant (et en se nourrissant d'un peu de punk) a donné le metal, sachez pour ceux qui sont un peu paumés que le metal a lui aussi ses formes plus radicales encore, globalement nommées musiques extrêmes, et dans lesquelles on retrouve le Black Metal. Et si Jonas Åkerlund lui consacre son biopic Lords of Chaos, ce n'est pas uniquement parce qu'il a été lui-même un contemporain de la fabuleuse et prolifique scène qui a émergé dans les années 90 : c'est aussi et avant tout parce que l'histoire de cette scène est particulièrement complexe et controversée, et qu'elle méritait bien son film.

BLACK METAL IST KRIEG

Lord of Chaos c'est l'histoire d'une scène controversée. Controversée car cette histoire réelle est émaillée de satanisme, de meurtres brutaux, de suicides morbides ou encore et entre autres d'églises incendiées. Complexe aussi, car elle est le fait d'individus aux profils psychologiques troubles, réunis autour d'une culture et d'une musique exigeantes et excluantes, et qu'avec le temps, les mythes se sont mêlés à la vérité. Ce que Lords of Chaos assume pleinement et avec intelligence dès son premier carton : "inspiré de faits et de mensonges".

Un postulat à l'image de son personnage principal : le légendaire Euronymous, énigmatique guitariste du groupe Mayhem et flamboyant menteur tendance mythomane.

 

photoRory Culkin, excellent Euronymous

Contrairement à la règle tacite du biopic, Jonas Åkerlund revendique d'entrée de jeu l'essence fictive de son matériau et les arrangements avec le réel. Une honnêteté qui lui ouvre quantité de portes passionnantes, et lui permet à la fois d'explorer des faits réels tout en étant très respectueux des "légendes" de la scène Black Metal. Ainsi, il veille à ne pas les abîmer avec une dure lumière révélatrice mais plutôt à les éclairer d'une autre manière.

Et le résultat est à la hauteur : ni iconoclaste, ni hagiographique, Lords of Chaos questionne, pose intelligemment un regard à la fois sévèrement critique et plein d'empathie (voire d'une certaine forme de tendresse) sur les icônes qu'il explore, sur les morts qu'il fait parler, et sur les mystères qui ne seront jamais percés.

 

photoJack Kilmer, également excellent Dead, le meilleur personnage du film

 

Ainsi, même pour qui connaît l'histoire de la scène, en particulier la rivalité mortifère qui a opposé les musiciens Euronymous et Varg Vikernes et l'engrenage du pire qui en a découlé, Lords of Chaos ne manque pas d'intérêt. Au contraire, il impressionne par sa capacité à brosser des portraits riches et complexes de personnalités dont la mémoire collective a gardé un souvenir caricatural (même chez les métalleux).

Exactement comme le fameux Black Metal qui les lie tous, elle est le produit d'un profond malaise, d'une envie d'exister intensément, et pas juste d'une bande d'artistes adolescents barjos se testant à "qui ira le plus loin". Cela rend Lords of Chaos à la fois drôle et très angoissant, et l'emmène étonnamment sur des terres proches du teenage movie, un genre de croisement improbable entre Spinal tap et Elephant.

 

photoPure Fucking Armageddon

 

UN SORT POUR INVOQUER LES TÉNÈBRES

Grâce à cela, Jonas Åkerlund s'évite également de distribuer les bons et les mauvais points, de régler des vieux comptes (coucou Bohemian Rhapsody) ou même simplement de choisir son camp entre Euronymous et Varg Vikernes (même si le premier est un peu favorisé). Tous ici sont pris dans la même spirale, Lords of Chaos fait briller l'humanité et les faiblesses d'Euronymous, Dead, Blackthorn et même les ultra-sulfureux Varg Vikernes et Faust, même quand ils commettent des actes impardonnables.

Pour ce petit tour de force, Jonas Åkerlund peut remercier son impeccable trio Rory Culkin/Emory Cohen/Jack Kilmer, et son sens aigü du rythme, à la fois au niveau du récit et du montage (et on en revient pas de dire ça du réalisateur de Polar).

 

photo, Rory Culkin, Emory Cohen, Jack KilmerMayhem (dans le film)

 

Alternant entre une ironie mordante et légère à la limite du ridicule et une forme de violence glaciale et incompréhensible, le cinéaste crée de nombreuses ruptures de tons très bien pensées.

Le spectateur est régulièrement cueilli après une scène drôlatique par une scène sidérante, et cet effet de contraste saisissant permet à Lords of Chaos d'asséner quelques douloureux uppercuts (SPOILER : le meurtre du parc et surtout le suicide de Dead, par ailleurs les meilleures scènes du film).

 

photoA Blaze in the Northern Sky

 

PARADIS SOURD

Malheureusement, avoir de si bons personnages et prendre le temps de délivrer une belle chronique autant qu'une juste critique d'une scène qui n'a jamais su se regarder en face a ici un prix.

Tristement, le plus grand laissé-pour-compte du biopic sur l'émergence tumultueuse de la plus grande scène de Black Metal du monde dénommé Lords of Chaos, c'est le Black Metal lui-même, et Jonas Åkerlund n'arrive pas à reproduire l'équilibre parfait entre musique et récit qu'avait réussi à trouver un chef d'oeuvre aussi récent que Leto.

 

photoJusqu'à ce la lumière le prenne

 

Même si on appréciera la "Maniacquerie" de la reconstitution - au point de furtivement faire apparaître Fenriz et Nocturno Culto de Darkthrone encore enfants, ou de reproduire la macabre pochette de l'album Dawn of the Black Hearts -, qui témoigne d'une vraie et sincère passion, la brièveté et la rareté des scènes musicales portent un préjudice certain à Lords of Chaos. Surtout quand on constate qu'on a réussi à trouver de la place pour le personnage de Sky Ferreira, complètement raté et littéralement gadget (car créé de toutes pièces et non adapté d'une personne réelle).

On compare à nouveau, mais c'est très symptomatique : Leto avait compris l'importance cruciale de sa scène d'enregistrement du premier album de Kino, absolument pas pour des questions de fan-service. Il est à ce titre incompréhensible par exemple que Lords of Chaos passe quasiment à la trappe celui du mythique album De Mysteriis Dom Sathanas.

Afin de permettre une meilleure sortie DVD, Blu-ray et VOD de Lords of Chaos en France, pariticipez au Crowdfunding organisé pour le film ICI. De nombreux lots seront offerts en fonction de votre participation.

 

Affiche

Résumé

Un biopic bien plus fin et très supérieur à la moyenne, tout à fait à la hauteur (et même un peu plus) de son sujet particulièrement casse-gueule, mais qui n'arrive malheureusement pas à trouver une place satisfaisante pour la musique. Mais bon, si ce gros débile de Varg Vikernes a dit que Lords of Chaos était "un tas de merde" et a ragé parce que l'acteur Emory Cohen qui l'incarne est juif, c'est qu'il doit valoir le détour.

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commentaires
Lino Cassinat - Rédaction
04/05/2019 à 00:38

@andarioch
Et d'ailleurs Deep Purple n'a JA-MAIS joué un seul accord blues, ni un seul rythme shuffle de toute leur carrière, c'est bien connu -____-'

@michaelciugulam
Je dis presque passé à la trappe. On voit effectivement quelques bouts et on voit vaguement Attila, mais c'est à peine évoqué et complètement survolé.

@Miju
Déso mais non :( j'ai d'ailleurs appris aujourd'hui que la production n'a même pas eu les droits pour utiliser la musique de Mayhem... Par contre vous pensez peut être à l'enregistrement live de 2016 du groupe qui rejoue De Mysteriis Dom Sathanas en entier, sobrement intitulé De Mysteriis Dom Sathanas Alive (et qui, selon mon humble avis, déchire grave).

Miju
03/05/2019 à 20:37

Fan de Black Metal depuis un petit moment, j'avoue que ce film a été le bienvenu. D'ailleurs, je crois que le groupe a réenregistré son album fétiche pour l'occaz'. La brutalité de l'histoire et la violence faisant partie de l'histoire du genre musical et du groupe, j'avais aussi peur de tomber dans l'excès inverse mais c'est plutôt bien dosé, sans justifier non plus.

michaelciugulam
03/05/2019 à 20:12

L'enregistrement studio de "De Mysteriis Dom Sathanas" a bien lieu, c'est le fils d'Attila lui même qui interprète son père, en faisant du playback sur la version album de "Funeral Fog". Fait romancé car "De Mysteriis" est resté des années seulement instrumental, le temps de trouver un remplaçant à "Dead".

darkpopsoundz
03/05/2019 à 19:38

@ Simon Riaux : Merci pour ces précisions, si j'avais cliqué sur le lien lors de ma première lecture j'aurais évité ma question idiote. ^^

Andarioch
03/05/2019 à 19:18

Le rock n'a pas donné le hard rock.
Le hard, à la base, genre deep purple ou iron maiden, c'est des morceaux qui sont construit sur un schéma de musique classique quand le rock brode autour de trois accords originaires du blues.
Les deux sont donc cousin par électrification.

Simon Riaux - Rédaction
03/05/2019 à 18:19

@darkpopsoundz


Si si, c'est d'ailleurs le distributeur en question qui est à l'origine de l'appel à financement. Mais qui considère que la sortie en salles est suicidaire en l'état, sans en appeler au soutien du public potentiellement intéressé.

darkpopsoundz
03/05/2019 à 18:17

Très content de voir que vous parlez de cet excellent film! Largement au-dessus de Bohemian Rapsody en effet, beaucoup trop lisse et attendu, et de The Dirt, sympathique mais lui aussi très codé biopic hollywoodien.
Lords of Chaos a pour lui une histoire sombre, peu connue, complexe, et qui n'a jamais peur de s'aventurer sur des terrains difficiles (violence, radicalité, malaise) tout en gardant un esprit humain quant à ses personnages (l'aspect le plus intéressant et le plus réussi du film). Et les ruptures de ton dont vous parlez peaufinent le tout, qui passent du glauque au grotesque en faisant réagir le spectateur, le secouant comme il ne l'est jamais dans les productions habituelles de ce genre. Mais le film ne serait pas aussi réussi s'il n'avait un regard finalement assez tendre envers ses protagonistes, malgré leur comportement.
En ce qui concerne ce que vous écrivez sur le traitement trop peu présent de la musique j'avoue que cela ne m'a pas gêné, car j'ai plus eu l'impression de voir un film sur un groupe de personnes fans de musique et musiciens que le biopic d'un groupe en particulier ou un film sur le Black Metal en général. Et je précise que ne connaissant pas grand-chose justement au Black Metal ça ne m'a absolument pas empêché d'apprécier grandement le film (ceci expliquant peut-être cela).
A voir en double programme avec Hevi Reissu (Heavy Trip), deux traitements différents mais deux films excellents avec le Metal scandinave comme fil conducteur. ;-)

Par contre question concernant l'appel au crowdfunding: la sortie du film en France n'est pas sûre et certaine? Aucun éditeur ou diffuseur n'est intéressé?

.
03/05/2019 à 16:36

Until the light takes us reste un des meilleurs pour moi. Mais bon les films de ce type sont tellement rare que l'on ne va pas cracher dessus.

prof west
03/05/2019 à 16:10

BONJOUR

en tant que fan de Mayhem depuis les années 90 je peux dire que ce bio film est assez bien foutu et assez réaliste a l'histoire a part quelques détails ma foi

A recommandé pour tous les fans de black métal au autres je sais pas si ils comprendront a voir .....

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