••• Télérama et L'Express se goinfrent sur le cadavre de Tony Scott


20 aoû 2012 Par Simon Riaux


Que la désaffection du lectorat pour l'exercice critique soit avant tout le fait de la presse elle-même nous semble une évidence, que ne sauraient masquer une convergence de facteurs socio-économiques et une mutation profonde des modes de consommation, trop souvent invoqués pour justifier le désamour dont notre profession semble l'objet. Une situation dans laquelle ÉcranLarge prend bien évidemment sa part de responsabilité, un contexte et un modèle économique précipités dans un phénomène de tension permanente nous interdisant trop souvent de pousser la réflexion, d'interroger notre travail avec la rigueur que réclame sa pratique. Pour autant, et si nous ne nous faisions plus guère d'illusions quant à la probité intellectuelle de certains médias historiques, voire institutionnels, nous étions loin d'imaginer le sentiment de honte qui devait nous étreindre ce lundi 20 août 2012.

 


 

En effet, nous ne nous attendions pas à ce que Tony Scott, cinéaste pourtant rompu aux excès de l'image, soit prié de mourir deux fois. Physiquement tout d'abord, après que l'artiste se soit précipité du pont Vincent Thomas, puis symboliquement, après qu'une partie de la presse ait jugé bon de rappeler à la plèbe émue qui il convenait d'encenser, et quels créateurs méritaient ses larmes. Messieurs Éric Libiot (L'Express) et Jérémie Couston (Télérama) se fendirent donc chacun d'un de ces papiers dont on aimerait se dire que la France n'a pas l'apanage, mais dont la morgue symptomatique fait bien vite craindre le contraire. Il n'est pas encore midi, à peine la dépouille du petit frère de Ridley Scott a-t-elle été extraite des eaux du port de San Pedro que ces messieurs vont s'élever comme un seul homme contre la populiste émotion qui déjà étreint les réseaux sociaux. La possibilité d'un suicide est tout juste étayée par quelques témoignages que déjà, nous saurons ce que l'histoire devra retenir du cinéaste, et serons éclairés sur les évidentes raisons de ce geste désespéré.

« On ne va pas jouer les hypocrites affligés » nous assène le premier, « inutile de jouer les hypocrites » prévient le second, avant de tempérer les velléités malpensantes des cinéphages déviants d'un autoritaire « Oh, hé calmos ! » Car le malheureux Tony Scott, c'est un euphémisme de l'écrire, n'a jamais été chez nous en odeur de sainteté avec la critique, malgré nombre de rendez-vous fructueux avec le public. Une réalité dont nous ne nous offusquons nullement, les différents membres de la rédaction ayant tous émis de nombreuses réserves sur la valeur de plusieurs des créations de l'artiste. Pour autant, ce dernier mérite-t-il d'être qualifié « d'aimable faiseur de blockbuster » dont l'ultime effort ne serait bon qu'à provoquer « une entorse du nerf optique », n'est-il qu'un « yes-man », un « réalisateur qui ne débordait pas de talent » ? De toute évidence, non. Il se trouve qu'il existe même « d'excellentes raisons objectives » en faveur des travaux de Tony Scott.

On se gardera bien de verser dans l'exégèse empesée, de maximiser notre appréciation d'une œuvre qui, bien qu'inégale, demeure passionnante. Le moins que puisse faire un journaliste, à fortiori quand il est supposé être rompu à l'analyse de la production culturelle, et cinématographique en particulier, c'est de ne pas dédaigner l'Histoire, toute contemporaine qu'elle soit. Les contempteurs de Top Gun, Jours de Tonnerre et autres Dernier Samaritain ne manquent pas d'arguments, certains tout à fait valables, mais hélas particulièrement hors sujet dès lors qu'il est question de rédiger la nécrologie d'un auteur qui bien qu'évoluant au sein du système pressurisé des studios, aura eu une influence non négligeable sur la culture populaire. Aussi kitchissime que nous paraissent aujourd'hui les postures homo-érotiques de Maverick, tout croquignolets que soit son Fan , tout emphatique que soit son Man on Fire, nombreux sont les films de Scott dont les emblèmes et avatars ont émigré dans toute la pop-culture, et sont désormais des stéréotypes à part entière. Une influence, quelle que soit la valeur qu'on lui accorde, qui ne saurait être balayé d'un revers de main condescendant.

Et s'il n'était question que de figures marquantes du septième art, encore pourrait-on excuser l'incurie de nos confrères, mais plus grave est leur souverain mépris pour le travail acharné et foisonnant de l'image qui caractérisa Tony Scott. À nouveau, chacun jugera la validité artistique de ses travaux. Toujours est-il que peu de metteurs en scène contemporains (et certainement pas son frère en dépit d'une carrière entamée par trois chefs d'œuvres) se seront efforcés de travailler la texture de l'image, sa tessiture, sa composition, jusqu'à l'amener à un degré de richesse frôlant la saturation. Aussi conspué fut-il, on aura bien du mal aujourd'hui à récuser les talents visionnaires du metteur en scène, dont les grands succès surent anticiper toujours d'une bonne dizaine d'années les tendances lourdes de l'industrie. Le cas particulier Michael Bay, dont personne aujourd'hui ne renie les spécificités, n'est compréhensible et pertinemment critiquable qu'à l'aune du cinéma de Scott, qu'il copie sans le comprendre, boursouffle plus qu'il ne le transcende. Pour établir qu'il s'agit ici de haine et pas simplement de méconnaissance ou d'inculture, il faut laisser L'Express à l'hypocrisie dont le journal se défend, pour se pencher sur ce qui dans l'article de Télérama relève d'un odieux mélange de cruauté et de joie mauvaise face à la tragédie d'un homme. Le cadavre de Tony Scott n'est pas encore froid que Jérémie Couston, sans doute rompu à l'art de l'investigation, propose au lecteur une explication à ce terrible événement.

« Que Tony Scott ait durablement souffert de la comparaison avec son frère aîné, le beaucoup plus doué Ridley Scott (...) est indéniable. Cette concurrence fraternelle explique, sans doute, en partie, sa dramatique disparition. »

L'occasion était trop belle. Celle de surévaluer l'impact de la critique, qui aurait fait souffrir le pauvre Tony plus que de raison ; celle de consacrer sa médiocrité en partant du principe qu'il l'aurait lui-même acceptée ; et celle de mouiller le frangin, le supérieur Ridley (Monsieur Couston, jetez donc un coup d'œil à G.I. Jane...) sur qui il n'est plus tout à fait interdit de taper, après la relative déception qu'occasionna Prometheus. Manque de pot, une poignée d'heures seulement après la sortie navrante de Télérama, on apprend que l'Unstoppable réalisateur se serait donné la mort plutôt que de souffrir d'un cancer du cerveau forcément incurable. Quel dommage... Cette nouvelle information sera à son tour mise en cause quelques heures plus tard, consacrant, comme s'il en était besoin la part de mystère inhérente à tout suicide.

 


 

Il aura donc fallu ce lundi, encaisser la disparition brutale d'un artiste dont les films bercèrent l'enfance des uns, la jeunesse des autres, et la nostalgie des derniers, divertirent des millions d'hommes et de femmes, expérimentèrent de nouvelles formes, et se payèrent le luxe d'influencer durablement leur médium, pour le voir aussitôt balancé aux poubelles de l'Histoire, par quelques scribouillards à peine capables de paraphraser leurs aînés (Les Prédateurs, une de ses plus grandes réussites, sérieusement ?). Tony Scott ne méritait donc pas une nécrologie digne, honnête, qui s'échine à en fixer un image fidèle plus qu'à traîner son souvenir dans la boue d'un snobisme rance ? Il est fréquent pour le journaliste de s'entendre demander s'il n'est pas trop dur d'évoluer dans un microcosme de petits marquis aigris, il est triste de devoir de plus en plus fréquemment répondre par l'affirmative.

 

 

 

 

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