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Le vrai biopic d’Elvis Presley : le méconnu Rock-o-Rico, par le papa d’Anastasia

Par Captain Jim
5 juillet 2024
Le Elvis Presley du papa d'Anastasia

Don Bluth croquait mieux que personne Elvis Presley dans Rock-o-Rico.

On peut différencier les personnes qui ont grandi dans les années 90 en fonction des dessins animés de Don Bluth auxquels ils ont été exposés. Les mieux ajustés sont ceux qui ont vu et adoré Anastasia et Fievel, tandis que les futurs geeks et marginaux regardaient en boucle Le petit dinosaure et la Vallée des Merveilles, Poucelina ou encore Brisby et le secret de NIMH.

Mais il existe une troisième catégorie d’enfants de la décennie 1990. Les plus égarés d’entre tous, qui regardaient en boucle leurs VHS de Charlie mon héros et de Rock-o-Rico ; sans savoir qu’à chaque visionnage ils perdaient un peu plus la tête, les yeux rivés devant des images et des histoires totalement frappées. Ceux-là sont condamnés à devenir obsédés par le cinéma et ses bizarreries, et la seule manière qu’ils ont trouvé pour garder les pieds sur terre, c’est d’en parler sur Ecran Large.

De tous les OFNI (Objets Filmiques Non Identifiés) produits par le célèbre duo de l’animation américaine Don Bluth et Gary Goldman, nul n’est aussi étrange que Rock-o-Rico. Le rejet total de la critique à l’époque de sa sortie en 1991 n’a rien de surprenant de ce fait. Avons-nous aujourd’hui le recul nécessaire pour comprendre qu’il s’agit là d’un grand film mal compris ?

chantecler en evils presley dans rock-o-rico
Il a changé, Austin Butler.

C’est un coq, que dis-je !

Rock-o-Rico raconte l’histoire d’un super coq de basse-cour nommé Chantecler. Un peu bête, mais surtout beau et talentueux, chaque jour il chante pour faire lever le soleil et apporter joie et paix d’esprit à tous ses amis de la ferme qui l’admirent et l’adulent. Jusqu’au jour où les adorateurs de la nuit, sous les ordres du Grand Duc (un hibou très méchant), piègent le pauvre Chantecler et l’empêchent de chanter. Le soleil se lève sans lui et la superstar découvre alors qu’il est inutile et part en exil. Sauf qu’après son départ, la nuit s’installe éternellement et les hiboux prennent le contrôle de la ferme

L’idée d’une réalisation sur les aventures de Chantecler ne vient pas de Don Bluth, mais de Walt Disney. En effet, le personnage a été inventé au début du 20ème siècle par un des plus grands dramaturges de la langue française, Edmond Rostand. Celui-ci, après le succès retentissant de son Cyrano de Bergerac, est parti vivre à la campagne et a décidé d’écrire une ode à la nature et aux traditions rurales de notre pays, en opposition avec le cynisme froid des cités.

Théâtre animal

Dans les années 40, le papa de Mickey s’y intéresse et il commande à ses artistes des recherches visuelles et scénaristiques dans l’idée de produire une adaptation. Le projet renaît finalement dans les années 60 avant d’être abandonné pour deux raisons : la difficulté de trouver une structure narrative satisfaisante à partir d’une pièce à la dramaturgie trop complexe et le fait qu’un coq ne soit pas un protagoniste assez emblématique (comprenez : pas assez vendeur en peluches) pour l’esprit du studio.

Quand Don Bluth se lance dans le projet Rock-o-Rico à la fin des années 80, juste après l’échec terrible de Charlie mon héros, il se positionne ainsi volontairement dans l’héritage de l’esprit Walt Disney. C’est un élément essentiel à intégrer pour comprendre le cinéma de ce réalisateur hors pair, car s’il est si souvent identifié comme un frondeur et un rival face au légendaire studio de Mickey et Donald, on oublie trop souvent qu’il s’est positionné comme le véritable défenseur de l’esprit Disney.

En français, la poule censée piéger Chantecler et qui tombe amoureuse de lui est doublée par la légende locale Lio !

Don Bluth, le clandestin

Lorsque Bluth n’est encore qu’un jeune animateur employé par Disney dans les années 70, la situation est on ne peut plus morose pour lui et tous les jeunes artistes. Le passage de bâton entre les anciens et les nouveaux ne s’opère pas, et certaines techniques d’animation précieuses tombent petit à petit dans l’oubli au grand désespoir des apprentis.

Afin de se former malgré cette situation difficile, Don Bluth monte alors un projet d’animation parallèle dans son garage, qui de fil en aiguille l’amène à quitter le studio Disney en 1979. Il emporte dans son sillage toute une frange d’animateurs mécontents de leur statut chez Mickey, notamment l’intégralité des femmes animatrices lassées de plafonner au statut d’assistantes, et fonde son propre studio.

L’indépendance

En choisissant de monter le projet Rock-o-Rico, dix ans après avoir pris son indépendance, Don Bluth confirme qu’il se considère comme le véritable héritier de l’esprit Disney. Tant dans l’ambition artistique que dans la sensibilité aux récits folkloriques européens, puisque Chantecler s’inspire en grande partie du Roman de Renart, qui lui aussi a failli être adapté sous l’impulsion de Walt Disney.

Ceci étant dit, Don Bluth a néanmoins une sensibilité beaucoup moins traditionaliste que son modèle, et une approche bien plus anarchique et chaotique de la création artistique. Son adaptation de Chantecler s’éloigne radicalement de celle pensée à l’origine pour Walt Disney en esquivant toute simplicité, ce qui hélas en fait une œuvre indigeste, boulimique et trop foisonnante en idées.

Loin de Disney en effet

« Il faut un cap Chantecler. On va pas refaire le Disney là »

La première de ces idées – et la plus marquante – est celle qui donne son titre au film : désormais le coq chanteur est un rockeur. Et pas n’importe lequel, puisque sa démarche, sa voix et son style sont tous calqués sur Elvis Presley. C’est flagrant dès l’ouverture du film, qui ressemble à tous les longs-métrages musicaux dans lesquels le chanteur a joué, mais où les personnages humains sont remplacés par des animaux, et c’est ensuite assumé pleinement sur tout le passage urbain de Rock-o-Rico.

Lorsque le coq est retrouvé par les animaux de la basse-cour qui veulent le ramener à la ferme pour qu’il appelle le soleil et chasse les hiboux, il est littéralement devenu « Le King » et apparaît dans des spectacles dans une sorte de Las Vegas croisé avec la Metropolis de Fritz Lang. Summum de la mise en abyme sur cette utilisation de la figure d’Elvis Presley, il tourne même des films à Hollywood.

plan du film rock-o-rico
Megalopolis (2024, dir. Francis Ford Coppola)

Mais avant d’être perverti par les vices de la cité, le rock’n roll de Don Bluth est présenté ici comme une musique populaire – au sens du peuple – et rurale. La campagne bucolique française d’Edmond Rostand est devenue celle de l’americana du 20ème siècle, où les gens (en l’occurrence, les animaux) sont bons et honnêtes. Le Grand Duc quant à lui représente une certaine tradition plus élitiste et ancienne, adepte de musique classique et dans un rejet complet de toute modernité possible.

Le rejet du film par la critique s’explique en grande partie par cette superposition d’univers qui ont du mal à coexister narrativement ; entre la ferme ensoleillée, le décor gothique des hiboux et la ville viciée, on a parfois l’impression d’être en train de zapper de chaînes sur les cartoons du dimanche matin.

Et puisque ça n’était pas encore assez complexe, Rock-o-Rico se paye également le luxe d’avoir des passages en live action avec une famille de fermiers. Le plus jeune fils s’appelle Edmond (clin d’oeil à l’auteur de la pièce donc) et est le véritable héros de l’histoire. C’est sa mère qui lui lit l’histoire de Chantecler, jusqu’à ce que le Grand Duc débarque dans sa chambre et la transforme en dessins, et le change lui en petit chat animé. Toutes ces idées-là ne tiennent pas dans un film d’à peine soixante-dix minutes.

Gotta go fast

Le coq en vain de Don Bluth ?

Ce défaut, cette faille qui fait de lui ce monstre imparfait est aussi sa force. C’est simple, aucun autre long-métrage d’animation américain de cette période ne ressemble à Rock-o-Rico, narrativement ou esthétiquement. D’abord en rejetant l’idée que Chantecler doive être le personnage principal du récit et lui préférant un enfant/chaton démuni et fragile, parce que les héros de Don Bluth le sont tous. Dans son cinéma, le protagoniste n’arrive à rien s’il n’est pas bien entouré ; l’union fait la force, voilà une idée simple mais toujours efficace pour un film destiné aux enfants.

Et qui de plus permet de faire écho à la fabrication même d’un long-métrage d’animation, où l’aspect collaboratif est absolument essentiel et capital à la fabrication. Les antagonistes quant à eux ne sont pas que les ennemis de la modernité et de la jeunesse comme le Grand Duc, ce sont aussi les suppôts du capital. Les hommes d’affaires véreux qui exploitent les artistes et s’engraissent sur leur dos, comme donc l’agent de Chantecler à la ville qui le noie dans un paradis factice et l’enferme dans une cage en or, sont les ennemis de tout ce que veut faire Don Bluth : de l’art ambitieux et totalement décomplexé.

Patou qui apprend à faire ses lacets avec Chantecler
Le saviez-vous ? Plusieurs membres d’Ecran Large sont comme Patou le chien : ils ne savent pas lasser leurs chaussures.

Mais c’est surtout formellement que Rock-o-Rico marque les esprits. Bien sûr que son univers visuel n’est pas cohérent, et que le récit qui est en découle est rempli d’imperfections, mais peu importe puisqu’on en prend plein la vue constamment. Chez Don Bluth, tout est en mouvement constant. On pourrait citer une dizaine de passages différents pour prouver cette virtuosité, mais prenons ce seul exemple pour terminer : celui de la course poursuite en voiture dans un décor de cinéma.

L’approche anarchisto-baroque de Bluth est déjà claire lorsqu’on voit une voiture de sport rose pimpée à bloc faire le tour de l’arène des chars de Ben-Hur, mais en plus de ça on a une séquence où un zoom nous projette à l’intérieur de l’œil d’Edmond, jusqu’à nous inviter à le voir se perdre dans sa propre masse cérébrale tandis qu’il cherche à ne pas succomber à la peur et faire appel à son intelligence.

Personne d’autre que Don Bluth n’a su proposer quoi que ce soit d’aussi fou à Hollywood à l’époque. Personne d’autre ne le fait aujourd’hui.

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jerome1

J’ai cru avoir inventé le souvenir de cet animé tellement ça dit rien à personne quand j’ en parle. Je reconnais quand je l’ai vu gamin je me disais déjà qu’il était trop confus, je me rendais compte que j’ étais trop jeune pour comprendre certains niveaux de lectures tout l’aspect critique du showbiz. Même si l’animation était séduisante, tout les décors différents et incohérent m’ont complètement perdu. Mais bien joué d’avoir détéré cette œuvre l’article était passionnant comme d’hab.

mcinephilly

Ce film fait partie des Don Bluth que j’ai découvert sur le tard mais qu’il me semble impossible de ne pas apprécier (il y a t’il quelque chose à jeter dans sa carrière ?). J’adore la VF, j’adore l’animation et je suis toujours séduite par ce côté un peu sombre dans l’intrigue… Émotions garanties pour petits et grands. Merci pour cet éclairage très intéressant !

Marvelleux

Dispo sur prime actuellement!