Critique : Coffret Mikio Naruse

Par Jean-Noël Nicolau
21 octobre 2006
MAJ : 14 octobre 2018
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Le Repas se présente comme un drame intimiste de facture extrêmement classique. En adaptant un roman de Fumiko Hayashi, Mikio Naruse s’inscrit dans la même veine réaliste que Yasujiro Ozu. Le réalisateur use donc d’une mise en scène précise mais quasi dénuée d’artifices pour décrire le quotidien d’un jeune couple d’Osaka, peu après la fin de la seconde Guerre Mondiale. Si l’œuvre évoque aussi le travail de l’époux, Hatsunosuke, ces scènes sont très minoritaires et l’on comprend immédiatement que Naruse s’intéresse à la condition féminine dans une société aussi machiste que celle du Japon. Les contraintes et l’ennui de la femme au foyer, Michiyo, sont ainsi décrits dans la première partie du film, avant que n’intervienne la nièce de son mari, Satoko, celle-ci venant chercher refuge chez son oncle pour échapper à un mariage arrangé. Sa frivolité, son insouciance et sa liberté vont tout à la fois exaspérer Michiyo (qui y voit l’antithèse du rôle de l’épouse) et être l’élément déclencheur de sa prise de conscience. Pensant, de surcroît, être trompée par son mari qui ne la considère plus que comme sa servante, elle rentre chez sa mère à Tokyo. Alors que Hatsunosuke se retrouve seul et se laisse peu à peu aller, Michiyo hésite entre recommencer son existence à zéro ou revenir au foyer.

Le roman de Hayashi, demeuré inachevé à cause de la mort de l’auteur, ne pouvait pas trancher entre les questionnements de son héroïne. Naruse offre quant à lui une conclusion étonnante sous la forme d’un happy end où Michiyo accepte avec bienveillance son statut d’épouse soumise et trouve le bonheur dans son quotidien déprimant et le soutien sans faille à son époux. Aux yeux des spectateurs occidentaux, ce dénouement semblera choquant, mais il correspond très bien à la société que Naruse a décrite au fil de son œuvre. L’auteur refusant de porter un véritable jugement sur les protagonistes du Repas, il nous est alors possible de lire son œuvre sous différents angles. Satoko pourra ainsi être perçue comme une petite peste gâtée ou comme une jeune femme trop moderne pour son époque. De même, le regard triste de Michiyo ne laisse pas vraiment de doute quant à sa résignation. La conclusion abrupte sonne alors particulièrement faux, entraînant le couple vers un statu quo paradoxalement bien plus désespérant que ne voudrait le signifier le visage à nouveau rayonnant de Michiyo.

Le Repas : 8/10

Souvent considéré comme le chef-d’œuvre de la filmographie de Mikio Naruse, Nuages flottants est un drame passionnel surprenant aussi bien par son aspect que par son intensité. La première demi-heure du métrage désarçonne le spectateur en proposant une construction sous forme de flash-backs et de flash-forwards qui ne permet pas de situer le « présent » du récit. On rencontre ainsi, en Indochine, pendant la seconde Guerre Mondiale, la jeune et idéaliste Yukiko Koda et le fonctionnaire rude et cynique Kengo Tomioka. Déjà marié et de 20 ans son aîné, Tomioka promet à Yukiko de quitter sa femme et de la retrouver à son retour au Japon. Mais la lâcheté de Tomioka précipitera la déchéance de Yukiko, qui, ruinée, devra se prostituer avant de s’allier aux malveillances de l’homme qui a autrefois abusé d’elle. Les amants se retrouvent, se cherchent et se perdent en un bal morbide et décadent. Tomioka ne cesse de trahir Yukiko, qui se meurt d’amour pour lui, entre indifférence et machisme, il ne semble pas pouvoir réaliser que celle qui le poursuit est sa véritable moitié. Malgré les épreuves et l’aigreur, Yukiko n’abandonne jamais le faible espoir du souvenir d’une lointaine passion.

Métaphore de la reconstruction difficile, voire illusoire, du Japon d’après-guerre, cette histoire en variation d’un « je t’aime moi non plus » intrigue avant de bouleverser. Naruse décrit le calvaire de ses protagonistes sans jamais forcer le trait, en demi-teinte et en non-dit, laissant les sentiments s’exposer avec autant d’évidence qu’ils ne sont jamais surlignés. La conclusion de l’œuvre, tragiquement belle et cruelle, ne vient cependant pas dénaturer le ton de l’œuvre, en restant dans une retenue qui compense la dureté des situations. Apre et d’une rare noirceur, Nuages flottants est un classique très méconnu qui justifie, à lui seul, l’achat du coffret Mikio Naruse.

Nuages flottants : 10/10

Premier film en couleurs de Mikio Naruse, Nuages d’été est tout à la fois une recherche esthétique et thématique. En effet, visuellement, l’utilisation combinée du format scope et de la couleur offre un terrain vierge au réalisateur, qui l’investit avec une certaine circonspection. Les cadrages extérieurs sont ainsi parfois surprenants, proposant un espace renouvelé autour des protagonistes, et parfois assez décevants, en restant centrés sur ces mêmes personnages sans oser donner de l’ampleur aux plans. Les scènes de dialogues en intérieur, nombreuses, ne se trouvent pas véritablement modifiées par les nouvelles techniques utilisées par Naruse. Nuages d’été est un beau film, mais il ne vient pas bouleverser la vision du réalisateur, qui avait donné avec ses chefs-d’œuvre en noir et blanc des images encore plus inoubliables. C’est bien sûr dans ce qu’il conte que Nuages d’été convainc tout à fait, car après avoir scruté l’après-guerre depuis les faubourgs d’Okinawa ou de Tokyo, Naruse s’interroge sur les bouleversements au sein du monde paysan. C’est au travers le point de vue d’un citadin, le journaliste tokyoïte Okawa, que l’auteur, et son scénariste Shinobu Hashimoto, vont décrire le quotidien d’une vaste famille rurale.

Au sein de ce domaine, l’autorité patriarcale de Wasuké a été ébréchée par la guerre et les réformes imposées par les américains. Sa sœur Yaé, plus progressiste et nuancée, encourage les désirs d’émancipation des jeunes, qui rêvent de la ville et d’une liberté sans doute assez illusoire. Mais une fois les enfants partis, c’est Yaé qui devra se sacrifier pour aider Wasuké à cultiver les dernières parcelles de terre. Cette résignation et cette indulgence féminine forment le lien entre les trois œuvres proposées au sein du coffret Naruse de Wild Side. Loin de toute misogynie, les films du réalisateur japonais sont empreints d’une grande tristesse, parfois discrète, parfois passionnée, toujours en rapport avec la condition féminine au sein de la société japonaise. Même s’il s’agit sans doute d’une oeuvre mineure au sein de la filmographie de Naruse, Nuages d’été offre un regard suffisamment fort et original sur un moment méconnu de l’histoire du Japon.

Nuages d’été : 8/10

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