Critique : Les Amants de la nuit

Sandy Gillet | 18 novembre 2004
Sandy Gillet | 18 novembre 2004

Pris depuis un hélicoptère, les premiers plans des Amants de la nuit découvrent une voiture roulant à vive allure sur une route de campagne, avec à son bord quatre personnes, et en surimpression le générique de début. La voiture s'arrête et après un « cut » qui nous permet de nous retrouver à hauteur d'hommes, on comprend très vite que nos trois silhouettes sont en fait des prisonniers en fuite qui viennent de « réquisitionner » une voiture avec son propriétaire paysan. Le dialogue qui s'ensuit permet de se débarrasser dudit chauffeur et de continuer à pied vers une planque prévue dans le plan d'évasion initial. Nouveau « cut » et nouveau plan aérien, où l'on voit nos trois fuyards en pleine rase campagne avancer d'un pas rapide et déterminé vers le but qu'ils se sont fixé.
Il s'agit là d'un contrepoint saisissant aux toutes premières images du film qui montrent un couple de jeunes amants lascivement enlacés, avec, en guise de note d'intention, une phrase qui énonce ce que sera le film : « Ce garçon et cette fille n'ont jamais été préparés à vivre dans le monde qui est le nôtre. »

Le ton est donc donné et permet de cerner d'emblée ce que sera le sujet central du premier film de Nicholas Ray, à savoir l'histoire d'un couple maudit pris dans les affres d'une société filmée de loin et qui les rejette tels de dangereux virus. Et le cinéaste de s'attacher dès lors à dépeindre, avec beaucoup de sensibilité et d'audace pour l'époque, la faiblesse, les blessures et les névroses de personnages, devenus sous sa caméra des héros vulnérables qui parsèmeront au demeurant quasiment toute sa filmographie. On retrouvera en effet la même violence des sentiments dans le fondamental et extraordinaire La Fureur de vivre, où James Dean ne fait qu'exprimer les propres obsessions du cinéaste. Et que dire du personnage violent et désespéré joué par Bogart dans In a lonely place, à mille lieues de l'image du héros romantique véhiculée par la star, ou encore de Johnny Guitar, rare western au féminin où Joan Crawford humanise à elle seule le genre, sinon que le cinéma de Ray était déjà tout entier dans les Amants de la nuit ?

Photographié dans un noir et blanc qui n'est pas sans rappeler La Nuit du chasseur, Les Amants de la nuit est un film crépusculaire que le romantisme affleurant de chaque plan ne fait qu'accentuer, le précipitant inexorablement vers son destin fatal. On ne peut s'empêcher de penser d'abord à Bonnie and Clyde, même si le film de Penn y substitue l'intimité des rapports tendres à la confrontation frontale et violente de son couple face au monde extérieur, mais surtout à La Balade sauvage, de Terence Malick, qui n'est autre qu'une relecture en mode solaire des Amants de la nuit. C'est dire si le film de Ray reste à chaque nouvelle génération un précipité de cinéma intemporel et une cure de jouvence jamais démentie.

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