Game of thrones : critique de la saison 4

Simon Riaux | 17 juin 2014
Simon Riaux | 17 juin 2014
Après avoir estomaqué une grande partie des fidèles de HBO deux saisons durant, Game of thrones a déçu nombre de spectateurs (et conquis au moins autant) au cours d'une troisième saison délaissant l'épique et le machiavélisme de haut vol au profit d'une logique feuilletonesque et bavarde. Alors que s'achève la quatrième saison, l'heure est au bilan. Game of thrones est-il encore le show exceptionnel qu'adulent 18 millions de spectateurs, ou se voit-il rattrapé par les mêmes défauts dont souffre son aïeul littéraire ? Attention spoilers.

En dépit d'une conclusion dont la maîtrise nous aura une nouvelle fois impressionné et d'un univers dont la richesse et la cohérence appellent d'infinies digressions, la quatrième saison de Game of thrones a tout d'une débandade (contrôlée, mais une débandade tout de même). À commencer par les performances des comédiens, peu aidés il est vrai par des scènes de plus en plus courtes et caricaturales, quand elles ne s'avèrent pas purement contradictoires. Tyrion, personnage emblématique de la série, ne jouit plus de monologues d'exception ou de la répartie cinglante qui firent de lui le centre d'intérêt du show. Varys, emblématique des intrigues de la cour comme de l'aura de mystère qui y prédomine a quasiment disparu, quant le diabolique Lord Baelish s'est transformé en gourgandin d'Amour, Gloire et beauté obsédé par le Trou de la Lune d'une Sansa en déshérence. Les personnages notoirement ratés, tel Jon Snow, n'ayant pas trouvé au cours de cette dernière saison de quoi nous passionner, c'est à une lente décrépitude des caractères que nous assistons.

Le scénario a également abandonné la puissante cohérence qui faisait sa valeur. Le funeste viol incestueux de Jaime aura logiquement fait couler beaucoup d'encre numérique et si l'on ne reviendra pas ici sur certaines réactions artificiellement outrancières, force est de constater que cet acte et ses conséquences ont été purement et simplement abandonnés au fil de la saison. De même, on comprend mal la raison d'être de l'épisode 9, intégralement centré sur une bataille nocturne entre Corbeaux et Sauvageons, dont l'enjeu scénaristique est quasi nul et les protagonistes dispensables. Difficile également de ne pas voir dans le destin d'Oberyn un effet de manche, infiniment spectaculaire et violent, à la maladresse embarrassante tant elle paraît prévisible et conçue pour dynamiser un épisode soporifique. Enfin, le sentiment de précipitation et de superficialité qui anima la quasi totalité d'une saison se contentant de survoler les enjeux et les motivations des personnages prend un triste sens à la vision des deux derniers épisodes. Infiniment plus réussis que les précédents, ils imposent au récit un zoom temporel qui explique sans doute la précipitation des huit premiers, obligés de zapper continuellement d'une intrigue à une autre.

Pour autant on aurait tort de tirer aveuglément à boulet rouge sur la série. Quels que soit ses errements scénaristiques, elle demeure en terme d'ambition et de direction artistique une des productions les plus abouties d'HBO (à l'exception de quelques maquillages sanglants et autres créatures échappées d'un épisode de Charmed). Et malgré les nombreux ratés des deux dernières saisons, le nombre de personnages, de récits croisés et de rebondissement s'avère si important qu'il paraît difficile d'en tenir systématiquement rigueur à Game of thrones. Plus précisément, il est injuste de voir dans l'affaiblissement général du show la seule responsabilité de ses showrunners.

En effet, toute portée aux nues qu'elle soit, la saga littéraire de George R.R. Martin n'est pas exempt de défauts et contient en elle nombre des problèmes auquel fait face son adaptation. Ainsi, les conséquences du Red Wedding (dans le texte presque immédiatement prolongé par le Purple Wedding) ont été terribles pour l'œuvre littéraire. Atomisation des enjeux, dispersion des personnages, contrairement à la plupart de ses rebondissements meurtriers, le massacre qui clôtura la troisième saison télévisuelle eut pour effet d'éloigner durablement tous les prétendants au Trône de fer. Or, ce dernier est le centre de gravité de la série, le point vers lequel convergent toutes les ambitions, les craintes, le centre névralgique indispensable à sa puissance. Difficile de ne pas regretter qu'au cours de la quatrième saison, même les plus pervers des régicides n'envisagent plus de monter sur le trône. Paradoxalement, la première victime de la cruauté de l'écrivain aura été sa propre saga, décapitée avec panache, mais une certaine inconséquence.

À l'heure où George R.R. Martin préfère publier un préquel à Game of thrones plutôt que d'en hâter la conclusion, se pose la question de la nécessaire fidélité à l'œuvre originale. Écartelée entre une audience record et un auteur retors, il semble quasi impossible aux scénaristes de nous offrir une série à la hauteur de leurs ambitions. Tout simplement parce que le coût délirant du show l'oblige à donner au plus grand nombre ce qu'il vient chercher, à savoir une intrigue de soap rehaussée ici et là d'un téton tout dur ou d'un crâne réduit en bouillie. Parallèlement, HBO n'a pas encore osé ou assumé de trahir le texte original. Il lui faudra pourtant s'y résoudre afin de maîtriser pleinement cette série aux ambitions délirantes.

On le voit, la saga ne souffre pas tant de l'incompétence des uns ou d'une baisse qualitative supposée que d'impératif contraires et difficilement conciliables. On pourra arguer que dans ces conditions, le niveau de qualité atteint et maintenu est en soit un exploit. Il suffit d'ailleurs de comparer l'épopée à son concurrent direct, Walking dead, pour admettre que les deux divertissements ne jouent définitivement pas dans la même cour, en terme de direction artistique, d'écriture, tout simplement d'ambition. Reste que pour ne pas se transformer en divertissement de masse dénué d'âme et ne pas se muer en sa propre caricature, la série devra se défaire d'une de ses marques de fabriques devenue au fil des saisons un défaut. En ne proposant la résolution de ses enjeux qu'au court de deux (brillants) épisodes, la quatrième saison donne ainsi le sentiment qu'à l'exception des gargouillis de Geoffrey, les deux derniers chapitres de ce récit auraient pu tenir lieu de continuation directe aux noces sanglantes diffusées un an plus tôt.

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