Rome Saison 2 : la République est morte ! Vive l'Empire !

Julien Foussereau | 28 juin 2007
Julien Foussereau | 28 juin 2007

Alors qu'elle connaissait un affaiblissement créatif et économique, HBO lâchait en 2005 son monstre dans l'arène télévisuelle : Rome, prodigieuse série à cent millions de dollars dans laquelle l'Antiquité goûtait les joies d'un coup de jeune salutaire via le traitement no limit de la chaîne. Sous la houlette du créateur John Milius et du showrunner Bruno Heller, l'Histoire immortelle des arcanes du pouvoir romain (la Bataille des Gaules jusqu'à la mort de César) épousait celle des bas-fonds crasseux de la capitale du Monde d'alors. Excessive, la première saison l'était assurément. Dans cette jungle urbaine gigantesque, plèbe et aristocratie s'unissaient par le biais d'une violence aussi protéiforme qu'inouïe. En un sens, Rome est un show antique sur les divers visages que revêt la cruauté, de la simple injure blessante à la boucherie en passant par le crime d'Etat et le coït à caractère dominateur.

 

 

 

Après une gestation aussi douloureuse qu'interminable (trois saisons réduites à deux, dix épisodes au lieu des douze initialement prévus), la seconde et ultime saison débarque enfin sur nos écrans, soulevant deux inévitables interrogations : comment perpétuer l'intensité du show alors que Julius Gaius César, le personnage le plus fascinant et charismatique de la série se voit rattrapé par son tragique destin ? Comment synthétiser les treize années de l'après César débouchant sur l'Empire d'Auguste en seulement dix parties ? Réponse : en ne relâchant pas la pression afin de mieux poursuivre son épopée historique comme si aucune intersaison n'avait interrompu le flux pendant plus d'un an. Tout simplement. Certes, les plus fines bouches avanceront que cette deuxième saison ne fait que creuser le sillon de la précédente au tractopelle, amplifiant les menues faiblesses décelées ça et là.

 

 

 

Paradoxalement, c'est aussi sa force : John Milius, William McDonald, Jonathan Stamp et Bruno Heller ont fait de Rome un spectacle inscrit dans le réalisme et le baroque, se savourant dans son entier, un réceptacle à fantasmes dont les seules limites seraient d'ordre budgétaire et temporelle. Rome demeure une fiction historique qui, par sa focalisation sur les rapports de force psychologiques, se glisse parfaitement dans le cahier des charges de HBO. Ce sont moins les figures imposées et célèbres transposées maintes fois au cinéma qui importent ici que ces moments charnières, ces instants T où un échange plus ou moins vif (la dérouillée que Marc Antoine inflige à Octavien, futur Auguste), une vengeance plus ou moins policée peuvent engendrer chaos et désolation sur les sujets de cette Rome d'en bas (le chaos de l'Aventin) dans laquelle Vorenus et Pullo font office de tampon.

 

 

 

A la fois victimes de cette civilisation impitoyable et exécutants (eurs) du régime dictatorial devenu triumvirat, les deux anciens de la treizième légion continuent de relier grands de ce monde et petites gens. L'enchevêtrement de leurs tumultueuses existences avec l'Histoire en marche contribue une fois encore à la réussite du show : celle d'un processus identificatoire à double usage : faire entrer de plain pied le spectateur dans un univers complexe par le biais de personnages humains, aux aspirations proches des plébéiens modernes que nous sommes, sans tomber pour autant dans le piège de l'humanisme béat et anachronique. S'attacher à Vorenus et Pullo surtout est tout à fait envisageable toutefois il serait difficile d'oublier que ce sont bel et bien des enfants de leur siècle dont certains actes, que l'on jugerait comme particulièrement barbares aujourd'hui, s'avèrent en fait des outils de survie dans un monde ouvertement cruel et sélectif...

 

 

 

... Quoique. Rome, par son réalisme physique et sociologique, démontre brillamment que rien n'a réellement changé en deux mille ans : l'Homme moderne a juste appris à mieux dissimuler ses tendances prédatrices et destructrices. Milius et Heller nous rappelle que l'Histoire tend à se répéter et cette deuxième saison sur la mort programmée de la République renvoie curieusement au caractère hégémonique de « l'empire américain » en perte de vitesse. L'évoquer plus en détail revient donc à dévoiler certains passages clés de cette saison. C'est pourquoi on conseillera aux moins curieux de ne pas s'aventurer au-delà de cette ligne. A peine César vient-il de rendre son dernier souffle qu'il devient nécessaire pour Marc Antoine de contenir l'anarchie en passe de plonger la Cité dans un enfer durable. Pour ce faire, une alliance de façade doit être conclu avec les frondeurs assassins que sont Cassius et Brutus. L'urgence le conduit également à passer des accords avec les cohortes des collines de l'Aventin (bientôt contrôlées par les factions de Vorenus et Pullo) pour assurer la stabilité d'un pouvoir chancelant. Il doit, dans le même temps, garder un œil sur Octavien, fils d'Atia sa maîtresse et accessoirement le seul héritier désigné par César...

 

 

 

A travers ce résumé, les créateurs de Rome jettent les bases de la chute annoncée d'une civilisation qui se croit triomphante alors qu'elle est gangrenée de l'intérieur. Le changement de casquette de Vorenus, de centurion respecté à celui de mafieux antique se révèle être la meilleure des symboliques pour arriver à ce constat. Quant au télescopage entre l'ascension d'Octavien / Auguste et la dégringolade de Marc Antoine, il est, lui aussi, fascinant  à plus d'un titre. Reposant sur les écrits carrément propagandistes, cet affrontement central durant toute cette saison prend une dimension inattendue lorsque, d'un côté, Marc Antoine est dépeint comme un hédoniste arrogant un brin fumiste et, de l'autre, Octavien se construit à la seule force du poignet (impression confirmée par son changement de comédien, de l'excellentissime Max Pirkis aux allures de garçonnet à l'anguleux Simon Woods pour la partie adulte, sosie de Paul Bettany en plus rachitique).

 

 

 

Ce point en appelle un autre qui risquerait bien de froisser les puristes : la seconde saison malmène nettement plus l'Histoire que la première. Au-delà du fait que le poids de treize années ne semble pas avoir de prises sur les visages de nos héros, il n'est pas rare que l'on puisse être interloqué par le portrait de grands personnages comme Cicéron, penseur inestimable et lettré émérite réduit ici à un rôle de fourbe calculateur, guettant dans l'ombre de quel côté la balance va pencher ; sans parler de certaines résonances avec notre monde contemporain maladroitement insérées comme la sous intrigue de Timon, l'homme de main juif d'Atia, prêt à assassiner Hérode en mode kamikaze, histoire de rappeler que le djihad fonctionnait aussi en face... Malgré cela, l'addiction pour le show ne se dément pas parce que chaque flagrant délit de faiblesses narratives est systématiquement rééquilibré par une trouvaille de mise en scène ou la composition habitée d'un acteur. En témoignent James Purefoy en Marc Antoine, tour à tour fiévreux, violent et sensuel, l'assassinat de Cicéron donnant lieu à une scène d'un onirisme magnifiquement pastoral.

 

 

 

Mais c'est essentiellement en assumant plus que jamais son côté tragédie shakespearienne que Rome confine au génie. L'avantage à se démarquer du factuel à tout prix permet de remodeler ces figures historiques en dieux, demi-dieux et anges déchus et laisser la magie opérer. Pour s'en convaincre, savourons De Patre Vostro, étrange extended finale dont les deux tiers sont consacrés aux suicides de Marc Antoine et Cléopâtre, vaincus par Octavien. On serait bien évidemment tentés de faire un rapprochement avec l'autre monstre cinématographique de Mankiewicz, c'est davantage du côté des Damnés et de Ludwig, le crépuscule des dieux de Visconti qu'il faut chercher une éventuelle parenté. Dans cette atmosphère de bacchanale et de fin de tout, Marc Antoine, abruti par l'alcool et la drogue, maquillé à l'égyptienne, et Cléopâtre à bout de nerfs prennent soudainement conscience qu'ils ne sont plus rien, qu'ils n'ont plus rien, pas même un gramme de dignité. Heller et Milius choisissent envers et contre tout de leur donner une sortie de piste bien plus noble qu'en réalité. On a beau le savoir, on ne peut qu'acquiescer tant la flamboyance de ce show hors normes prime avant toute chose, même devant ses plus gros défauts. Pas de doute, ce soir, tous les chemins mènent à Rome.

  

 

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