Détective Conan sur Netflix : le mini-Sherlock Holmes devenu un phénomène intemporel

Déborah Lechner | 18 septembre 2021
Déborah Lechner | 18 septembre 2021

Netflix a rajouté à son catalogue la première saison de l'anime Détective Conan, l'occasion de revenir sur ce véritable phénomène culturel.

Comme Dragon Ball, Pokémon ou One Piece, Détective Conan fait partie des licences japonaises qui ont réussi à dépasser les frontières de leur pays natal pour atteindre un public international et s'ancrer durablement dans la culture populaire. Et tout ça sans jamais chercher à trop se renouveler. Depuis plus de 27 ans, le mangaka Gosho Aoyama dessine un personnage qu'il a replongé en enfance et qu'il condamne à ne plus grandir, le temps n'ayant aucune emprise sur lui. 

Malgré un certain immobilisme, cet univers est cependant loin d'être sclérosé par la recherche d'éternité de son créateur et traverse les générations en conservant la même recette et les mêmes ingrédients qui ont fait son succès au départ. Alors avec l'arrivée de la première saison de l'anime sur Netflix, on s'est dit qu'il était temps de se pencher à la loupe sur ce phénomène culturel qui devrait durer encore un bon moment. 

 

photoLe plus petit des grands détectives 

 

DES CHIFFRES ET DES LETTRES

Avec 99 volumes publiés depuis 1994 pour un total de plus de 230 millions d'exemplaires en circulation, mais aussi une série animée en cours de 1019 épisodes diffusés depuis 1996 et 24 longs-métrages dérivés (sans compter les séries de mangas spin-off, les jeux vidéo, les live action et autres OAV), le jeune Shinichi Kudo, alias Conan Edogawa, a résolu suffisamment d'enquêtes pour entrer au Panthéon des détectives de fiction aux côtés de Sherlock Holmes, Miss Marple ou Hercule Poirot.

Avec un appétit insatiable pour les séries, romans et films policiers, son créateur Gosho Aoyama s'est d'ailleurs inspiré de ces grands noms pour façonner son univers. Les références vont ainsi du personnage iconique et du patronyme d'Arthur Conan Doyle, à l'atmosphère des whodunits d'Agatha Christie et Gaston Leroux (abréviation de "who's done it ?", littéralement "Qui a fait ça ?"), dont il reprend parfois les structures les plus caractéristiques, comme l'énigme en chambre close. 

 

photoAu cas où le parallèle ne serait pas assez clair

 

Pour nous transmettre sa passion, l'auteur tient carrément sa propre encyclopédie, en présentant un détective fictif plus ou moins célèbre à la fin de chaque volume. En plus de s'approprier les schémas classiques du polar, Détective Conan fait aussi appel à d'autres influences de la littérature européenne qui sont autant de repères familiers pour le public occidental.

On retrouve notamment des références et hommages au Club des cinq d'Enid Blyton, au Commissaire Maigret de Georges Simenon, au James Bond de Ian Fleming (avec le professeur Agasa comme substitut de Q) ou à Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur de Maurice Leblanc. Sans oublier les quelques clins d'oeil au cinéma hollywoodien, comme Une Journée en Enfer avec Bruce Willis, qui a librement inspiré le premier film, Détective Conan : Le Gratte Ciel Infernal.

 

photoNe jamais oublier de pointer du doigt le coupable

 

Évidemment, l'oeuvre reste également attachée à la culture japonaise. Aoyama représente ainsi certains lieux et monuments emblématiques de l'archipel, comme le château d'Osaka ou la tour de Tokyo, mais s'intéresse également aux traditions, aux moeurs, aux mythes et légendes locales, qui laissent par moments flotter une aura surnaturelle, que cherche à rationaliser le détective en herbe façon Dana Scully dans X-Files. L'auteur a même cité les films de samouraï d'Akira Kurosawa comme une de ses sources d'inspiration. 

Cette formule multi-culturelle s'est ainsi exportée dans 25 pays différents où le manga a été traduit dans plusieurs langues, notamment en Chine, aux États-Unis (rebaptisé Case Closed avec des noms anglicisés) et en France, qui représente un des plus gros marchés derrière le Japon (avec une augmentation globale des ventes de mangas en 2020 et 2021). Détective Conan est de ce fait le 5e manga le plus commercialisé derrière NarutoOne Piece trônant sans surprise à la première place. 

 

photoConan a même croisé le tout aussi connu Lupin III 

 

DE 7 À 77 ANS

Même si la franchise est souvent rangée du côté des shonen (la ligne éditoriale visant les adolescents), catégorie dans laquelle le manga a d'ailleurs remporté en 2001 le 46e prix Shōgakukan après la parution de 30 volumes, elle s'écarte complètement du nekketsu, c'est-à-dire du style narratif récurrent du genre où on suit la quête initiatrice d'un jeune héros comme dans One Piece, Bleach, Naruto, Pokémon, Hunter x Hunter ou Dragon Ball (et qui sont généralement les titres les plus longs et populaires).  

Détective Conan est plutôt une oeuvre hybride, qui propose un éventail de genres suffisamment large pour attirer plusieurs catégories de lecteurs avec tour à tour du divertissement ludique (en particulier quand le Club des Petits Détectives entre en jeu), des histoires plus dramatiques imprégnées par la réalité sociale du pays, de l'action plus spectaculaire et de la violence, mais aussi de la romance fleur bleue ou une ambiance lugubre et macabre qui flirtent avec les codes du thriller et de l'épouvante. On n'oublie pas que la toute première enquête du manga tournait autour d'une décapitation dans un parc d'attractions.

 

photoÇa pose l'ambiance

 

Le mangaka a ainsi déclaré dans une interview de 2007 : "Le manga est toujours intéressant pour moi parce que les mystères [de l'histoire] me permettent d'aborder une multitude de genres. Si le criminel est un athlète, ça ressemble à une histoire de sport. Et s'il s'agit d'un acteur, ça ressemble à une pièce de théâtre. Je travaille à chaque fois dans un univers différent et ça me permet de dessiner les choses de façon à donner une sensation de fraîcheur à l'histoire. C'est difficile, mais je ne m'en lasse pas."

Si le manga n'arbore pas le style de Kentaro Miura ou de Katsuhiro Ōtomo et que l'adaptation animée de TMS Entertainement est correcte, mais sans plus, l'oeuvre doit davantage son succès à la richesse de son univers choral, qu'à la qualité de ses graphismes. Quand bien même l'auteur est sur le podium des dessinateurs les mieux payés du Japon, il met un point d'honneur à dessiner d'un trait simple et à écrire des dialogues intelligibles pour rassembler le plus grand nombre, utilisant une mise en page relativement classique, agrémentée de quelques points de vue et cadrages plus cinématographiques à l'occasion. 

 

photoL'auteur explose littéralement les limites du shonen

 

La complicité et la participation des lecteurs et téléspectateurs sont également des facteurs de la réussite de la licence. À chaque nouveau mystère, un jeu de piste, de logique et de réflexion se met en place avec le public. Même si la franchise suit la même routine, que l'intrigue de fond avec l'Organisation des Hommes en Noir avance à pas d'escargot cryogénisé, que les personnages sont toujours aussi crédules et que les situations sont toujours aussi génialement invraisemblables, c'est surtout l'inventivité et la minutie des enquêtes, les résolutions codifiées et le décorticage du motif des coupables qui captivent le public et garantissent la longévité de la série.

Les fans rencontrent continuellement de nouveaux protagonistes éphémères et peuvent tenter de rivaliser avec Conan, disposant des mêmes éléments que lui. Et entre nous, il n'est pas rare de revenir quelques pages en arrière pour être sûr de ne rien avoir laissé passer ou mettre le nez sur les indices qu'on n'avait pas vus, pas de honte à ça. Plus de 20 ans après les premières affaires classées de Shinichi, Gosho Aoyama parvient encore la plupart du temps à tenir son public en haleine et à le mener en bateau en gardant un ou deux coups d'avance pour ménager son suspense. 

  

photoQue la partie commence

 

27 ans et toutes ses dents

Avec une régularité quasi-religieuse depuis 1997, les 23 premiers films de la franchise sont sortis chaque année au mois d'avril au Japon. Le 24e, Detective Conan : The Scarlet Bullet, est quant à lui l’exception qui confirme la règle, puisque la pandémie l'a empêché de sortir comme prévu en avril 2020 et le film a dû être reporté en avril 2021. En plus d'avoir été le premier long-métrage Détective Conan à sortir dans les salles françaises (au pire moment, certes), Deadline a rapporté que le film a rapporté plus de 37 millions de dollars au box-office mondial pour son lancement au Japon, en Chine et sur quelques autres marchés. 

Le démarrage dans les salles japonaises a ainsi rapporté 2,2 milliards de yens (soit près de 20,5 millions de dollars) avec plus de 1,5 million de billets vendus. The Scarlet Bullet était également numéro 1 du box-office chinois, avec des recettes estimées à 109,6 millions de RMB (environ 16,8 millions de dollars). En 2019, le 23e volet, Détective Conan : Le Poing de Saphir Bleu, s'était même imposé face à l'écrasant Avengers : Endgame de Marvel.

 

photoCette obsession qu'ils ont tous avec les pierres précieuses

 

D’après un article de Forbes, le film est sorti au Japon le 12 avril 2019 et a rapporté 1,88 milliard de yens (soit environ 17 millions de dollars) pour son week-end d’ouverture. Ce nouveau long-métrage est resté en tête du box-office japonais pendant trois semaines, jusqu'à ce qu'Avengers : Endgame vienne le détrôner à son lancement. Mais, lors de sa quatrième semaine, Détective Conan a regagné sa première place, battant à la fois Pokémon : Détective Pikachu et la méga-réunion super-héroïque du MCU qui cartonnait alors aux quatre coins du monde. 

  

"Avengers : Endgame, le film qui est numéro un dans tous les cinémas... sauf au Japon."

Toujours au Japon, The Scarlet Bullet a même réalisé le 3e meilleur démarrage en IMAX sur le territoire durant la pandémie et le 8e meilleur démarrage IMAX de tous les temps sur le territoire, dépassant  Rogue One : A Star Wars Story et Star Wars : Le Réveil de la Force. En ce qui concerne la version papier, le succès reste constant au Japon où le tome 96 s'est vendu à 710 000 exemplaires et s'est hissé sur la deuxième marche du podium des plus grosses ventes pour les titres sortis entre avril 2019 et mars 2020.

 

photoIls sont là les vrais Avengers

 

ET C'EST PAS FINI...

En 2007, Gosho Aoyama a laissé entendre dans une interview au journal Sankei Shimbun qu'il avait prévu une fin, mais qu'il n'avait pas encore l'intention de conclure son oeuvre, promettant simplement qu'il ne trahirait pas les espoirs des fans. Quatorze ans plus tard, force est de constater que le maître souhaite continuer à jouer les prolongations. Et ça tombe bien puisque la franchise devrait encore avoir de beaux et nombreux jours devant elle.

En plus d'être la première série du Weekly Shōnen Sunday à avoir dépassé les 1000 chapitres, le manga atteindra bientôt son 100e tome, dont la sortie nationale le 18 octobre prochain va très probablement créer l'événement. De même, un 25e long-métrage a été annoncé pour 2022 dans la scène post-générique du précédent, et n'a a priori aucune raison de voir son succès décliner au Japon.

 

photoSuccès oblige, Conan ne va pas chômer ni retourner à l'école de sitôt

 

En ce qui concerne la série animée qui fait partie des plus longues encore en cours, le fait que les 42 premiers épisodes (qui correspondent à la première saison) aient rejoint le catalogue de Netflix, notamment en France où seuls 170 épisodes avaient été diffusés, devrait permettre de pérenniser un peu plus la licence et de la populariser auprès des néophytes et des nouvelles générations. Tout ça sans censure. 

Détective Conan est donc une oeuvre quasi intemporelle, qui a réussi à s'implanter dans la culture populaire  japonaise (la petite ville d'Hokuei d’où est originaire Gosho Aoyama étant d'ailleurs un musée géant à la gloire du détective), mais également à l'international. Reste maintenant à savoir si Shinichi va retrouver son corps d'adolescent avant que Luffy mette la main sur le One Piece et s'il le fera avant ou après la prochaine décennie.

Tout savoir sur Détective Conan

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commentaires
Miami82
18/09/2021 à 23:46

J'ai souvenir d'une série animée sympa mais qui se terminait toujours en utilisant de grosses ficelles (au sens propre), ce qui gachait un peu le truc.

CobraX28
18/09/2021 à 19:24

Dommage qu'il y ait pas la même popularité comme Les enquêtes de Kindaichi en France.
Dommage !!

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