Snowpiercer : ça glisse ou ça déraille pour la série SF de Netflix ?

Mathieu Jaborska | 21 mai 2020
Mathieu Jaborska | 21 mai 2020

Snowpiercer revient de loin. Et on ne parle pas du train, mais bien de cette série, passée entre de nombreuses mains. Annoncée en 2016, elle devait être réalisée par Scott Derrickson, avec Josh Friedman au poste de showrunner. Mais quelques "différends artistiques" plus tard, elle s'est vue confiée à Graeme Manson, aidé par les reshoots de James Hawes.

Un sacré bazar en coulisses, donc, qui a ajouté une pincée d'appréhension dans les attentes du public. Aujourd'hui, Snowpiercer est prêt, et débarque lundi 25 mai sur Netflix en France, après sa diffusion sur TNT aux Etats-Unis. On a vu les 4 premiers épisodes de cette grosse production mettant en scène Jennifer Connelly et Daveed Diggs, et on vous en parle ici.

 

photo SnowpiercerI'm on the nightrain, never to return

 

SNOWPIERCER : LE FILM : LA SÉRIE

Au générique, la mention "adapté du film de Bong Joon-ho" apparait avant la mention de l'excellente bande-dessinée de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette. S'adressant en priorité aux amateurs du cinéaste coréen, la série se veut la réalisation d'un fantasme de spectateur : pouvoir explorer l'intégralité des wagons de ce train interminable, et gommer grâce à son format les ellipses frustrantes mais nécessaires du long-métrage. Pour ça, et à notre grand bonheur, elle étend ledit train, désormais long, comme il est précisé au début de chaque épisode, de 1 001 wagons.

En dépit de quelques emprunts et références à la bande-dessinée, dont une ouverture animée rendant en quelque sorte hommage au dessin dépressif de Rochette, tout se calque sur le film, des designs extérieurs (parfois limités par les effets spéciaux) à l'esthétique globale, reproduite presque à l'identique, en passant par les éclats de violence. C'est à croire que les créatifs partent du principe que tout le monde est déjà familier de l'univers, tant ils s'attardent peu sur les aspects techniques de celui-ci.

 

photo SnowpiercerLoin du service de la SNCF

 

Au milieu de tout ça, deux personnages inédits s'opposent. D'un côté, un "sans-billet" sorti de sa condition en pleine tentative de révolte (Daveed Diggs). De l'autre, une mystérieuse représentante de la conciergerie, organisme chargé de veiller à l'ordre dans la micro-société ferroviaire. Dans ce rôle, Jennifer Connelly excèle, comme une version humanisée de son prédecesseur. Le premier, sorti de l'enfer populaire, se met à explorer les différents wagons, découvrant avec le spectateur la véritable star de la série : sa direction artistique, perpétuant l'exotisme qui rendait l'essai cinématographique si intrigant. Chaque wagon est un petit univers en soi, et les découvrir motive à binge-watcher les épisodes à la vitesse d'un TGV.

Malheureusement, n'est pas Bong Joon-ho qui veut. Le maître avait le chic pour adapter sa mise en scène à son décor exceptionel, figurant à l'aide de mouvements de caméra ciselés l'horizontalité du microcosme présenté. Ici, la réalisation bien plus conventionelle se perd dans des environnements certes parfois très beaux mais à la limite du crédible. La largeur des wagons est à géométrie variable, au point qu'on finit parfois par oublier que l'action se déroule sur des rails.

L'absence de chronologie dans la visite desdits wagons ainsi qu'un refus d'expliciter un ordre spatial précis n'arrangent pas les choses. Descendre, remonter, là n'est pas la question, puisque les personnages importants se déplacent à leur guise dans le train, se téléportant au gré des séquences grâce à un ajout scénaristique fort pratique. L'expérience de spectateur consiste dès lors à oublier volontairement toutes les possibilités d'expérimentations géographiques et visuelles permises par la conception de l'arche mobile, et profiter d'un voyage loin d'être désagréable. Plus facile à dire qu'à faire, surtout quand on admire encore la façon dont le réalisateur de Parasite est parvenu à s'approprier le moyen de transport.

 

photo, Daveed Diggs, Jennifer Connelly, SnowpiercerUn duo de choc

 

TRAIN-TRAIN QUOTIDIEN

Privée de toute notion de progression dès les 40 premières minutes, la saison patauge très vite et pose rapidement des questions. Comment adapter un développement narratif effréné sur 10 épisodes ? Les scénaristes ne se cassent pas vraiment la tête et tuent volontairement et pas très subtilement dans l'oeuf l'insurrection promise pour se concentrer sur une enquête policière certes plaisante à suivre mais néanmoins forcément déconcertante.

La lutte des classes, pilier théorique de la BD et du long-métrage, passe donc au second plan et s'étouffe forcément, tant elle manque de profondeur. Dommage, l'idée de redécouper le train en classes pour mieux hiérarchiser les strates de la population était bonne. Mais en l'occurence, les riches sont très riches et particulièrement méprisants et les pauvres très pauvres et particulièrement héroïques. Loin, très loin de la réflexion anarchique de son modèle, ces premiers épisodes récupèrent maladroitement quelques idées essentielles (le concept d'écosystème social), quand ça les arrange.

 

photo, Daveed DiggsLes pauvres vs le scénario

 

Heureusement, la première partie de la série parvient habilement à faire avancer le récit sans la moindre longueur et laisse déjà entrapercevoir un point de rupture ambitieux, à la hauteur de sa direction artistique réjouissante. La fable d'anticipation qui se loge en première classe, jusqu'ici simple et frustrante toile de fond, pourrait enfin prendre les commandes de la locomotive, histoire de sortir l'ensemble de la case "gros divertissement du dimanche soir".

D'autant plus que certaines idées narratives en germe rendues possibles grâce au format particulier de cette première saison et représentées par le personnage trouble de Connelly parviennent sans mal à intriguer et à donner envie de rester à bord pour les six épisodes restants.

 

photo, Mickey Sumner, Daveed DiggsAucun gilet jaune ne passera

 

Dans ces premiers épisodes, TNT cherche à exploiter l'esthétique de la première adaptation filmique sans s'intéresser à son sens. Déconcertante mais logique aux vues du format choisi, l'intrigue se suit donc sans déplaisir, mais en espérant que la suite exploitera plus en profondeur le postulat original, aussi bien formellement que thématiquement.

Snowpiercer sera diffusé en intégralité dès le 25 mai 2020 sur Netflix.

 

Affiche US

commentaires

Petipo
22/05/2020 à 23:38

Suis-je le seul à trouver ce concept totalement absurde depuis le départ ?

ThierryTix
22/05/2020 à 12:39

Très bon article, merci. Cela me motive à poursuivre l'épisode 1, même si je n'ai pas beaucoup de bonne volonté. Le seul moyen de rendre cette évolution cop show cohérente serait de le replacer dans un contexte fort du concept initial. Malheureusement, j'apprends aujourd'hui que ce sera sur Netflix. D'ici 2 semaines tout le monde en parlera comme la meilleure série du moment, ce sera un enfer (pire que manger de la gelée de cafard).

zetagundam
21/05/2020 à 23:18

Est-ce qu'à tout hasard Jennifer Connelly ne souffrirai pas d'anorexie car j'ai l'impression qu'elle perd du poids chaque année et cela en devient presque flippant ?

Geoffrey Crété - Rédaction
21/05/2020 à 18:43

@Oliviou

Vu comme Mathieu a déjà été régulièrement accusé d'être trop méchant (comme toute l'équipe en fait), je dirais qu'il attend simplement d'avoir vu la saison pour y voir plus clair, puisque certaines fois, la série est vraiment construite comme ça.
Avec toute la sincérité que chaque rédacteur a dans l'équipe, et qui nous vaut toutes les semaines des remarques. Mais cela fait partie du jeu ;)

Oliviou
21/05/2020 à 18:38

Ça sent un peu le critique qui se force à aimer, je me trompe ? Ici ça va tranquillement attendre les premiers retour sur la série complète avant de se lancer.

Drachiam
21/05/2020 à 15:46

Pour la sublime et talentueuse Jennifer Connelly, je vais peut-être me laisser tenter...

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