Sharp Objects : notre bilan de la série phénomène avec Amy Adams

Mise à jour : 30/08/2018 12:47 - Créé : 30 août 2018 - Christophe Foltzer
photo Sharp Objects
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Nous avions déjà consacré un petit dossier à la série Sharp Objects début juillet à l'occasion de sa diffusion sur HBO et OCS City en US+24. Maintenant qu'elle est achevée, il est grand temps d'en faire un bilan.

Attention, SPOILERS.

 

OBJET TRANCHANT

Dès son premier épisodeSharp Objects posait les bases : une ambiance poisseuse et étouffante, des personnages ambigus et fracassés par la vie, une petite bourgade en apparence tranquille, l'horreur sous le vernis propret des apparences. Et au milieu, Camille Preaker (fabuleuse Amy Adams), journaliste tourmentée obligée de revenir à Wind Gap pour enquêter sur le meurtre brutal de deux adolescentes. Un postulat des plus classiques donc, à la croisée de Twin Peaks, True Detective et d'autres incontournables du genre, qui nous promet un sentier balisé de quelques passages obligés.

 

photo Amy AdamsFabuleuse Amy Adams

 

Et, dans une grille de lecture superficielle, Sharp Objects, c'est exactement cela. Nous avons ainsi droit à l'enquête attendue, au faux coupable, à la communauté repliée sur elle-même, aux errements progressifs de son protagoniste principal. Tout pareil on vous dit. Sauf qu'en réalité, pas du tout. Parce qu'il ne faut pas oublier que la série est l'adaptation du roman Sur ma peau de Gillian Flynn, qu'elle est déjà à l'origine de Gone Girl et Dark Places et que donc, fort logiquement, les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles en ont l'air au départ. Qui attend de Sharp Objects une enquête minutieuse et haletante sera fatalement déçu. Qui espère une plongée bouleversante dans les ténèbres humaines ne pourra contenir sa joie. Vous voilà prévenus.

 

photo, Sharp Objects saison 1, Patricia ClarksonUn couple tout propre en apparence. C'est louche.

 

UNCANNY VALLEE

Il est impressionnant de constater à quel point le réalisateur Jean-Marc Vallée a réussi son pari en très peu de temps. Dès les premières minutes de la série en fait, en installant une ambiance unique qui en appelle à nos secrets les plus traumatisants. Qu'il s'agisse de la photographie, accentuant les zones d'ombres, de la mise en scène jouant sur le détail ou de la bande-son, éthérée et dense tant dans ses bruitages que le choix des musiques, Vallée nous propose avec Sharp Objects une série-univers comme on en a rarement vu ces derniers temps. A l'heure où la série américaine est à son zénith en nous proposant des oeuvres audacieuses et marquantes toutes les semaines, Vallée pousse le cran encore un peu plus loin en livrant une oeuvre reposant essentiellement sur le sensitif et moins sur l'intellectuel.

 

photo Sharp ObjectsAmbiance...

 

On peut y voir effectivement une espèce d'effet miroir avec la série Mindhunter de Netflix (autre joyau récent), tant les deux créations arrivent au même point émotionnel en empruntant des chemins radicalement opposés. Là où la série de David Fincher nous plongeait dans l'esprit des serial-killers, donc dans un mouvement dirigé vers l'extérieur, Sharp Objects intériorise toutes ses problématiques en façonnant l'univers quotidien entier du personnage principal selon l'intensité de ses névroses. Oui, la série entière repose sur Camille Preaker, perdue entre passé traumatisant, présent en friche et futur incertain, le tout s'entremêlant au point de faire douter de la réalité. De ce fait, l'enquête policière n'a que peu d'importance puisque le coeur de l'histoire réside dans le parcours du personnage perdu dans son propre labyrinthe.

 

photo, Sharp Objects saison 1, Chris MessinaUn policier dépassé par une communauté des plus étranges

 

LE DIABLE DANS LES DETAILS

Si l'on ne devait retenir qu'un mot pour qualifier Sharp Objects, ce serait clairement "ambiguïté". La série entière est construite sur cette notion où rien ni personne n'est jamais ce qu'il semble être. On peut y voir là une critique de la société américaine rurale à l'heure du Président Trump (coincée dans sa tradition de grandeur erronée, refusant de reconnaitre son mépris historique, notamment concernant la Guerre de Sécession, que Wind Gap continue de célébrer chaque année en vantant les mérites de l'héroïne locale), tout autant que le repli sur soi au moment où le monde n'a jamais été aussi interconnecté. On peut aussi y voir les méfaits d'un communautarisme poussé à son extrême, symboliquement incestueux, qui se nourrit de sa propre jeunesse pour éviter de se regarder en face. Le personnage d'Adora (incroyable Patricia Clarkson) en étant le meilleur exemple, véritable châtelaine, faisant vivre la ville avec son entreprise familiale, souffrant du syndrôme de Münchausen et tuant des jeunes filles. Tout un symbole.

 

photo, Eliza Scanlen, Sharp Objects saison 1Amma Crellin (Eliza Scanlen)

 

Mais, encore une fois, on ferait fausse route parce que Sharp Objects est très loin de n'être que cela. C'est dans sa construction effective que la série révèle son génie. Sharp Objects n'est pas une série du genre fantastique-horreur et pourtant, elle fait peur à de nombreuses reprises. Notamment par les apparitions fantômatiques de Marian Crellin, la soeur décédée de l'héroïne, qui occupe généralement l'espace du cadre sans que l'on s'en rende compte de prime abord, étant là tout le temps, comme un souvenir qui ne voudrait jamais nous quitter mais dont le regard pesant influerait sur nos décisions. Des fulgurances tirées tout droit du cinéma fantastique le plus noble, subtiles et discrètes qui prouvent à qui en doutait encore que la peur n'est jamais aussi efficace que lorsqu'elle en appelle à l'imagination et au doute du spectateur, par opposition aux jumpscares intempestifs à la mode depuis quelques années.

 

photo, Sharp Objects saison 1, Amy Adams

 

CRYPTE FAMILIALE

Sharp Objects, on le voit, n'a rien d'un programme banal ou anodin, c'est avant tout une gigantesque série psychanalytique qui décortique les névroses de l'humain moderne et la vie en groupe. Si certains pourront y voir une caricature un peu grossière, la vérité est toute autre puisque la série, par ses multiples tableaux marquants, nous force à nous regarder en face dans toute notre belle laideur. C'est une oeuvre incisive qui expose notre inconscient au grand jour, qui nous prouve que nous ne sommes pas aussi maitres de nos actions qu'on ne le pense et qui met en rapport nos parcours individuels avec notre passé, notre enfance et les générations d'avant.

Tous les personnages de Wind Gap suivent une logique prédéfinie, s'inscrivent dans une tradition existentielle pernicieuse qui fait des ravages. Défiance respective, faux semblants, quotidien figé dans des habitudes permettant d'évacuer les vrais problèmes (la fête annuelle ou encore le rituel matinal du shérif en sont de parfais exemples) pour finalement digérer l'individu, tout en rejetant ceux qui ne correspondent pas au système (le faux coupable), tout en stigmatisant tous ceux qui viennent d'ailleurs (le policier du Kansas, Camille Preaker dans un sens). Une société qui se vampirise elle-même et qui se donne bonne conscience dans toute son horreur tout en évitant soigneusement d'assumer sa véritable identité (le personnage d'Alan, mettant tout à distance en écoutant continuellement de la musique pour recouvrir ses vrais problèmes). Bref, c'est du génie.

 

photo Sharp ObjectsUn passé qui refuse de mourir

 

A l'heure où la société occidentale s'enlise dans une crise majeure, économique et identitaire, à l'heure où le système nous pousse à la simplification intellectuelle et au manichéisme pratique, nous enfermant dans une bulle paranoïaque qui ne peut faire que des ravages lorsqu'elle éclatera, recevoir une série comme Sharp Objects est salutaire et indispensable. Comme pour nous rappeler que l'ombre est toujours là, surtout quand on s'y attend le moins, que l'humain n'est pas que noblesse d'âme et générosité, que les sourires de façade cachent généralement une réalité plus que terrible. Mais à aucun moment, la série ne juge ses personnages ou ne nous assène une morale toute faite, prête à consommer bêtement. Non, Sharp Objects est une série exigeante qui demande à son spectateur de se connecter avec sa propre part d'ombre pour suivre le parcours vers la lumière de son héroïne. On pourrait y voir une thérapie de groupe en quelque sorte, et on ne se tromperait pas de beaucoup. Tout en nous rappelant qu'au final, si l'on règle certains problèmes et traumas, leurs effets sont aussi à prendre en compte, comme l'indique la magnifique fin, toute en ambiguïté encore une fois.

 

Sharp Objects est un indispensable de l'année. Une série extrêmemement profonde, intelligente et sensible, servie par des comédiens exceptionnels, ainsi qu'une écriture et une mise en scène de haut vol. Regarder Sharp Objects, c'est se confronter à ses propres ténèbres, souffrir pendant 8 épisodes sans avoir la certitude de s'en sortir à la fin. Mais vous n'êtes pas tout seul, Jean-Marc Vallée, Gillian Flynn et Amy Adams sont là pour vous accompagner. Raison de plus pour ne pas hésiter davantage. Chef-d'oeuvre.

 

Affiche, Sharp Objects saison 1

commentaires

MitchLeDinausor 12/09/2018 à 14:06

Si c'est assez plaisant à regarder - et cela a beaucoup de charme - ça reste avant tout un manga avec des personnages très caricaturaux et un intrigue attendue (cf Jack Reacher, Death Note),
Aucune raison d'y voir un miroir qui "nous force à nous regarder en face dans toute notre belle laideur" ça c'est du pipeau. Et c'est pas le propos de la série.

Maxouzzz 04/09/2018 à 15:40

J'ai adoré et Amy Adams est phénoménale. A voir absolument !!!

Rita 03/09/2018 à 01:54

Série magnifique et tous les acteurs/actrices sont excellents. Un pur diamant noir.

Tyler Durden 02/09/2018 à 01:47

@Saysay

En effet vous n'avez pas compris...

Revoyez les scènes post-générique, on y découvre Amma et ses deux copines en train d'assassiner Ann et Natalie (Amma a toujours dit qu'elle pouvait faire faire aux gens ce qu'elle voulait), puis en solo en train de tuer Mae, sa pauvre voisine à Saint Louis...

white knight 01/09/2018 à 17:28

ah ba enfin je suis de retour.. merci Ecran Large de ne pas blacklister les intervenants car j'en ai la preuve, obligé d'utiliser un vpn pour acceder au site!

Saysay 01/09/2018 à 11:37

J ai pas compris la fin amma etait la complice d adora????

Christophe Foltzer - Rédaction 31/08/2018 à 12:11

@Laura :

Effectivement, nos doigts sur le clavier sont allés plus vite que notre pensée. Il y a une grosse différence en effet.

Laura 31/08/2018 à 08:25

C'est un syndrome de Münchausen par procuration, il y a une différence majeure entre les deux ^^

Thierry 31/08/2018 à 08:05

Je suis allé, très péniblement, jusqu'au bout des 35 premières minutes et puis je suis parti pour ne plus revenir en ces lieux mortifères où une alcoolique névrosée et déprimée, retourne dans le pays torturé de son enfance, tournant en rond. C'esttout gris, ennuyeux et en mode basses fréquences. Autant "Big Little Lies" est sans doute l'une de mes séries préférées, tant dans la forme que le fond, avec des actrices formidables et une histoire menée de façon excellente, autant cet objet de cinéma m'a donné envie de partir, loin, loin, loin de-là. :))

Hank Hulé 30/08/2018 à 19:10

Pas été au bout : trop poseur et artificiel. Três chiant aussi avec ce rythme leeeent et répetitif. Du génie ? Mon cul

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