Doctor Who saison 13 : critique d'un joyeux (presque) final

Ange Beuque | 4 janvier 2022
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Comme depuis le début de l'ère Chibnall, le spécial Doctor Who de fin d'année, Doctor Who : Eve of the Daleks, était programmé au 1er janvier. Et comme l'année dernière, c'est aux Daleks qu'est revenue la responsabilité de jouer les trouble-fêtes pour rassembler les familles britanniques devant la BBC. 

Attention : SPOILERS !

 

Doctor Who : photoOn avait prévu une soirée à 250. Puis on a écouté Castex

 

EVE OF THE DATES

Après avoir servi de parabole sécuritaire molle de l'écrou il y a un an, les Daleks repassent à l'offensive. Entre-temps, la saison 13 de Doctor Who a redonné à la série une certaine ampleur créative et artistique. Il y avait tout à craindre d'un retour à l'ordinaire des épisodes spéciaux décorrélés les uns des autres – une crainte que l'épisode balaie très rapidement.

Celui-ci s'ouvre sur Sarah (Aisling Bea), absolument pas ravie de passer son réveillon à l'accueil d'un centre de stockage, et son unique client (Adjani Salmon) venu se délester d'un vieux Monopoly. La première, qui croule sous les notifications des 99,99% de l'univers qui passent une meilleure nuit qu'elle, se montre acerbe et cynique à souhait, quand le second offre un contrepoint parfait par son altruisme et son indécrottable positivité.

 

Doctor Who: Eve of the Daleks : photoAvec Sarah, rien ne va

 

Servis par une écriture efficace, une composition solide et des interactions tour à tour touchantes et drolatiques, ces deux protagonistes emportent le spectateur par leur humanité. Leur dynamique porte l'épisode, dérivant vers une romance qui, pour convenu que soit son déroulement, est emballée avec suffisamment de soins pour charmer.

Côté cœur(s) c'est plus compliqué pour le Docteur, dont le rapprochement avec la fidèle Yaz stagne depuis plus d'un an. Dan (John Bishop), le liverpuldien bourru qui a intégré le Tardis après les péripéties du Flux, se charge de donner un coup de pied dans la fourmilière des sentiments en confrontant les deux voyageuses à leur déni. Et si le feu d'artifice final laissait espérer une concrétisation, la série joue la montre et se pare d'une dynamique de will they/won't they qui a déjà fait ses preuves par ailleurs. Pour charmante que soit cette indécision, le temps presse : il ne reste à Whittaker que deux spéciaux pour céder, ou non, à ce baiser libérateur.

 

Doctor Who: Eve of the Daleks : photoNick Quasi-Sans-Ex

 

SAME DALEK, SHOOT AGAIN

Mais puisque le Tardis rate – encore – la plage, tout ce beau monde se retrouve confronté à un ennemi qui donne du boulon à retordre au Docteur depuis sa deuxième aventure en 1963. Si le Dalek fait partie des emblèmes indiscutables de la série, il nécessite un peu d'huile dans ses rouages quasi sexagénaires pour éviter la rouille conceptuelle.

Afin de transcender sa condition de boîte de conserve énervée et ne pas rejouer indéfiniment la même trame, les scénaristes se plaisent à le démultiplier (À la croisée des chemins dans la saison 1), lui conférer un ancrage spatio-temporel particulier (Daleks in Manhattan dans la saison 3) ou approfondir son lore (L'asile des Daleks et sa querelle entre anciens et modernes dans la saison 7).

Pas question ici de trahir le canon, juste d'optimiser le leur : les Daleks apparaissent fidèles à eux-mêmes, pour le rire et pour le meilleur. Souhaitant se venger du Docteur suite à la désintégration de leur armée par le Flux, ils font irruption au bout de quelques minutes à peine, épargnant un faux suspense dispensable et permettant de plonger rapidement au cœur de l'intrigue. La faiblesse de leur effectif – il y en a trois tout au plus – les rend paradoxalement plus inquiétants que lorsqu'ils investissent l'écran par millions, surtout que l'épisode prend la forme d'un huis clos aux issues condamnées et aux multiples impasses.

  

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Les Daleks montent des stratégies, s'adaptent et se délectent ostensiblement du piège mortel dans lequel les personnages sont enfermés. Ils ont appris de leurs innombrables déconvenues : une fois n'est pas coutume, le si commode tournevis sonique du Docteur est neutralisé. Sans son couteau suisse scénaristique multifonction, le Docteur apparaît par moment désemparé et, pour peu de ne pas s'être fait spoiler le concept de l'épisode, il y a quelque chose de saisissant à le voir passer par le fil du laser en même temps que ses compagnons et les deux protagonistes tout juste intronisés.

Si ces exécutions sommaires confortent la menace Dalek, la précision de leurs tirs est toujours ajustée au plus près des besoins scénaristiques. L'épisode assume parallèlement leur héritage kitschouille en usant de second degré, tournant en dérision aussi bien leur nom que leur difficulté à venir à bout d'un simple volet, quand il ne suffit pas de se baisser pour les éviter... ou de courir en rond autour d'eux. Ce spécial trouve ainsi un point d'équilibre intéressant entre leur désuétude et leur dangerosité.

 

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SOUS LES PAVÉS, LES ENNUIS

Si le script s'autorise à tuer ses personnages, c'est parce qu'ils sont captifs d'une boucle temporelle. Amorcée très tôt dans l'épisode, celle-ci est presque instantanément prise en compte comme tel par les héros. Ce procédé est devenu un trope science-fictionnel, et Dr Who en a lui-même déjà usé par le passé (La fête des Pères dans la saison 1) : la lucidité des protagonistes épargne donc au spectateur quelques passages obligés dont il connaît les rouages par cœur.

Ce gain de temps se révèle extrêmement profitable à l'épisode, parfaitement rythmé et ménageant d'une boucle à l'autre ce qu'il faut de rebondissements et d'évolutions du rapport de force. En découle, par moment, un flow de slasher décomplexé lorsque les personnages vont au-devant de leur destin avec résignation, voire avec malice, entrecoupés d'échanges comiques ou attendrissants.

Mais le script désamorce l'inconséquence inhérente au procédé : certes, les morts ne sont qu'éphémères, mais la durée de la boucle se réduit d'itération en itération. L'urgence est d'autant plus perceptible que les Daleks, de leur côté, se multiplient et anticipent les actions des compagnons en se basant sur leurs précédents faits et gestes. Le Docteur, dont le discours de motivation est anti-einsteinien au possible – elle recommande d'essayer la même chose encore et encore jusqu'à ce que ça fonctionne –, est forcé de remiser une partie de ses plans pour s'en remettre à l'imprévisibilité.

 

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La boucle en elle-même, logiquement articulée autour de minuit, entre en écho avec ce changement d'année écartelé entre ses habituels cortèges de bilans et de bonnes résolutions. Le Tardis lui-même en profite pour opérer sa réinitialisation – en mode combustion/phénix plutôt qu'en mode pépère/windows 95 - une manière de tourner la page du Flux pour repartir à zéro.

Ce n'est pas par hasard si le huis clos se déroule dans un centre de stockage, où l'on vient entreposer ce dont on n'a pas le courage de se débarrasser – ou matérialiser sa peur de l'avenir, ainsi qu'en atteste le compartiment survivaliste. Nick y entrepose les affaires de ses ex « au cas où » : un boulet psychologique qu'il dépassera au gré des boucles, aboutissant à une destruction cathartique qui lui permet, enfin, d'aller de l'avant dans sa relation avec Sarah.

Cette petite boucle en cache une seconde de plus grande envergure, qui est sur le point de s'achever. Comme le rappelle un caméo final en forme de clin d’œil à la première aventure de Jodie Whittaker, la sienne aussi s'apprête à se refermer. Cet épisode de Nouvel An remplit parfaitement son office, avec un concept de boucle temporel habilement géré, des Daleks bien exploités et une histoire d'amour attachante. Le regain créatif se confirme : vivement Pâques pour la prochaine aventure.

 

Doctor Who: Eve of the Daleks : photo

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