Oussekine : critique d’une mini-série nécessaire sur Disney+

Antoine Desrues | 16 mai 2022
Antoine Desrues | 16 mai 2022

La section Star de Disney+ n’est pas seulement une opportunité de cataloguer les productions plus matures de la plateforme. C’est aussi un portail vers la création de nouvelles propositions, en particulier à l’international. La France n’en est pas à son coup d’essai, mais Oussekine, mini-série sur la mort brutale de Malik Oussekine en 1986 de la main de policiers, fait figure d’uppercut impressionnant.

Memories of Murder

Qu’il s’agisse de Netflix ou d’Amazon Prime Video, les productions françaises des plateformes de SVoD peinent souvent à s’extraire des carcans d’une télévision hexagonale à la ramasse. C’est pourquoi on pouvait être à la fois étonné et inquiet de voir Disney+ investir dans une mini-série autour du meurtre raciste de Malik Oussekine, étudiant d’origine algérienne frappé à mort par des policiers alors qu’il rentrait tranquillement chez lui.

Si cet événement tragique a bouleversé la France de Mitterrand, on s’est habitué aux fictions lâchement spectaculaires et larmoyantes sur ces affaires devenues des symboles nationaux, que ce soit sur TF1, M6 ou France Télévisions. On en vient d’ailleurs à se demander pourquoi Oussekine n’est pas passé par ce canal logique, à moins que ce ne soit dû à la sensibilité de son sujet, malheureusement plus actuel que jamais.

 

Oussekine : photoUn drame toujours aussi actuel

 

En tout cas, cette frilosité supposée profite grandement au passage de la création d’Antoine Chevrollier (réalisateur de plusieurs épisodes du Bureau des légendes et de Baron Noir) du côté de Mickey, car son ambition s’en voit décuplée. Au-delà de la qualité indéniable de sa reconstitution (épaulée par une photographie habile, toute en teintes pastel et en lumières diffuses), Oussekine a quelque chose de presque cotonneux, tel le souvenir un peu flou d’une époque fantasmée à la fois par le spectateur et par son protagoniste, persuadé de l’égalité des chances promise par une nation inclusive.

Au retour d’un concert de jazz auquel le jeune Malik (Sayyid El Alami) se rend avec le sourire jusqu’aux oreilles, le doux nuage devient soudainement brouillard. Voilà la grande idée d’Oussekine : ne pas nous montrer tout de suite la mort tragique de Malik, poursuivi sur plusieurs rues par des policiers voltigeurs. Le raccord est fait sur ses frères Mohamed et Benamar (Tewfik Jallab et Malek Lamraoui) et ses sœurs Sarah et Fatna (Mouna Soualem et Naidra Ayadi), qui comprennent dès le lendemain matin que quelque chose cloche.

 

Oussekine : photoHiam Abbass, absolument parfaite en mère désoeuvrée

 

Trauma intime et collectif

Par ce hors-champ tétanisant, la série investit un vide : celui de l’attente insoutenable de réponses claires. La mort est à peine confirmée qu’il faut déjà envisager la gestion des médias et l’ampleur à venir de cette injustice. Chevrollier et ses scénaristes ont l’intelligence de centrer leur premier épisode uniquement sur cette journée infernale, où la fratrie Oussekine est séparée, envoyée aux quatre coins de Paris avant de se rassembler dans un dernier plan déchirant.

De la sorte, le point de vue de la mise en scène évite soigneusement de juste traduire un drame national et sa récupération politique. Pour sûr, la série met en avant sa nécessité, notamment à travers le soutien des étudiants, mais n’en oublie jamais sa dimension obscène, jusqu’au "geste" calculé d’un président venu présenter ses condoléances en envahissant l’espace de vie de cette famille dont on a arraché l’un des fils.

 

Oussekine : photoUn plan qui frappe en plein coeur

 

Il y a ainsi une richesse miraculeuse dans les quatre épisodes d’Oussekine, dont la sobriété affichée pourrait se réduire à retranscrire les divers événements d’une affaire étalée sur quatre ans. Au contraire, la caméra n’en oublie jamais la douleur de cette famille, qui sert de pivot au travers d’une réalisation qui épouse avec justesse et pudeur leur subjectivité.

C’est dans certains raccords que la série trouve ses meilleurs moments, lorsque ces regards endeuillés se voient dépassés par l’horreur d’un racisme institutionnalisé. On pense en particulier à cet appel glaçant dans une cabine téléphonique, qui amène à découvrir un kiosque à journaux arborant la une diffamatoire de Minute.

 

Oussekine : photoMarche funèbre

 

Assassins de la police

Les proches de Malik n’ont jamais voulu que cette affaire atteigne un tel degré de médiatisation, mais le simple devoir de justice se retrouve embarqué malgré lui dans un questionnement profond sur l’identité morale de la France. Mais le pire dans tout ça, c’est que cet élan étourdissant est contrasté par la structure globale de la mini-série, qui ne cesse de se moduler autour de celle de son premier épisode. Tout est dans l’attente et la stagnation, à cause des coulisses d’un gouvernement qui fait tout pour mettre des bâtons dans les roues des tribunaux.

Oussekine fonctionne donc sur une suite d’à-coups et de flashbacks plutôt bien sentis, y compris en ce qui concerne la reconstitution du meurtre de Malik. On pourrait reprocher à la série le suspense un peu puant qu’elle essaie de façonner autour de sa monstration, mais en distillant le temps de la sorte, elle fait de ce choc une sorte de fantôme, qui se répand dans et en dehors des épisodes pour mieux refléter sa terrible actualité.

 

Oussekine : photoNous devant la série

 

En jouant sur l’insatisfaction de sa conclusion, Antoine Chevrollier nous renvoie en pleine face la manière dont l’affaire Oussekine sert plus que jamais de jurisprudence en ce qui concerne le traitement de la violence policière, alors que les décès de Rémi Fraisse et d’Adama Traoré résonnent indirectement sur ses images reproduisant l’année 1986. En résulte une série qui sait canaliser sa colère et son désespoir, comme ses personnages brillamment incarnés.

Il convient d’ailleurs de souligner le prestige d’un casting cinq étoiles, de Kad Merad à Olivier Gourmet en passant par Hiam Abbass, dont les performances élèvent une mise en scène exigeante, surtout dans un épisode final de procès qui évite les nombreux pièges du genre. Jusque dans sa dernière ligne droite, la mini-série de Disney+ se montre exemplaire, et trouve le juste équilibre entre le devoir de mémoire et le récit intime sans jamais paraître intrusive. Paradoxalement, c’est en parvenant à conserver cette distance qu’Oussekine évoque une France à l’hypocrisie systémique, où les termes "liberté, égalité et fraternité" sont depuis trop longtemps dénués de sens.

Oussekine est disponible en intégralité sur Disney+ depuis le 11 mai 2022

 

Oussekine : Affiche française

Résumé

Bien loin du téléfilm "à la France 2" qu’on aurait pu craindre, Oussekine est une reconstitution bouleversante, qui n’oublie jamais de garder les tourments de cette famille au cœur de sa démarche artistique. Une grande réussite, dont la densité de l’écriture permet de traiter en substance d’une France toujours aussi déboussolée.

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commentaires
captp
18/05/2022 à 14:56

Pour les plus jeunes qui pourraient se faire feinter par un effet d'optique , on était bien la aussi sous un bon vieux gouvernement autoritaire de droite qui veut nous faire passer sa réforme inégalitaire par la force.

voilà ... Bonne journée !

Rorov94M
17/05/2022 à 16:40

C'est la triste histoire d'un petit gars qui s'est fait tuer.
Tout simplement...
Ça aurai pu être notre pote,notre copain d'école ,de bahut...

Rorov94M
17/05/2022 à 16:37

La bavure Oussekine n'a rien à voir avec les affaires"Théo,Adama,michel..."où les flics sont victimes et calomniée par nos élus et les médias.
Là on est dans un cas de meurtre purement et simplement.
Le fait que l'on nous fait croire à longueur de temps à un racisme et des bavures systémique policières (ce qui est faut)pourrai nous faire oublier que Malik Oussekine n'avait rien à voir avec un dealer notoire, un violeur à fourchette!
Et sa famille est resté digne encore de nos jours,sans remettre en cause l'ensemble de la police,voir notre pays.
Malgré sa soif de justice non étanchée...

NeoGeo
17/05/2022 à 14:28

@ Numberz : complètement d’accord

Jeff
17/05/2022 à 12:04

c'est pas lui qui a été tué par les indépendantistes algériens?

jeff
17/05/2022 à 11:35

@lordsinclair
"Racistes". le mot est lâché..

@sansmoi
t'as tout dit..

Lord Sinclair
17/05/2022 à 10:11

Grosse mobilisation de bon gros racistes sur le sujet... Qui ne intéressent surtout pas à l’œuvre présentée, mais cherchent à justifier leurs propres immondes tendances.
"C"est celui qui dit qui est, gnagnagna..."

Kobalann
17/05/2022 à 09:52

Pitié comparer ce drame aux cas remi Fraisse et Adama traore n'a juste pas de sens. Oussekine on parle d'un autre temps d'une autre époque et pour les 2 affaires citée quand on connaît le fond des dossiers on sait que il n'y avait aucune intention de tuer.
Pour Fraisse c'est déjà passer en jugement il me semble, et pour l'affaire Traore ce que j'ai lu du dérouler exacte des événements il est attendu que ça se finisse par une relaxe (quoiqu'en dise le "comité " Traoré).
Ne pas comparer l'incomparable

turokk
17/05/2022 à 09:31

Marrant, une série de gauche qui a une bonne critique.

Numberz
17/05/2022 à 07:47

Si on devait faire un film a chaque bavure, on se retrouverait avec une anthologie.
Si on devait faire un film a chaque caillassage de flics ou pompiers, on serait à la phase 10 du MCU

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