Foundation : critique de l'épopée spatiale d'Apple TV+

Mathieu Jaborska | 20 novembre 2021
Mathieu Jaborska | 20 novembre 2021

Lentement mais surement, les grands cycles de la science-fiction s'invitent sur nos écrans, quelles que soient leurs tailles. Presque simultanément au succès du Dune de Denis Villeneuve et à l'annonce des adaptations de L'Incal et HypérionApple TV+ diffusait sa version de Foundation, supervisée quatre ans durant par David S. Goyer et Josh Friedman. Une série plus redoutée qu'attendue : l'écriture d'Asimov parait incompatible avec les standards narratifs et esthétiques du divertissement hollywoodien. Et ce n'est pas le résultat qui va nous en dissuader.

the binding of isaac

Passons directement aux aveux : l'auteur de ces lignes n'a pas relu Fondation depuis sa tendre adolescence, et n'a pas eu le temps - overdose de séries et films oblige - de se replonger dans les écrits d'Asimov avant de pondre ce texte, à son grand regret. Et pourtant, l'ampleur des thèmes de l'auteur est restée, pour lui et pour bien d'autres amateurs de science-fiction, une référence. Car le cycle fait preuve d'une ambition toujours inégalée en prenant comme sujet un empire, un univers, le concept de futur même plutôt que les petits problèmes de ses personnages, aussi intéressants soient-ils. C'est pourquoi il est réputé inadaptable, et c'est pourquoi, en dépit de toute la bonne volonté du monde, Goyer et Friedman ne sont pas parvenus à l'adapter.

Les transgressions devaient de toute façon être nombreuses, tant la nature des évolutions narratives de cet immense récit étendu sur des décennies, des siècles, voire quelques millénaires demeure aux antipodes des codes scénaristiques communément établis. Il est difficile pour le très grand public de s'attacher à une fiction audiovisuelle sans protagonistes identifiables à suivre, sans trajectoire familière, a fortiori dans un contexte de forte compétitivité des plateformes, auquel Apple TV+ participe activement.

 

Photo Lou Llobell, Jared HarrisUn très bon choix de casting : Jared Harris en Hari Seldon

 

Les scénaristes ont donc choisi d'hypertrophier les arcs narratifs de certains personnages clé ou carrément de leur inventer des caractéristiques, quitte à réécrire les romans ou même à purement et simplement les contredire (le personnage de R. Daneel Olivaw, majeur dans l'oeuvre de l'écrivain, ici très différent). Heureusement, ces multiples partis-pris, inévitables, ne vont pas sans une réflexion sur le défi d'adaptation. Les héros sont justement contraints à philosopher sur le poids de leurs destinées individuelles dans un plan global, impérial ou dissident, trahissant un aveu d'échec presque sincère : impossible de raconter le collectif sans passer par l'individu, ses peurs, ses désirs et ses faiblesses.

Malheureusement, ils existent moins pour accaparer et métamorphoser les idées d'Asimov que pour les rentrer au forceps dans le carcan de l'écriture hollywoodienne. L'idée de manipuler le média sériel afin de réaffirmer la place de l'humain et de ses sentiments dans des mouvements historiques qui paraissent le dépasser est une trahison tout à fait louable, qui crée même quelques ponts thématiques avec une autre adaptation ambitieuse, réussie cette fois : le Cloud Atlas des soeurs Wachowski.

Encore faudrait-il que les trajectoires et les dialogues soient moins calibrés à la virgule près, et n'empiètent pas sur tout le reste. Si l'objectif est de souligner le poids des décisions d'individus sur le destin de leur civilisation, pourquoi leurs émois sont-ils aussi convenus, surtout dans un univers rempli à ras bords de cultures forcées de cohabiter ? Pourquoi les deux personnages principaux, joués par Lou Llobell et Leah Harvey, sont-ils aussi contraints par leurs romances peroxydées, qui cannibalisent les enjeux de la deuxième partie de la saison ?

 

Photo Daniel MacPherson, Leah HarveyUne vraie coupe au carré

 

space opératique

Foundation n'est ni une transposition ni une réappropriation des romans d'Asimov. Elle ne les adapte pas : elle s'en inspire. La série exige qu'on oublie les thématiques politiques, religieuses, sociales et écologiques, toutes étudiées sur le long terme, de l'oeuvre originale. Dès lors, elle se mue en space opera quelconque, réalisé avec rigueur, produit avec beaucoup d'argent et parfois exaltant lorsqu'il emprunte des concepts à l'auteur ou à ses collègues.

Un cheminement qui ne joue pas non plus en faveur de sa reconnaissance critique : le spectaculaire premier épisode, confié à un cinéaste très compétent (Rupert Sanders, injustement conspué pour son étrange remake de Ghost in the Shell), mobilise toute la puissance visuelle du studio pour donner l'illusion que la série va embrasser les aspirations du matériel qu'elle adapte. Mais ses successeurs, à force de montages alternés pompeux, de cliffhangers racoleurs et d'arcs narratifs traités par-dessus la jambe (l'ennuyeuse amourette de l'ado empereur) s'échinent à affirmer de plus en plus leur classicisme, entretenant l'impression d'une chute qualitative.

 

Photo Cassian Bilton, Amy TygerPire partie

 

Il faut alors déceler tous ces concepts de science-fiction exaltants, disséminés dans le récit : les spacers et leur incontournable connectivité, les punitions cruelles d'un empire millénaire et surpuissant ou même le système de dynastie génétique, pourtant inédit à la série, qui pallient plutôt bien la vision d'un empire déshumanisé, sans âme, proposée par l'auteur. Les scènes qui opposent les deux souverains, du moins dans la première partie, sont souvent les plus passionnantes, justement parce qu'elles explorent les sournoises défaillances d'une gouvernance immortelle et impassible, à la faveur du jeu impeccable de Lee Pace et Terrence Mann, jamais meilleurs que quand ils incarnent des tyrans.

Une fois déchargé de sa lourde responsabilité, ce space opera ampoulé propose assez de renvois à de belles idées du genre, s'impose assez de voyages intergalactiques artificiels (généralement absents des livres) pour conserver l'attention de son spectateur. C'est bien le seul objectif de la plateforme, engagée dans une bataille pour l'intérêt d'un public pressé de toutes parts par ce que les nouveaux codes de la SVoD appellent désormais "contenu".

 

photoQuelques très beaux plans

 

Le contexte de compétition artistique ne seyait de toute manière guère à la pesanteur d'une histoire aussi respectée. Histoire dont cette saison 1 n'a tiré finalement que quelques principes plaisants à voir matérialisés par des effets spéciaux modernes et une direction artistique désireuse de rendre honneur à la démesure de son modèle. On peut très bien aussi se farcir les 10 épisodes pour en profiter, même si elle s'en sort bien mieux sur les environnements numériques que sur les décors en dur (les décors des bas-fonds de Trantor sont probablement recyclés du dernier DTV Syfy). Personne ne nous reprochera de profiter de quelques paysages galactiques aux frais des utilisateurs d'iPhone.

Le timing de la diffusion en devient fascinant : pendant que Dune dévoile les limites évidentes d'une adaptation fidèle des grands cycles littéraires à toute une frange de cinéphiles, Foundation exhibe ses transgressions les plus consensuelles, interroge la nécessité de s'attaquer à des oeuvres aussi liées à leur format de publication. Espérons que les prochaines tentatives annoncées en tirent des leçons.

La saison 1 de Foundation est disponible en intégralité sur Apple TV+ en France depuis le 19 novembre 2021

 

Affiche

Résumé

Inévitablement, Foundation et ses impératifs se débattent piteusement avec l'oeuvre d'Asimov. Pour peu qu'on fasse le deuil de son ambition et de ses thématiques, il reste un space opera bancal, mais pas désagréable à suivre.

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Lecteurs

(2.6)

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commentaires
Alyon
22/11/2021 à 13:30

A fuir pour ceux qui ont eu la chance de lire le cycles des Fondations.
Pour celui qui n'a pas lu et bien à fuir car c'est nullissime.
On parle de Terminus avec leur guerre à 5 contre 5 autour de trois cabane de chantier ?
On parle de Hugo qui rate le vaisseau maus tombe sur un caillou équipé d'une cabine téléphonique depuis laquelle il appelle des potes pour le dépanner histoire de dormir pour ratrapper la gardienne .... un scénariste qyui a du s'endormir sur son clavier sans doute !?
On parle de l'épisode sur la religion (qui se veut super futuriste inclusive avec des rituels sans imagniation) de 38 ùmilliards d'adeptes avec 5 clampins dans le désert qui marchent jusqu'à mouri car la foi c'est ça ?
O parle du froncement de sourcil de la gardienne ou de la chasseresse et son arc parce que dans l'espace quoi de mieux qu'un arc, qui heureusement se retrouvera dans la main d'Hugo qui aime bien les objets vintage sûrement ?

Non sérieusement d'une immense fainéantise scénaristique, d'un manque total d'imagination, sans parler d'oser évoquer le cycle des fondations. Un peu la honte quoi!

prometheus
22/11/2021 à 10:47

La note de 2,5 sur 5 est plutôt généreuse à mon avis. La série cumule plusieurs séquences assez gênantes, pas plus dignes qu'une série B des années 90.
Hormis certains aspects visuels magnifiques, et l'histoire des clones de l'empereur, rien n'est vraiment intéressant. Même le personnage de Seldon, passé les premiers épisodes, est faiblard.
Il y aura une saison 2, très bien. Mais je doute que la série survive beaucoup plus au delà. Et donc un vrai gros gâchis s'annonce à l'image de plusieurs séries ambitieuses arrêtées trop tôt.

Denibloo
22/11/2021 à 08:55

Il était tellement prévisible que ça ressemble à ça. Quelle daube. Aucune profondeur, bien lisse et bien crétin, afin d'être accepté et compris du ... plus grand nombre. Un épisode et demi pour me dire que je ne vais pas me faire le complice de l'assassinat d'Asimov. Notre époque affadit tout ce qu'elle touche. J'attends l'adaptation des Misérables pas ATV.

Geo
22/11/2021 à 00:57

Bien sûr il y a toujours des critiques mal intentionné j'ai trouvé les 10 épisode seulement bien réussi je crois qu'il y en a qui comprennent pas grand-chose à la science-fiction mais j'attends avec impatience la saison 2

Kyle Reese
22/11/2021 à 00:13

Vu le dernier épisode et bien aimé ce final, il va dans le bon sens avec un coup d'accélérateur assez incroyable donnant effectivement une bonne sensation de vertige.
J'aime bcq le perso de la servante/gardienne du temple de la dynastie des Cleons.
J'ai adoré sa dernière scène. Très curieux de voir ou tout cela en est, surtout du coté de l'empire après le bond temporel de la fin.

Boniface
21/11/2021 à 23:24

Excellente critique

matackermann
21/11/2021 à 18:25

Pas lu fondation, série plutôt représentative d’une certaine idée de « qualité ». Gros budget, direction artistique qui hésite entre vraie proposition et recyclage des séries SF habituelles. Comédiens globalement bof et long tunnels de dialogues copies/collés depuis « le petit manuel de la série US qui se donne des airs mais sans la musique ».
Pourtant j’ai bien apprécié sur la durée. Le concept des empereurs m’a scotché, et on sent un certains vertige lié à la temporalité du récit. Bref, j’ai bien envie de voir la saison 2, en espérant qu’elle s’échappe de certaines scorie de forme mainstream pour se radicaliser un peu plus.

Tearsin
21/11/2021 à 16:08

@insgardoced

J'ai adoré Schmigadoon; j'adore Dickinson (dernière saison, sniff); je n'ai pas réussi à finir le premier épisode de Her Voice.

Ma série (dramatique) préférée de l'année sur Apple TV+ ? Losing Alice.

Le programme que j'ai plus le regardé ? Blush. Ce court-métrage de 10 mn produit par Skydance Animation est un must see que j'ai visionné 9 fois.

Mais c'est du côté des documentaires que je me régale le plus :

Boys State; The Velvet Underground; Beastie Boys Story; Le Jour où La Terre a Changé; Becoming You; Watch the Sound With Mark Ronson; Visible out on Television; Tiny World, Terre : les Couleurs Nocturnes, Qui es-tu Charlie Brown ?; Sous la Surface.

J'attends avec impatience Black & Blues : The Colorful Ballad of Louis Armstrong.

Je viens tout juste de m'enfiler les 3 premiers épisodes de The Line : passionnant. Je vais de ce pas voir le 4e.

insgardoced
21/11/2021 à 14:21

c'est bien beau de critiquer tout ce que fait Apple mais pourquoi n'y a t il pas de critique des autres perles que sont notamment, Dickinson, her Voice, , schmigadoon et autres series excellentes?

Jef lilas
21/11/2021 à 13:38

Pour moi la meilleure série SF depuis longtemps. J'ai lu Fondation et je me m'attendais pas à une adaptation fidèle. Tout comme pour Dune. Ou même le Dracula de Coppola.
Mais comparé aux bouses de Marvel, on est un cran largement au-dessus. Ne serait-ce que du point de vue de la direction artistique. Décors, costumes, vaisseaux, tout est bien désigné.
Rien à voir avec le laideur des films ou séries Marvel. Me tarde donc de découvrir la saison 2.

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