Raised by Wolves : critique du remède miracle à Prometheus et Alien : Covenant ?

Geoffrey Crété | 5 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Geoffrey Crété | 5 janvier 2021 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Première grosse production de HBO Max, diffusée en France sur Warner TV à partir du 7 décembre, la série de science-fiction Raised by Wolves a attiré l'attention par la présence de Ridley Scott derrière la caméra. Réalisateur des premiers épisodes et producteur exécutif de cette création signée Aaron Guzikowski, le cinéaste culte replonge ici dans ses obsessions de création, foi et monstruosité, en écho à Alien : Covenant et Prometheus. Menée par Amanda Collin et Travis Fimmel, Raised by Wolves pourrait même en être la version aboutie.

ATTENTION SPOILERS

I, ROBOT

Pas étonnant que Ridley Scott ait sauté sur le projet de série d'Aaron Guzikowski, d'abord comme producteur via sa société Scott Free Productions, puis comme réalisateur des deux premiers (et meilleurs) épisodes. Planète alien déserte, androïdes en pleine crise de foi, humains en territoire hostile, créatures mystérieuses tapies dans l'ombre, transformations monstrueuses... Raised by Wolves est peut-être née dans l'esprit d'Aaron Guzikowski (créateur de la série The Red Road et scénariste de Prisoners), mais c'est dans le royaume de Ridley Scott qu'elle a grandi.

Du choix des acteurs jusqu'à la post-production, le réalisateur de Blade Runner et Alien a mis son nez dans tout l'univers de l'ambitieuse série HBO Max. Pour quiconque prie les cieux avec ferveur, c'était le destin, tant Raised by Wolves semble être le prolongement de Prometheus et Alien : Covenant. De la musique familière (co-composée par Marc Streitenfeld, derrière Prometheus) aux questions de grossesse et création, en passant par un cadavre qui ressemble à un Ingénieur, la série est un immense jeu de pistes, un voyage rempli d'échos plus ou moins évidents.

L'androïde incarnée par Amanda Collin est le point ultime d'équilibre : du sang blanc coule dans ses câbles, elle porte le nom de l'ordinateur central du Nostromo (Mother), et rappelle en plus le David-Walter de Michael Fassbender.

 

photo, Amanda Collin, Abubakar SalimMère pas très nature

 

FAITES DES MÈRES

Ridley Scott chante le même refrain SF, mais débarrassé cette fois-ci des xénomorphes devenus à la fois grotesques et hors de propos dans les prequels d'Alien. L'androïde était le seul personnage présent à la fois dans Prometheus et Covenant parce qu'il était le vrai coeur de l'histoire, bien plus que les héroïnes et xéno, tous sacrifiés d'une manière ou d'une autre. Dans Raised by Wolves, il y a des humains et des monstres, mais surtout des androïdes. Et surtout une androïde.

En mettant d'emblée l'accent sur Mother et Father, la série annonce la couleur, et ce sera celle des synthétiques. Comme Westworld et Battlestar Galactica avant elle, Raised by Wolves s'intéresse à la frontière entre l'humain et l'inhumain, et comment l'un peut glisser vers l'autre. La dualité est au coeur du scénario : la mère et le père, les androïdes et les humains, les adultes et les enfants, les croyants et les hérétiques, la technologie futuriste et la terre aride, le futur de pure science-fiction (des vaisseaux, de la high-tech) et les racines de l'humanité d'où repartent les groupes (des huttes, du feu, de l'agriculture).

La dualité règne aussi dans le corps des personnages, avec d'un côté des êtres synthétiques programmés pour représenter l'essence des humains (des parents, prêts à tout pour protéger leur progéniture), et de l'autre, un couple qui a "volé" le visage et l'identité d'un autre pour survivre (et accessoirement devoir ensuite gérer le fils de leurs victimes). Tous sont de faux parents, et la série ne recule devant rien pour insister sur ce jeu de miroir : l'androïde Mother finira par porter dans ses entrailles un foetus miraculeux, tandis que l'humaine Sue ne peut plus porter d'enfant (un motif qui rappelle encore une fois Prometheus, avec le personnage de Shaw).

 

photo, Amanda CollinLes Dents de la mère

 

Le basculement des corps est aussi celui des esprits. Après avoir ravagé la Terre, la guerre religieuse entre les adeptes du mithraïsme (un culte réel, qui date de l'Empire romain) et les athées se joue dans les étoiles, mais également dans les âmes et circuits électroniques. Mother est une terrifiante machine de destruction élaborée par les croyants, mais elle passe dans le camp des hérétiques après avoir été reprogrammée. Marcus  est un pur soldat des hérétiques, mais pour survivre, il usurpe l'identité d'un croyant et joue ce rôle parmi le groupe.

Transformés sur une table d'opération, Marcus et Mother vont tous les deux glisser sur une même pente : celle de la foi, voire du miracle. Soit l'impensable pour un hérétique absolu, et une androïde programmée pour s'opposer à la religion. Toujours la dualité, qui déchire les êtres, humains ou synthétiques, et apporte beaucoup à l'univers de la série.

 

photo, Travis FimmelLa dernière croisade

 

dans l'espace, PERSONNE NE VOUS ENTENDRA PRIER

Rejouée dans Raised by Wolves, cette (fausse) guerre entre foi et science est l'une des grandes obsessions de Ridley Scott. La saga Alien avait plongé dans cet abîme sans lui avec Alien 3 (qui a failli tourner autour de moines de l'espace), avant qu'il n'en fasse le centre de gravité des prequels dès Prometheus.

Blade Runner et sa suite, Blade Runner 2049, marchaient sur les mêmes territoires, où l'homme a créé des demi-dieux à son image. Comment co-exister avec une telle chose ? Comment affronter une création qui par nature, est supérieure à son créateur ? Que se passerait-il si, au moment de fixer son créateur (et donc Dieu) dans les yeux, il n'y avait qu'un amer goût de déception ?

Impossible de ne pas penser à ces films de Ridley Scott lorsque Mother dit à une adolescente enceinte : "You are a creator. I'll only ever be a creation". Des mots qui pourraient sortir de la bouche synthétique de Roy Batty ou David, notamment lorsqu'il confrontait son créateur Peter Weyland à son amère mortalité au début d'Alien : Covenant.

 

photo, Amanda CollinFécondation in inferno

 

Du costume des Mithraïstes à l'Immaculée conception de Mother, en passant par la prophétie d'un orphelin qui guidera l'espèce humaine vers le prochain stade de son évolution, Raised by Wolves barbote dans ce bain de foi malade et désaxée. Épisode après épisode, couche après couche, la série déploie une large mythologie. Difficile de prévoir la prochaine bifurcation dans ce labyrinthe, qui glisse peu à peu vers la fantasy.

En piochant dans la science-fiction pure et dure, mais également le fantastique (le mot Necromancer pour définir les robots comme Mother, le monstre final totalement dingo), l'horreur (les créatures), ou même le conte de fées (des enfants perdus dans la forêt des dangers), Raised by Wolves étend ainsi très loin son domaine. Trop peut-être.

 

photo, Travis FimmelKingdom of  ̶H̶e̶a̶v̶e̶n̶ Hell

 

SCIENCE-AFFLICTION

La sobriété envoûtante des premiers instants mute en cours de route, et souvent pour le pire. Sorti des deux premiers épisodes, le beau mystère laisse place aux étranges questions, puis aux déstabilisantes premières réponses. La curiosité est écrasée par la surprise, et le grotesque commence peu à peu à grossir, comme un monstre prêt à sortir de sa tanière pour tout ravager.

Flashbacks, monstres dans les bois, réalité virtuelle, voix divines, monolithe des sables, enfant-fantôme, guerres intestines : la série menace de s'écrouler sous son propre poids, la faute à un scénario qui flirte avec la surenchère. C'est d'autant plus étrange que cette histoire qui s'alourdit laisse paradoxalement la sensation d'un surplace dans l'intrigue. 

Une partie entière du monde explose dès le premier épisode, mais quasi tout le reste se passe autour de trois huttes et quelques arbres secs. Mother s'oppose violemment à Father, mais le duo se rabiboche vite. Father est tué, reprogrammé, mais revient à chaque fois. La menace des bestioles qui rôdent est annoncée très tôt, mais ne donnera lieu à pas grand-chose de plus. Beaucoup, beaucoup de choses sont amenées, et sous-exploitées. La série semble ainsi avancer sur deux vitesses, sans véritablement trouver son rythme.

 

photo, Amanda CollinL'arme qui cache la forêt

 

Après un ventre mou dans les épisodes 6, 7 et 8, Raised by Wolves accélère dans sa dernière ligne droite. Father et Mother découvrent que les mystérieuses créatures sont en réalité des humains, qui ont salement (d)évolué. Elle donne ensuite naissance à une créature hallucinée (accouchement digne d'Alien), entre les méchants tentacules dentés de Prometheus, et les visions de Blueberry. Les androïdes tentent de tuer ce serpent monstrueux en plongeant dans le noyau de la planète, mais ressort par magie de l'autre côté, pour se crasher dans la fameuse zone tropicale. Le duo increvable est encore là, les enfants sont restés derrière en pleurs, et la créature devenue titanesque s'envole dans les airs.

Il y a aussi un violeur intergalactique qui finit le crâne écrasé, la découverte de peintures magiques qui semblent dire que tout était écrit (notamment l'arrivée de Mother et Father), et une voix "divine" qui révèle à Paul que Marcus et Sue ne sont pas ses parents.

Ce final spectaculaire, qui repousse les limites de l'univers, laisse entrevoir une mythologie de plus en plus fantaisiste, mais confirme la sensation d'une série qui s'est perdue en cours de route.

 

photoVol au-dessus d'un nid de cailloux

 

MOTHERLOVER

Raised by Wolves a donc bien des défauts, mais brille malgré tout d'un bel éclat de SF qui mérite l'attention. Le premier épisode, réalisé par Ridley Scott lui-même, est un modèle du genre, d'une ambition renversante. En moins d'une heure, l'univers est présenté puis démoli en grande partie, avec une soif de violence et destruction spectaculaire. Le pilote regorge de plans magnifiques, et rien que la scène de tuerie à bord de l'Arche mérite le détour.

La direction artistique est très réussie, et reste l'un des atouts majeurs de la série. Entre les motifs récurrents du genre (beaucoup d'éléments rappellent le futur de Prometheus et Covenant, avec notamment les écrans, les hologrammes, et les embryons) et l'environnement primaire (terre, sable, pierre et vents), Raised by Wolves pose les briques d'une science-fiction souvent étonnante. Même lorsqu'ils manient des idées plus simples (une Terre dévastée dans la guerre urbaine, les costumes des androïdes, un désert sans fin), Aaron Guzikowski et Ridley Scott évitent les poncifs, puisque tout est replacé dans un univers qui ne cesse d'être étrange.

Alors que tout amateur de SF cherche continuellement de nouvelles galaxies à explorer et analyser, Raised by Wolves se pose ainsi comme un boulevard généralement passionnant à arpenter. Ce qui reste non négligeable, vu les folles pistes de réflexion offertes.

 

photoElle avait les yeux revolver

 

Raised by Wolves témoigne en outre d'un soin à tous les niveaux, de la voix entêtante du très beau et sobre générique, à la photographie magnifique (Dariusz Wolski, qui suit Ridley Scott depuis Prometheus, est le directeur de la photo des premiers épisodes), en passant par la musique de Marc Streitenfeld et Ben Frost. La série n'abuse pas des effets visuels, s'accroche à une superbe palette de couleurs, et le voyage est visuellement splendide.

Impossible également de ne pas s'attarder sur Amanda Collin, révélation fracassante de cette première saison. Dans le rôle de Mother, l'actrice danoise s'impose comme un monstre de charisme, et incarne à merveille cette création fascinante, tour à tour innocente et terrifiante. De sa silhouette longiligne à ses cheveux roux rasés, en passant bien sûr par le stade Necromancer, Mother est l'un des personnages les plus intéressants de la SF récente. Et la comédienne éclipse à peu près tout le monde, que ce soit Travis Fimmel, Niamh Algar ou Abubakar Salim - particulièrement desservi par l'écriture de Father, largement laissé au second plan.

Rien pour voir où va cette Mother de Terreur, et comment et jusqu'où cet univers grandiloquent va être exploité, Raised by Wolves donne envie d'en voir plus. Avec une (petite) part de crainte, mais surtout de curiosité.

Raised by Wolves est disponible en intégralité sur Warner TV en France

 

photo, Raised by Wolves

Résumé

Raised by Wolves démarre du feu de dieu, avec des ambitions folles, des idées étonnantes et un univers fascinant. Dommage que la série s'embourbe ensuite dans une intrigue confuse, et écrase son inquiétant point de départ sous une montagne d'effets et pistes légèrement chaotiques.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(3.6)

Votre note ?

commentaires
Marc
10/04/2021 à 08:09

Cette série est incroyable de Ridley Scott RAISED BY WOLVES étonnant originale malheureusement une exclu HBO MAX . Ridley Scott réalise cette série et on retrouve son univers son talent. Vivement la saison 2

Gainzou
17/01/2021 à 21:58

Tout à fait d'accord avec l'article, très bon début qui part complètement en cacahuète à la fin. Je commence a en avoir marre de regarder des séries qui vendent du rêve et qui se transforme en grosse daube foure tout

Déçu p'tit con
07/01/2021 à 11:24

Serpent volant ...
Quelle déception.
Vraiment.

Niakola
07/01/2021 à 09:42

Il n'y a que les abonnés à my canal qui n'ont pas eu l'épisode 8 ? On est passé directement en visionnage disponible à 7 puis 9-10 !!!
Jamais pu voir le 8 !
C'est digne d'un vulgaire site de piratage...
Sinon ce monstre à la fin est d'un ridicule digne de l'exorciste 2 avec sa mite géante... Dommage, trop de poste et les assez de moyens conséquents et suffisants semble-t-il

Kyle Reese
06/01/2021 à 22:04

@Rayan Montreal

"J'ai regarder 2 épisodes, j'avais l'impression d avoir avalé 2 paquets de somnifère coup sur coup"

Une série d'utilité publique alors ... il te reste encore 6 épisodes. :)

alulu
06/01/2021 à 16:49

Un peu cheap coté design, des épisodes inégaux mais dans l'état c'est une bonne série méta. J'ai l'impression que Travis Fimmel est attiré par des rôles un peu porté sur la croyance. Entre Vikings et RBW, je trouve qu'il y a quelques similitudes.

Birdy pas mort non plus
06/01/2021 à 01:58

Ridley Scott, pourtant toujours en vie, n'a hélas plus grand chose à offrir. Paix à son génie artistique, quel géant il fut.

Rayan Montreal
06/01/2021 à 01:32

J'ai regarder 2 épisodes, j'avais l'impression d avoir avalé 2 paquets de somnifère coup sur coup

Tra
05/01/2021 à 22:21

Le problème de la série c'est que c'est trop long il y a beaucoup trop d'épisodes qui tire en longueur ... Mais juste pour l'ambition , la prise de risque et l'emballage là série et à voir .

Alxs
05/01/2021 à 21:36

Le générique par Ben Frost est incroyable. Pour le reste, c'est du niveau de l'androïde qui joue de la flûte dans Covenant.

Plus
votre commentaire