Lovecraft Country saison 1 : critique sans Lovecraft, ni country

Mathieu Jaborska | 20 octobre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 20 octobre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

C'est peu de dire que la campagne de promotion de Lovecraft Country était mensongère. Misant tout sur un titre induisant forcément en erreur, elle a fait croire à beaucoup de spectateurs que cette nouvelle série HBO était une adaptation du maître de la littérature fantastique en occultant son format anthologique foutraque. Mais lorsqu'on la prend pour ce qu'elle est, la production de Jordan Peele et J.J. Abrams a largement de quoi meubler les longues soirées de couvre-feu.

Arkham Asylum

Finalement, Lovecraft Country est une parfaite synthèse des univers de ses deux producteurs de renom, Jordan Peele et J.J. Abrams. Au premier, elle emprunte une réappropriation de la culture horrifique dominante par la communauté afro-américaine. Au second, elle vole une obsession pour le cinéma grand spectacle dans sa dimension technique et purement régressive. En bref, c'est tout un symbole de l’état du divertissement étasunien, coincé entre un héritage d’oppressions difficile à assumer et la nécessité toujours renouvelée de s’adresser au plus grand nombre.

Au milieu de ce tumulte artistique, Misha Green, la créatrice d’Underground, ne joue pas les intermédiaires. Car oui, la promotion de Lovecraft Country nous a menti. Si le premier épisode nous embarque dans une quête convoquant ouvertement l’écrivain du titre, à grand renfort de citations évidentes, la suite va s’avérer bien plus déconcertante. C’est d’ailleurs là que la série en a laissé plus d’un sur le carreau.

 

Photo Jonathan MajorsJonathan Majors, le meilleur de la classe

 

C’est en effet une fois passé ce deuxième épisode et ses relents de blockbusters boursouflés qu’on prend conscience que la fameuse scène d’introduction, une sorte de méga compilation de pulp s’achevant sur l’explosion d’un Cthulhu à la batte de base-ball en plein champ de bataille, était en fait une note d’intention. Bien plus qu’une épopée référencée dans une Amérique plus raciste qu’un invité de Pascal Praud, c’est une fausse anthologie s’attaquant à un genre horrifique à chaque épisode par le biais d’une intrigue faisant office de fil rouge sang. Un procédé quelque peu hybride entre le "monstre de la semaine" de Fringe et un mode de narration plus classique, qu’on avait déjà expérimenté cette année avec la superbe Tales from the Loop.

Mais pas question pour cette adaptation du roman éponyme de Matt Ruff de se laisser aller à telle poésie mélancolique. Elle devait être bourrine ou ne pas être. Et elle est définitivement bourrine. Reléguant souvent en arrière-plan une intrigue générale parfois volontairement décousue, voire totalement anarchique, la série fait la part belle aux trips complètement décomplexés, promettant à son public d’être décontenancé à peu près toutes les heures.

 

photo, Aunjanue EllisLa 550e dimension

 

L’influence de Lovecraft disparaît rapidement pour laisser la place à une célébration azimutée de l'art pulp, mêlant aussi bien des récits mythologiques (le très déconcertant épisode 6) que des pétages de plomb gores (l’épisode 5) à une structure s’effaçant en permanence. Porté par un duo de comédiens épatant (Jurnee Smollett-Bell, très impliquée, et Jonathan Majors), le scénario s’égare, se reprend, s'oublie, dans une mélasse inégale, mais incontestablement jouissive, proposant quelques instants d’anthologie et culminant avec l’épisode 7, délire total de scénaristes en roue libre sous perfusion de kitsch liquide.

Au bout de quelque temps, on comprend que tout est motivé par une magie vaguement traitée au premier degré, vivier facile à exploiter d’histoires fantastiques. Ce qui aurait pu être une faiblesse narrative se transforme donc en force puisque tout est guidé par une volonté d’en mettre plein la vue au spectateur, à tous les spectateurs.

 

photo, Abbey LeeAbbey Lee I can fly

 

Get in

Car Lovecraft Country n’est pas juste bourrine quand il s’agit d’explorer les genres cinématographiques les plus appréciés de la planète geek. C'est aussi une fresque sociale pas beaucoup plus délicate, produit victorieux d’un militantisme frontal. En traitant avec la même verve leurs arguments fictionnels et leurs thématiques historiques, Jordan Peele, Misha Green et leur équipe les lient intimement, pour unir contre toutes les représentations chères à l’oncle Sam deux cultures : la culture pop et la culture noire américaine, toutes deux très communautaires.

Plus question de demander l’autorisation ou de sortir l’armada de pincettes. Au risque de provoquer le mépris compréhensible d’une partie de son public, la série s’emploie à user sans la moindre forme de subtilité des armes de ses ennemis. Comme dans toute grosse production made in USA, la nuance n’est donc possible que chez les dominants… en devenir.

 

photo, Jurnee Smollett-Bell, Jonathan MajorsRien à voir avec la Macarena

 

En effet, c'est bien une prise de pouvoir par la fiction qui est racontée ici, achevant d’assumer sa radicalité dans un ultime dénouement qui risque de faire grincer bien des dents. La magie en question, véritable moteur de l’intrigue, devient un objet à conquérir, à arracher de mains forcément blanches et américaines.

C’est là que la référence à Lovecraft – et son racisme décomplexé parfois nié par ses lecteurs -, très mal comprise par des cinéphiles déçus de ne pas retrouver plus que ça les thèmes de l’auteur, entre presque magnifiquement en jeu. Au fur et à mesure des épisodes, les clins d’oeil à son intention se raréfient, pour céder leur place à des citations directement issues d’artistes noirs. Plus concrètement, Alexandre Dumas succède à Lovecraft. Les derniers épisodes vont même encore plus loin en lorgnant sur une introspection méta. Plutôt que de s’introduire dans les histoires fantastiques déjà connues, les héros se mettent à écrire leurs propres péripéties.

 

photo, Wunmi MosakuL'art, un point d'ancrage

 

Malheureusement, c’est aussi là que l'effervescence générale connaît ses limites. Acculées par toutes les pistes narratives dissolues dans des concepts qui finissent par bouffer les moins d’une heure d’un épisode, les dernières itérations de la série se doivent bien de revenir vers une narration plus classique, histoire de clore le tout promptement.

Une trahison un peu précipitée du principe initial, exhibant, de fait, les quelques incohérences ou permissivités oubliées jusqu’ici grâce au déluge d’effets spéciaux. Reste que les revendications fortes concluant les dix épisodes donnent quand même aux derniers d'entre eux une saveur particulière.

Jordan Peele avait fait son premier faux pas en tant que producteur il y a quelques semaines avec la sortie d’Antebellum. Lovecraft Country nous rassure et s’impose, malgré son apparente simplicité, comme une des œuvres les plus militantes proposées par la pop culture cette année. Comme Watchmen l’année dernière, avec laquelle elle partage en plus du producteur HBO des références historiques, la série de Misha Green revendique de rentrer dans le lard du divertissement mainstream, et fait réfléchir à la légitimité de son absence de concessions, sur tous les fronts. Mais sinon, il y a aussi plein de gros monstres, et encore plus de violence. Ça peut suffire.

Lovecraft Country est disponible sur OCS en intégrralité depuis le 19 octobre 2020

 

Affiche US

Résumé

D'une générosité peu commune, Lovecraft Country entend lier les codes du pulp et une culture noire américaine qui compte bien se les réapproprier. Le geste est fort, mais aussi très divertissant.

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Lecteurs

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commentaires
Freewoman
09/12/2020 à 14:28

Constantine, je ne sais pas pourquoi les blancs refusent d'accepter qu'ils sont responsables d'une très grande partie du mal qui a été fait dans ce monde. Accepter que ses ancêtres ont fait du mal ce n'est pas dire qu'on l'a fait aussi. C'est juste être honnête pour qu'en fin on puisse penser les blessures et se reconstruire. On parle de ce qu'ont et subissent encore les noirs en Amérique du Nord dans les année 50. C'était pas les arabes, mais les blancs. Le génocide au Rwa da, c'est les blancs qui ont asservi la population, ont fait des séparations de la population basé sur des critères discutables et absolument pas scie tifique ni prouvé. La situation d'extrême pauvreté en Afrique est due en grande partie au stress post traumatique: les colons ont appris aux colonisés qu'ils étaient des sous hommes. Donc arrêter de prendre la présentation de faits historiques comme une attaque personnelle. C'est l'histoire. Point.

Sin's
05/12/2020 à 17:43

J'ai commencé à regarder la série... Quand j'étais plus jeune, je lisais les romans fantastiques tel que le roi en jaune de Chambers, du Edgar Allan Poe et jai aussi lu l'appel du cthulhu de Lovecraft.

J'ai regardé True Detective saison 1 pour car la prod s'était inspiré du roi en jaune et je regarde aujourd'hui lovecraft country pour justement voir les idées d'inspiration des oeuvres de Lovecraft, aussi xénophobe soit il.

Perso, je ne comprends pas les commentaires qui disent que c'est une série communautaire ( contre les blancs, pro noirs ) vous êtes aussi ridicules les uns que les autres.

Si vous pensez qu'il y a le blanc méchant et le noir victime, alors pourquoi HBO s'emmerderait à produire et à diffuser ça sur sa chaîne ?
Cette chaîne est réputée pour l'audace, l'intelligence et la reflexion. Je vous conseille de regarder The Wire ou encore Treme et vous verrez que dans ce monde, qu'on soit blanc, noir, jaune, vert, on se fait tous bouffer par un truc : le système.

Donc cultivez vous et arrêtez ce manchéisme pathétique.

A bon entendeur;

Cam
10/11/2020 à 21:22

Cette série c est comme le Canada dry

iridopsie
23/10/2020 à 02:28

Pourquoi résumer la question de l'adhésion à cette série à une histoire de couleur de peau ?
Naïvement, j'ai lu les critiques pour voir l'avis des consommateurs de séries sur cet objet télévisuel qui m'a laissé perplexe, ne sachant pas si j'avais adoré ou détesté.. et finalement je me retrouve à lire des avis imprégnés de considérations raciales.
Je trouve ça "hors sujet" et même assez désagréable.
Mais ce n'est que mon avis sur les avis et finalement, pas sur la série.

Tsubaki
22/10/2020 à 14:15

j'ai aimé la série mais moins son propos. Evidemment que vu l'époque la majorité des blancs allaient être raciste, mais la série par du postulat de base que TOUS les blancs sont raciste et monstrueux et n'y apporte jamais aucune nuances. J'ai vu plus haut quelqu'un dire que c'était historique, c'est en partie faux. On le sait via des photos de l'époque, des témoignages et autres, il y avait des blancs qui soutenait les afro américain, participaient aux manifestation, se faisaient arrêter et tuer dans ce combat pour l'égalité. Bien sur il y a eu de grands hommes noir pour initié les mouvements et faire bouger les choses, mais ça ne se fait pas tout seul, ça a été un travail commun dans un but d'égalité pour tous. Cette série ne part pas dans un but d'égalité mais plutôt de prendre le pouvoir sur le méchant peuple blanc qui sont des monstres.
Cette série reprends des faits historiques mais ne s'attèle pas du tout à être une reconstitution de l'histoire, donc elle n'est pas à prendre pour ça. D'ailleurs il me semble que dans les livres il n'y a aucun passage de voyage dans le temps vers Tulsa, on dirait qu'ils ont fait ça pour remplacer la partie où ils partent à la recherche du fils d'Hiram Winthrop, Henry (blanc) qui a fuit avec une femme noire dont il était amoureux, mais ont été tué par une foule raciste alors qu'il vivait avec la famille de cette dernière. Ce qu'ils découvrent en voyant leur fantôme dans L'Illinois qui sont pris dans la boucle de leur dernier jour.

Je trouve ça dommage parce qu'en dehors du fait que cette série ne veut jamais montrer un personnage blancs moins manichéen et donc pas raciste, elle est vraiment excellente. Mais le propos noir gentil, blanc méchant, ne fait que cultiver une haine dont on a pas besoin actuellement. Je suis antillais et il arrive parfois autour de moi que j'entende des propos raciste envers des personnes blanches, que certaines personnes qui n'ont pas connu le racisme, aient une certaine rancœur tenace envers des personnes blanches juste à cause de la couleur de leur peau et cette série ne fait que dire, vous avez raison de les haïr, ils sont mauvais.
Je ne pense pas non plus que cette série s'adresse à tous le monde. Même si des blancs peuvent l'apprécier, les propos de la série reste les mêmes. En tant que noir ça nous dit qu'on est opprimé et qu'on devrait se lever, être fière de nos racines, ce qui en soit n'est pas un mauvais message, en revanche pour un blanc qui regarde la série, ça dit juste ton peuple est mauvais, tu es blanc, tu es mauvais et on va te juger comme les autres point barre. Oui il y a eu des siècles d'esclavages et de racismes mais il l'ont combattu à l'époque tous ensemble, certes une majorité de noir, mais aussi des blancs et il ne faut pas le renier non plus, ça fait partie de l'histoire. Il y a pas les gentils d'un coté et les méchants de l'autre.

Constantine
21/10/2020 à 19:31

Freewoman, en même temps cela fait des décennies que des membres de communautés minoritaires (dans les pays où elles apparaissent) passent leur temps a accuser les blancs de tous les maux ( qu’elles n’ont souvent pas connu..) en essayant d’entretenir ce sentiment de faute originelle présent dans la culture Judéo-chrétienne. Par contre ce sentiment n’est absolument pas présent chez les autres communautés , au contraire c’est toujours la faute des autres chez eux...Aucune part de reconnaissance des fautes et horreurs commises à travers l’histoire ou de nos jours ! J’aimerais voir par exemple des noirs ou musulmans essayer de justifier les réseaux d’esclaves que les musulmans ont produits à travers l’histoire et qui sont pour le coup bien plus conséquent( en quantité et en terme de durée, certaines existants envoyés...) que la traite négrière réalité par les occidentaux..Ou même que certaines personnes venants d’Afrique nous expliquent en quoi les massacres ethniques ou rendre en esclavage d’autres ethnies ou tribus, est justifiable....Sachant qu’en plus certaines ethnies ont profité des traites négrières occidentales et musulmanes....Mais bon ça les arrange pas politiquement et socialement... ( et puis beaucoup n’en savent rien , ne connaissant pas généralement assez bien l’histoire...) Marrant que ce sentiment de justice et de reconnaissance soit toujours dirigé contre les mêmes....

jlmfrance
21/10/2020 à 19:10

"Lovecraft country" est bien là ; le "pays de Lovecraft" c'est cette région ( Arkham devient Ardham...) où les légendes (sorcellerie, monstres etc) se déroulent dans ses romans et donc dans la serie.
Relisez Lovecraft et le roman de Ruff. Une légende par semaine, il n'y a pas tromperie sur le titre en tout cas. Bien le bonjour de Shoggoth !

Freewoman
21/10/2020 à 14:19

Et les blancs qui se plaignent "les blancs sont diabolisee nanani..." c'est basé sur l'histoire. Après 400 ans d'esclavage, les noirs en Amérique ont du subir la ségrégation raciale, lois Jim Crow, pendant presque 100 ans. Le lynchage, les sundown town, la partialité de la police, les massacres de Tulsa entre autres, c'est l'histoire, pas la fiction. Que les blancs arrêtent de ne pas assumer ce qui a été fait. C'est le problème en France, les français jouent les autruches au lie d'assumer leur racismes institutionnalisé, leur manque de respect pour les autres. Je prendrais l'exemple de la mauvaise prononciation volontaire des noms. Mbappe, devient Em-Mbappe, parce que le français ne respecte rien ni personne qui n'est pas blanc. C'est affligeant !!!

Constantine
21/10/2020 à 12:30

Le problème avec cette série c’est que si l’on a pas aimé il y a forcément des blaireaux pour expliquer que c’est parce que l’on est racistes ou que de toute façon la série est pour les noirs. Et ça c’est d’une tristesse intellectuelle....Personnellement j’ai beaucoup aimé et l’est trouvé extrêmement bien produite et généreuse. Mais on peut aimer et reconnaître ses » défauts », entre autre une approche Pulp et cartoon( complètement assumé car propre à l’ADN de la série) sur des sujets demandant plus de complexité pour être traité correctement. La tout est manichéen, simpliste, peu intellectuel. En clair c’est une approche purement basé sur le divertissement et les émotions. Certaines personnes seront gênés par cette superficialité et rejèteront la série, cela est tout à fait compréhensible.

Hùan
21/10/2020 à 03:31

Punaise, que c'est decevant... rhaaa chaque episode m'a emmené dans le constat de la mediocrité... djuba a bien resumé.... aucune coherence , des stereotype en pagailles, des personnages incohérent , des acteurs qui jouent mal ( les scenes sont surjoué par l'heroine). Pas de soucis à la base pour moi avec des héros noirs au contraire, j'appréciais... c'est marrant au debut, et c'est bien de rappeler et de dénoncer le racisme à cet époque mais le contenu final tends vers le racisme, l'ostracisation et le communautarisme... quel punchline pour notre époque sur communautaire... on est vraiment pas americain en france. à se chercher une identité noire alors qu'une couleur de peau ca n'est pas une identité ! c'est le racisme qui fait croire à une difference.. c'est ton education, ton pays, ta classe social , ta sexualité , ta culture et + encore qui font ton identité pas une couleur de peau non..... sinon seul les effets numériques sont de qualités.... Ce qui n'est jamais un bon argument. ( il est bien habillé ce gros facho, c'est qu'il est sympa alors)

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