The Third Day : critique d'une série Wicker Mâle

Geoffrey Crété | 28 octobre 2020 - MAJ : 28/10/2020 17:27
Geoffrey Crété | 28 octobre 2020 - MAJ : 28/10/2020 17:27

Forcément dans l'ombre du film culte The Wicker Man et donc du récent Midsommar, la mini-série HBO The Third Day plonge Jude Law dans les eaux troubles d'une mystérieuse île, qui cache des secrets pas très catholiques autour de croyances flippantes. Créée par Felix Barrett et Dennis Kelly, avec également Emily Watson, Katherine Waterston et Naomie Harris en têtes d'affiche, c'était l'une des nouveautés les plus intrigantes de la rentrée. Et elle ne convainc qu'à moitié, en six épisodes.

ATTENTION SPOILERS

ET DIEU CRÉA L'ENFER

Le premier jour, Dieu créa le ciel et la terre. Le deuxième, il sépara l'eau d'avec les eaux. Le troisième, il dissocia pour de bon les choses, entre les mers et les continents. Il restait encore trois jours avant son repos, mais le mal était déjà fait : le monde était double, et c'est cette dualité qui sert de cadre à The Third Day. L'histoire se déroule sur une île isolée et mystérieuse, maigrement reliée au monde terrestre par un bras de terre régulièrement submergé par les eaux, comme si cet endroit hésitait à quitter le monde pour flotter de ses propres ailes. Jour après jour, l'île anglaise d'Osea est donc à la fois le bout du monde, et un autre monde solitaire.

C'est là qu'échoue malgré lui l'homme incarné par Jude Law. Comme attiré par le chant d'une sirène malheureuse, en la personne d'une enfant en souffrance, il s'enfonce peu à peu dans les eaux jusqu'à être piégé à Osea, au sein d'une communauté tour à tour chaleureuse et déstabilisante, qui s'apprête à célébrer une fête inconnue. L'ombre du géant brûlant de The Wicker Man de Robin Hardy, plane inévitablement sur Osea.

Ce qui commence comme un simple passage devient vite une nuit, puis deux, puis bien plus, tandis que la réalité tremble et laisse place à l'inimaginable. Qu'est-ce qui se passe sur l'île ? Qui est cet homme aux passé et motivations opaques ? Est-il témoin, ou moteur de cette douce angoisse ? The Third Day est d'abord une énigme, puis un puzzle, et c'est sans surprise sa grande force. 

 

photo, Jude Law"You'll simply never understand the true nature of sacrifice"

 

SUMMERTIME SADNESS

The Third Day est bicéphale à tous les niveaux : deux mouvements narratifs, deux saisons qui défilent sur l'île, deux protagonistes qui se suivent, deux réalisateurs qui se passent le relais. Les trois premiers épisodes forment la partie Été, réalisée par Marc Munden, et les trois suivants, la partie Hiver filmée par Philippa Lowthorpe. Et c'est bien la douceur hypnotique de l'été qui l'emporte, tant la première moitié de la mini-série est la meilleure.

Les premiers pas de Sam sur Osea sont enivrants et riches, avec un mystère qui se déploie épisode après épisode. Rêves et visions s'entremêlent tandis que les indices et découvertes s'accumulent pour le héros. L'île dévoile ses multiples visages, suscitant émerveillement et frissons entre ses horizons glacés et ses bois obscurs.

Alors que la série invoque le thriller, l'horreur, le fantastique, et offre quelques images peu ragoûtantes, tout semble possible. Le cauchemar guette au coin de la maison, derrière une porte ou un arbre, et Osea devient un immense terrain de jeu. D'une caravane en feu à une allée d'arbustes étouffants, en passant par des cadavres d'animaux ou un héros écrasé par la peur et pisse, le piège se referme sur Sam et le spectateur avec une maîtrise impeccable.

 

Photo Jude LawN'allez pas dans les hautes herbes !

 

Cette richesse visuelle et sensorielle vient en grande partie de la mise en scène de Marc Munden. C'est notamment lui qui a signé la moitié des épisodes de la série Utopia, créée par Dennis Kelly déjà, et il insuffle à The Third Day une énergie parfois renversante. C'est particulièrement clair lors des scènes de trip de l'épisode 2 : malgré l'idée basique au possible sur le papier, les errances dignes d'Alice au pays des merveilles païennes offrent des visions folles, tour à tour enchantées et flippantes. La nuit est éclairée comme dans un tableau, les arbres prennent vie pour se manifester auprès des habitants, la chair s'ouvre pour appeler à l'aide, et les corps s'envolent dans une scène de fuite hallucinée, qui rappelle l'escapade aérienne de Faye Dunaway dans Arizona Dream.

La photographie de Benjamin Kracun (Jersey Affair, Promising Young Woman) est souvent splendide, mais même sans esbroufe stylistique, la mise en scène de Marc Munder reste brillante. Dans un simple champ-contrechamp, comme lorsque Sam et Jess discutent au bord de l'eau, il se passe quelque chose de beau, grâce au jeu avec les mouvements, la profondeur de champ, les très gros plans, et les acteurs.

Et quand le troisième épisode se conclut sur une image folle, The Third Day semble avoir ouvert en grand les portes de l'apocalypse, et d'une deuxième partie fantastique. Sauf que non.

 

photo, Katherine WaterstonHello darkness my old friend

 

WINTER IS COMING

L'épisode 4 prend pourtant un joli risque, avec une ellipse et l'apparition d'un nouveau personnage a priori sorti de nulle part : Helen, incarnée par Naomie Harris. Comme Sam, elle échoue sur l'île d'Osea sans se douter qu'elle a mis les pieds dans un territoire hostile, avec ses deux filles Ellie et Talulah (interprétées par les excellentes Nico Parker et Charlotte Gairdner-Mihell).

C'est alors un redémarrage de l'angoisse : les couleurs ont changé, l'hiver ayant posé une nappe de gris sur l'île, mais la tension est encore plus palpable. Et la détermination invraisemblable de cette mère de famille, qui se jette dans la gueule du loup, démultiplie le suspense. L'énigme de sa présence est vite résolue (c'est la femme de Sam, celle qu'il avait au bout du fil dans les premiers épisodes), mais le vrai mystère demeure sur la suite.

The Third Day aurait alors logiquement dû trouver une nouvelle dynamique avec la confrontation de ce couple, l'aura mystique de Sam devenu le leader faiblard de l'île, et la guerre intestine au sein de cette communauté.

 

photo, Naomie Harris, Nico ParkerLa trinité des emmerdes

 

Sauf que c'est un decrescendo, et très vite la flamme s'éteint. L'histoire redescend sur terre, abandonnant le trouble aux frontières du réel pour aller dans une peur plus simple, plus cartésienne, et plus ordinaire. Il y a bien quelques éclats de violence sourde (une mise à mort à la hache, une exécution silencieuse dans une bassine d'eau), mais The Third Day retombe dans les sentiers battus, entre mélo et thriller en bonne et due forme.

Seule couleur qui détonne dans ce décor : Katherine Waterston. L'ellipse entre l'été et l'hiver a métamorphosé le personnage, après un petit twist dans l'épisode 3. L'actrice vue dans Alien : Covenant et Inherent Vice donne par la suite quelques superbes frissons d'angoisse, dans une poignée de scènes où Jess déraille. La scène de bascule où elle révèle son visage monstrueux avec une douceur maternelle terrible, pour essayer d'abattre une gamine devenue gênante, est l'un des grands moments de cette deuxième partie.

Katherine Waterson ressort d'autant plus aisément que cette ultime ligne droite est dans les clous, malgré l'intention de virer à l'horreur (voire au slasher). Mais les ressorts émotionnels (la réconciliation impossible entre Sam et Helen, le deuil difficile de la famille) et les grosses ficelles (Talulah cachée comme par hasard dans la bonne chambre, pour aider ses parents) alourdissent tout ça. Le climax héroïque, où la mère s'évade du cauchemar au péril de sa vie, manque alors de puissance, et clôt l'aventure sur une note bien trop sage.

 

photo, Katherine Waterston Méfiez-vous de l'eau Waterston qui dort

 

LÉGENDE D'AUTOMNE

Impossible de ne pas aborder l'épisode spécial qui sert de transition bonus entre Été et Hiver, c'est-à-dire entre les épisodes 3 et 4. Mais Automne est plus qu'un simple épisode, ou qu'une banale web-série dispensable. C'est une parenthèse arty folle, entre art contemporain et théâtre filmé, qui a pris la forme d'un événement de 12h diffusé en live sur internet le 3 octobre. Comprenez que toute l'équipe, Jude Law inclus, a passé 12 heures à tourner sur la vraie île d'Osea, pour une odyssée infernale et glaciale.

L'épisode tourne autour de la célébration du festival Esus and the Sea, qui marque le passage à l'âge adulte des enfants d'Osea. Un garçon est cette année choisi pour suivre le long périple traditionnel et symbolique, censé purifier le monde, tandis que Sam est également testé, afin de devenir le nouveau leader de la communauté.

 

photoLa dernière tentation du cri

 

Tel un fantôme, la caméra traverse l'île, observe ses habitants et ses paysages embrumés, entre préparatifs et moments de flottement. Sam est tiré de chez lui et emporté dans l'épreuve, avec ses fameuses baskets orange. C'est le début d'un trip halluciné, avec notamment un déjeuner au milieu de l'eau, des câlins et coup de poing dans les bois, une version du Chemin de croix avec une barque dans la boue, une pause musicale avec Florence Welch (de Florence and the Machine) dans un champ, une épreuve des poteaux un peu plus angoissante que dans Koh Lanta, deux enterrements et quelques personnes pendus par les pieds, une rave party sous la pluie, et des feux d'artifice.

Au milieu, il y a Jude Law, qui creuse un trou pendant en direct pendant 30 minutes, se promène en caleçon, hurle, pleure et trébuche. Réalisé par Felix Barrett et Marc Munden, conçu comme un seul plan de 715 minutes (avec des astuces pour changer de caméra ou nettoyer l'objectif sous la pluie), cet épisode est une performance étonnante.

 

photoEt une étonnante mise en scène de la Cène

 

C'est un peu comme le paroxysme de The Third Day, mini-série notamment produite par HBO, Plan B (la société de Brad Pitt) et la compagnie de théâtre interactif Punchdrunk. Et là encore, ça renforce la sensation d'une deuxième partie et conclusion trop faible, en comparaison.

Car au final, la force et l'étrangeté enivrante de la première moitié laissent place aux schémas plus classiques, autour d'une histoire de deuil et sauvetage - littéral et symbolique. Osea était comme les limbes pour cette famille abîmée et divisée, et il leur faudra choisir entre y disparaître et s'en échapper. La note finale est douce, logique, touchante, mais loin des vertiges des débuts, lesquelles laissaient rêver d'une totale folie.

The Third Day est disponible en intégralité sur OCS en France

 

Affiche

Résumé

The Third Day a un double visage, entre terre et mer, entre deux personnages, entre deux parties distinctes. C'est peut-être pour ça qu'elle laisse une impression si mitigée, entre des moments forts, intenses et visuellement magnifiques, et une deuxième partie plus convenue, jusqu'à une conclusion décevante.

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Lecteurs

(2.8)

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commentaires

Solan
29/10/2020 à 15:45

Bien d'accord avec votre critique ; enivré par la première partie, ravi de retrouver Marc Munden et Cristobal Tapia de Veer, la déception fut grande en regardant la réalisation dénuée d'idées (alors qu'il y avait matière) de la seconde.
Reste une chouette série, des épisodes 2 et 3 absolument réjouissants, une très bonne interprétation et une histoire somme toute intéressante. Si seulement les plans avaient pu être plus travaillés dans la seconde partie, bien plus générique...

Alfred
28/10/2020 à 18:00

Pas complétement d'accord. Oui, ces trois premiers épisodes sont fous, effrayants et délicieusement mis en scène. Oui la deuxième partie est sans doute bien trop sage, trop sur des rails. Mais les deux aspects se complètent bien et épousent finalement le point de vue de leur protagoniste.
Le seul regret, cette fin trop abrupte. On est comme Ellie, on veut revenir sur cette île maudite.
Et puis ca fait longtemps que j'avais pas vu Jude Law aussi bon.

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