Gangs of London : que vaut la série ultra-violente du réalisateur de The Raid ?

Mathieu Jaborska | 20 novembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Mathieu Jaborska | 20 novembre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Les amateurs d'action l'adulent : les deux The Raid, devenus très vite les nouveaux standards du genre, les ont rassasiés. Les amateurs d'horreur le bénissent : Le Bon Apôtre, film original Netflix, les a convaincus. Gareth Evans sème le plaisir et les dents arrachées partout où il passe. Alors sa nouvelle série, qu'il a co-créée avec Matt Flannery, a de quoi faire tourner les têtes des fans de mise en scène appliquée et de bains de sang chorégraphiés. D'autant plus qu'il embarque avec lui Xavier GensCorin HardyJoe Cole (Peaky Blinders) ou encore Michelle Fairley (Game of Thrones).

Gangs of London sera diffusé dès le 15 novembre sur la plateforme Starzplay (via Amazon Prime Video, Apple TV, Orange TV, Rakuten TV, l’application Starzplay).

LES PROMESSES DE L’OMBRE

Parmi toutes les œuvres du cinéaste, Gangs of London se rapproche surtout de The Raid 2, trip d’action abracadabrant motivé par des intrigues de mafieux abracadabrantes, pour le plus grand plaisir des cinéphiles, généralement pas encore remis d’un tel coup de poing. Ici, la part de baston est encore plus réduite par rapport à la part de conflits diplomatiques chez des criminels dont le code d’honneur n’exclut pas de faire roter leurs dents à leurs ennemis. En d’autres termes, la série porte très bien son nom. On suit différents gangs implantés à Londres et leurs empoignades, de plus en plus fréquentes depuis que le grand patron du milieu s’est fait trouer le crâne par deux petites frappes.

Evans et son armée de scénaristes s'approprient donc des archétypes et tropes véhiculés par les films de gangsters modernes pour les manier non sans plaisir. Le récit passe par tous les moments obligatoires et les personnages phares de ce type d’histoires, de la romance impossible aux trahisons diverses qui jalonnent les productions du genre depuis des années.

 

Photo Joe Cole, Michelle Fairley4 massacres et un enterrement

 

Le génie de l’opération est donc de s’en emparer en se gardant bien de céder au cynisme mais sans non plus verser dans le plausible, loin de là. En assumant les codes sur lesquels ils reposent et en les respectant à la lettre, les épisodes s’enfoncent très vite dans une dure et froide noirceur pointant le bout de son nez dès la séquence d’introduction. Le la est donné tout de suite : il ne sera question que d’honneur, de trahison, de famille et de vengeance.

Clairement amoureux du genre, Evans, Hardy et Gens, les trois réalisateurs, lui font honneur, s’éloignant sans rechigner de toute forme de réalisme pour concevoir une sorte de fantasme de la représentation de la grande criminalité, un grand jeu sadique aux répercussions spectaculaires, culminant parfois dans des extrémités à la limite de l'absurde.

Les protagonistes et leurs évolutions deviennent des pions sur un plateau que le spectateur a le loisir de survoler. Un plateau transformant la capitale anglaise en sorte de résidence du crime, au point que la police n’est quasiment exclusivement présente qu'à l’intérieur de ce monde pas si souterrain, infiltrée.

 

photo, Joe Cole, Sope DirisuJoe Cole et Sope Dirisu, deux facettes d'une même pièce

 

La mise en scène, classieuse quand elle ne s’énerve pas (nous reviendrons sur cette partie), et les décors, allant du sale le plus vomitif au luxe le plus vertigineux, offrent un panorama jouissif de cette constellation de gangsters sans foi ni loi, si ce n’est la leur. Les sous-intrigues et constructions psychologiques des personnages troubles s’avèrent de plus en plus captivantes, au fur et à mesure que la série dépasse ces codes et analyse leur raison d’être.

Le concept de famille mafieuse, autrefois souvent présenté comme inné à toute narration de ce type, se déconstruit notamment grâce à la famille Wallace, au cœur des péripéties. L’élément perturbateur, la mort du patriarche, révèle la fragilité des liens qui unissent ses membres, fragilité justifiant la quasi-intégralité de l’action. Le frère, campé toute en subtilité par Brian Vernel, et la mère (Michelle Fairley) sortent ainsi de leurs rôles respectifs (le second dépressif et la femme de criminel dévouée) pour participer encore un peu plus à l’implosion d’une petite planète bien à cran.

Comme dans The Raid 2, la lecture morale de cet univers n’est même plus une option. La question n’est pas : « le monde est-il pourri ? », mais « à quel point ? ». Et la place du spectateur est au-dessus de lui, à le regarder se perpétuer en s’autodétruisant avec misanthropie.

 

photoUn diner presque parfait

 

A HISTORY OF VIOLENCE

Au milieu de la déconstruction respectueuse et appliquée des codes du film de mafieux, rendue possible par la rigueur et la longueur des épisodes, des éclats de violence ahurissants surgissent régulièrement, achevant au passage de distinguer Gangs of London du tout venant. Evans avait déjà montré à plusieurs reprises qu’il était peut-être le plus grand filmeur de castagne du moment. Il ne faillit pas à sa réputation.

Sa mise en scène décolle dès que les esprits s’échauffent pour ausculter avec une précision vertigineuse le choc des coups, les hurlements de douleurs, le bruit et la forme des os qui se déforment sous le poids d’une phalange. Les chorégraphies, aussi plausibles que délirantes, découpent méthodiquement les pauvres corps adverses, sbires souvent anonymes, engagés pour se faire charcuter. Les mâchoires se décrochent, des deux côtés de l’écran.

L’épicentre de la série réside précisément dans ce point de rupture, ces instants où les tractations illégales tournent à la barbarie pure et simple, voire aux massacres de masse (le bodycount est élevé). La narration évolue en permanence sur le fil, prête à tomber dans cet excès. La pression monte sans répit jusqu’à exploser dans une de ces scènes parfois capables de transgresser par leur violence des archétypes pourtant très bien ancrés.

La séquence de fusillade, telle qu’on l’appelle pour ne pas spoiler, s’avère par exemple d’une brutalité chirurgicale. Comme dans les précédents films du cinéaste, la problématique reste celle du sadisme enfoui, et de l’escalade par laquelle elle peut se manifester. La sauvagerie humaine éclate régulièrement, mais ne se montre pas assez pour diminuer son impact.

 

photo, I Richard Harrington, Mark Lewis JonesPimp my ride

 

Fun, presque insoutenable ou tendue, la violence déployée à l’écran ne fait qu’interroger. Comment en est-on arrivé là ? Evans et Flannery décortiquent les mécaniques de l’escalade, entre fiertés personnelles, appât du gain, esprit de vengeance ou attachement niais à une famille en décomposition… Dans un ultime pied de nez, les deux auteurs nous révéleraient presque à qui profite le crime, grâce à une sorte de mise en abîme, reléguant les puissants au rang de dominés. Plus pessimiste, tu meurs, littéralement.

La structure même du récit, dispatché sur 9 épisodes, s’est construite autour du risque de dérapage. En effet, il encadre le cinquième épisode, au centre de tout, sorte de parenthèse pas du tout enchantée, réceptacle de tout le savoir-faire de l’équipe technique et créative. Loin de Londres et de ses conflits de riches, on y découvre une violence sourde mais ô combien spectaculaire (rarement un drone n’aura été aussi bien utilisé), démonstration de tension jamais vue sur petit écran.

Un épisode de presque 1h pour détailler les tenants et aboutissants d’un dommage collatéral : l’exemple parfait du rapport qu’entretient le réalisateur à la violence, rapport très très loin du simple défouloir. Dommage d’ailleurs que la suite soit très légèrement avare en action par rapport au reste. Espérons que celle-ci éclate encore plus enragée - si toutefois c’est possible – dans une éventuelle saison 2. Encore faudrait-il que quelqu’un la diffuse en France.

 

affiche

Résumé

N'hésitant pas à brutaliser son spectateur dans des séquences d'une violence inouïe, la série passionne par sa capacité à se réapproprier avec subtilité les codes du genre et surtout à figurer l'escalade de noirceur qu'ils peuvent engendrer. Impitoyable et techniquement irréprochable, Gangs of London frappe très fort.

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Lecteurs

(4.1)

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commentaires
Saigon
31/03/2021 à 19:07

Lourd ,lourd ,très lourd....!!!!de la chirurgie esthétique !!!!!!

Ronin59
02/12/2020 à 21:10

Pour l instant il n'y a que 3 épisodes c'est normal ?

nicolat
29/11/2020 à 19:20

J'ai eu le plaisir (pas la peine d être trop expressif) de voir cette bombe télévisuelle il y a quelques mois déjà que dire de plus en sus de votre article. Oz avait réveillé le genre prison, G O L réveille le genre gangster Mr G Evan prouve qu il peut passer du grand au petit écran sans perdre son ADN et vendre son âme. Dans ma tv thèque special action/violences top 4 :gang of london , banshee , spartacus , warrior( chacune des séries ayant ces points forts et points faible ) .J imagine ce que ce pur sang de la mise en scène pourrait nous livrer comme films ou séries non identifiés(FSNI)avec au casting le pléthore d acteurs catalogués film action et séries B qui méritent tous mieux que VOD direct.

Guéguette
22/11/2020 à 10:48

Déso, mais comme John WIck, le scénar est tellement mauvais que je me lasse avant les scènes d'action...et me fait perdre mon intérêt pour elles.

Sess
20/11/2020 à 22:21

Ultra chiant, top les scènes d'actions, mais bon c'est longggggg

Metuxla
20/11/2020 à 18:06

la claque de l'année je me suis regalé devant cette série. mise en scène, spectacle, scenario qui tient la route et de la BASTON qui claque et qui fait mal. TOP

jimmy'popeye'doyle
20/11/2020 à 17:31

Viens de visionner la saison, Evans filme bien l'extra violence dans des édifices squattés ou décrépis, passant de pièce en pièce, détruisant les cloisons et les portes et fenêtres. C'est vraiment son truc. Même le gratte-ciel se désintégre à la fin.
La tragédie mise en scène de familles mafieuses est bien en dessous de gomorra la série.
Petit plus pour Sope Dirisu qui pourrait candidater pour un James Bond noir.

Kyle Reese
20/11/2020 à 17:20

Fan des 2 The Raid je vais enfin pouvoir la découvrir.
Ca a l'air d'être du costaud.

MIL
03/09/2020 à 14:27

Se laisse regarder, mais beaucoup d’invraisemblances, l'histoire principale est bidon. Les persos sont pas hyper bien écrits. le premier épisode était top.
C'est parfois bien filmé lors de scènes d'actions , mais la seconde moitié n'est pas à la hauteur du début.

Franchement, ça reste une série 'fast food', petit plaisir qui est vite oublié. J'ai l'impression que les critiques, ici et ailleurs, sont hyper indulgent maintenant dans le milieu du ciné, depuis pas mal d'années. Il y a toujours de superbes films et series mais ils sont noyés dans une quantité astronomique de productions moyennes et sans saveurs.
La qualité moyenne régresse, les critiques sont moins sévères.

J'aimerai bien connaître l'évolution de l'âge moyen des critiques aussi ...


24/05/2020 à 07:45

Au top.
Svp dans les commentaires, préciser "spoilers" quand vous racontez le sort de personnages.

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