ZeroZeroZero : la série Canal+ est une drogue dure pour le confinement

La Rédaction | 13 avril 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
La Rédaction | 13 avril 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Dévoilée par Canal+ quelques jours avant que la pandémie de COVID-19 n’entraîne le confinement d’une partie de la population mondiale, ZeroZeroZero fait partie de ces œuvres profondément transformées par leur contexte de diffusion. Que nous dit de notre monde cette série représentant une industrie souterraine ultra-connectée, à l’heure où cette connectivité a quasiment disparu ?

MONEY-MONEY-MONEY

En découvrant la série dont l’excellent Stefano Sollima (Gomorra, Sicario : La Guerre des cartels) est un des maîtres d’œuvre, on avait eu le sentiment que scénario et mise en scène usaient du concept de mondialisation comme un terrain de jeu narratif et rythmique, plutôt que la source d’un discours politique. Si le show se plaît à éparpiller puis rassembler ses intrigues au gré des rebondissements que lui sert sur un plateau son bac à sable dans lequel chaque grain de matière fonctionne à la manière d’un domino imprévisible, la série va en réalité plus loin, plus fort.

Mexique, océan Atlantique, Afrique, Italie, Etats-Unis… jamais le récit ne cloisonne ces espaces multiples ou les personnages qui y évoluent. On l’a dit, chaque action entraîne son lot de conséquences, démultiplie les inconnus et rebat sans cesse les cartes. On ne l’avait initialement pas perçu ainsi, mais ZeroZeroZero traite bien d’une contamination. Un mal insidieux se répand dans les différents espaces visités par l’intrigue, une soif de violence qui prend ses racines dans une pathétique lutte intestine au sein d’une famille mafieuse.

 

Photo Harold TorresUn des personnages les plus paradoxaux et impressionnant de la série

 

Que Stefano décide de décapiter l’organisation de son grand-père, et s’ensuit une cascade de shrapnels chaotiques se répercutant sur tous les protagonistes. On nourrit les porcs du voisin des restes d’un membre de la famille, et quelques heures plus tard, une balle perdue transperce les entrailles d’une petite fille aux abords d’un marché mexicain. On avait ironisé sur un retour en grâce de la théorie du chaos quand un rot de pangolin suffit à péter les genoux de tout Hollywood.

À bien y regarder, l’intrigue qui se déroule sous nos yeux dans un bain de corruption et de sang ne traite pas d’autre chose. Mais plus que cet instantané d’un monde qui paraît désormais révolu, ZeroZeroZero a quelque chose à nous dire de pourquoi, malgré les ravages qu’il engendre, il survivra.

 

photo, Harold Torres"Elle me fume cette discothèque"

 

KILL-KILL-KILL

Malgré certains passages imposés trop mécaniques (la trahison d’un certain policier militaire), des personnages inégaux (Dane DeHaan et Andrea Riseborough doivent se fader un duo sacrément archétypal, qui a bien du mal à surprendre), le show basé sur Extra-Pure, un des derniers ouvrages de Roberto Saviano, possède une qualité dévastatrice. On sait depuis A.C.A.B (All Cops are bastards) que Stefano Sollima n’a pas son pareil pour imprimer l’urgence à l’image, il renforce cette particularité avec la puissance iconographique acquise sur Gomorra.

Le résultat, c’est la mise en image de l’avidité, tous les épisodes capturant parfaitement le concept qui préside à nos existences, à savoir que la moindre pause, le plus petit échec, entraînent l’irruption d’un appétit visant à combler le vide soudain créé. C’est le principe actif du récit, qui démontre brillamment comment ses éléments, sitôt leur emplacement dans l’engrenage déstabilisés ou fragilisés, se retrouvent broyés par la mécanique générale.

 

photo, Andrea RiseboroughLa chute de l'empire américain

 

Qu’une bidasse refuse un pot de vin, et celui qui veille à leur bonne répartition répandra ses tripes dans une obscure discothèque. Qu’un patriarche de l’exportation de coke se fasse ratatiner l’épaule, et ses enfants célèbreront sa succession à même sa dépouille. L’espace a horreur du vide, la série également, tout comme le monde dans lequel nous vivons, se gargarisant pour l’heure de fantasmes au sujet de ce qui adviendra après lui. Avec ses plans composés au millimètre, le goût prononcé du découpage pour les contrastes, d'incessantes ruptures de ton, ce n'est pas tant une fresque criminelle romanesque que nous découvrons, mais bien un échantillon du formidable fourmillement qui dominait nos existences.

Cette puissance symbolique s’incarne dans des séquences dévastatrices, comme celles de militaires suspendus par un ridicule filin à leur hélicoptère, tous interdépendants, tous condamnés. Stefano Sollima n’a réalisé que les deux premiers épisodes de ZeroZeroZero, mais la série parvient à émuler intelligemment sa patte pour offrir au spectateur une denrée rarissime en matière de série, à savoir une œuvre visuelle, dont le découpage et la photographie sont le langage premier.

ZeroZeroZero est disponible en intégralité sur MyCanal en France

 

Affiche française

Résumé

Un récit criminel étonnant, qui donne le sentiment vertigineux d’être simultanément visionnaire et à rebours, comme s’il traitait autant de l’horreur qui a épuisé le monde que de celle qui s’apprête à fondre sur lui.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(0.0)

Votre note ?

commentaires
Ozymandias
14/12/2020 à 23:26

Excellente série, j'ai adoré. Une épopée maîtrisée de bout en bout.

Kyle Reese
14/05/2020 à 00:55

Je viens de la finir et que dire ... c’est tout simplement magistral.
Je ne vais pas trop m’étaler dessus il y aurait tellement de bonne chose à dire sur cette œuvre.
C est une véritable démonstration de savoir faire à tout niveau.

C est hyper bien filmé, photographié, monté, écrit, joué, accompagné par une musique envoûtante. Le fait que ce soit Mogwai qui se charge de la musique m avait tout de suite rappelé sa participation à Miami vice, et cela m’a très vite confirmé l.une des inspirations des créateurs de la série à savoir le grand Michael Mann. Inspiration qui se voit à l’esthétique du film enfin de la série avec ce côté contemplatif et ces personnages peu bavard entre autres.
Le cast est parfait du grand père à l’intriguante tradeuse. Même les petites histoires secondaire sont je trouve justement traité.

Bref j’ai adoré si on peut adorer une œuvre hyper sombre qui montre un monde gangrené par le pouvoir, la violence, la corruption que crée cette saloperie de poudre blanche. Avec tout les victimes civils collatérales que cela engendre.

Si cette série pouvait un peu faire réfléchir les consommateurs et les mettre fassent à leur responsabilité car en créant la demande ils ont indirectement du sang sur les mains.. mais je ne pense pas qu il puisse y avoir un quelconque espoir. La cocaine fera tourner une partie du monde pendant encore bien longtemps. Pauvre Mexique.

Une série dans la catégorie réaliste absolument à voir.
S est bien de s échapper avec des séries de SF que j adore mais regarder une série ancré dans le monde bien dur et réel d aujourd’hui ça calme pas mal.

Bon il va falloir que je regarde enfin Gomorrah.

Ceciloule
06/05/2020 à 16:59

En effet, pas grand-chose à redire sur cette série tirée au cordeau, où le moindre détail est extrêmement soigné. Un peu lente parfois, elle prend son temps et raconte la pieuvre qu'est le trafic de cocaïne qui étend peu à peu ses tentacules sur le monde...

Miami81
15/04/2020 à 23:13

Une vraie réussite. J'avais peur qu'elle marche trop sur les plates bandes de Narcos, mais au final, hormis la marchandise de base, les deux séries n'ont strictement rien à voir.
Excellente réalisation. On a l'impression de voir un Michael Mann aux commandes tellement elle est proche, sans parler d'une musique qu'il n'aurait je pense pas reniée..
Mention spéciale également au montage qui apporte tout son sel à chaque épisode.

Mserrano
14/04/2020 à 20:15

Pour avoir vécu 15 ans en Amérique latine la réalité dépasse et de loin la fiction. Les cartels mexicains (zetas au service du cartel del Golfo, les templarios de michoacan ou plus récemment le CNGJ) sont composé de ex militaires d'élite formés dans les meilleurs écoles de la planète que ce soit aux USA ou en Israël... Tout ça pour dire que malheureusement c'est l'argent qui fait tourner le monde et encore la série abordé très peu le côté blanchiment avec la collusion entre grandes banques internationales, structures offshore et entreprises légales... Si j'avais le temps, je vous dirais ce que tout le monde sait et que personne n'ose avouer.

Will be
14/04/2020 à 15:44

@Marc Landiers
"000 est un peu exagéré, forces spéciales mexicaines qui sont corrompues et montent une armée pour la drogue, mouais..."
Malheureusement, c'est pourtant vraiment. Au Mexique ce sont les Zetas, une milice paramilitaire à la solde d'un cartel.

Simon Riaux - Rédaction
14/04/2020 à 14:44

@Kolby

Non, notre opinion n'a pas changé à ce sujet entre les deux textes, on le rappelle même en évoquant certaines mécaniques trop rigides et des "personnages inégaux".

Mais comme on est revenus en détail là-dessus dans le premier texte, logiquement, on détaille d'autres aspects dans le second.

Chris
14/04/2020 à 14:44

Un peu compliqué à suivre mais intéressant à suivre . Bons acteurs

Sanchez
14/04/2020 à 00:46

Très hâte de découvrir cette série sachant que Gomorra est pour moi un chef d’œuvre. Du premier au dernier épisode le taff de Saviano et Sollima est admirable

Geoffrey Crété - Rédaction
13/04/2020 à 19:38

@Ludwig Van

... comme dit plus bas : on a toujours traité la grande majorité des séries de cette manière. Encore récemment, La Casa de Papel. Rien de spécial sur ZeroZeroZero donc. Mais c'est amusant de fantasmer le fonctionnement d'un site de critique.

Pour ce qui est des news sur Disney et compagnie, non seulement ce sont les lecteurs qui en font des succès, mais en plus, on parle continuellement d'autres choses, en parallèle. Que ces articles soient moins lus, commentés, etc, ne relève pas de notre pouvoir. On a donc hâte de vous retrouver sur ces articles, nombreux.

Plus
votre commentaire