Dare Me : critique pompom-paillettes de l'Euphoria signée Netflix

Camille Vignes | 26 mars 2020 - MAJ : 27/03/2020 11:15
Camille Vignes | 26 mars 2020 - MAJ : 27/03/2020 11:15

Nouvelle série des cinéastes Gina Fattore et Megan Abbott, d’après un roman de cette dernière, Dare Me est d’abord sortie aux États-Unis sur la chaîne USA Network (The Sinner, Mr. Robot) avant d’être diffusée en France par Netflix, depuis le 20 mars 2020. Dare Me  plonge dans les affres de l’ennui adolescent et ses conséquences, tout en faisant le portrait d’une petite ville du Midwest américain, via différents personnages féminins : Addy Hanlon (Herizen F. Guardiola), Beth Cassidy (Marlo Kelly) et Colette French (Willa Fitzgerald).

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L’histoire se situe donc dans une petite ville américaine et suit les tribulations adolescentes de deux lycéennes cheerleaders, muées par une amitié en montagnes russes et teintée, pour l’une des deux seulement (sinon ce serait trop simple), d’un amour et d’une attirance dévorante pour l’autre. Athlètes oblige, la série écarte très vite les personnages qui ne répondent pas aux stéréotypes de beauté actuels et concentre son récit autour d’une bande d’adolescentes sportives aux corps taillés par l’exercice, la discipline et la sueur - la douleur et le sang, aussi. 

 

 

Ces corps, la caméra se plaît à les montrer en mouvement, souvent auréolés d’une lumière avantageuse. À grands coups de ralentis et de plans resserrés, elle esthétise la discipline, caresse ces muscles bandés, et créé dans ses premiers épisodes une ambiance sensuelle qui laisse interdit. Faite de sous-entendus lascifs, Dare Me mêle aux accents RnB de sa bande-son, des musiques plus contemplatives et les bruits de respirations essoufflées (notamment dans son premier épisode, le plus fort de ce côté là), pour sortir de l’arrière-plan la pratique sportive - et se détacher de certaines séries où le sport était très important comme Les Frères Scott. 

 

photoSérie chorégraphiée 

 

À mesure que les épisodes s’enchaînent, le rapport au corps se fait de plus en plus violent, transcendant la simple métaphore du dépassement de l’autre et de soi. La rigueur, la pratique et la compétition entre cheerleaders est de plus en plus âpre et devient menaçante. Poussées par la volonté d’être la meilleure, de battre l’autre à tout prix (même si ça signifie l’écraser et non se dépasser), certaines se sentent pousser des ailes, quitte à délester de son sourire et de ses dents l'une de leurs camarades. 

À trop peu s’y attarder, on pourrait penser que cette représentation du corps n’est qu’un prétexte trouvé pour donner l’impression aux spectateurs que Dare Me pose un oeil nouveau sur des problématiques adolescentes rincées par le temps, pour leur donner un semblant de profondeur. Et c’est vrai que, quand il ne s’agit pas de filmer la beauté d’une anatomie en mouvement mais d’autres moments nécessaires au bon déroulement de l’intrigue, les choix de mise en scène ne brillent jamais. Pourtant, à bien y réfléchir, toute l’emphase mise sur ces corps, toute l’importance qui leur est donnée, et tout ce qu’ils se ramassent dans la gueule à mesure qu’avance la série, sert peut-être simplement à distiller une tension bienvenue dans ce récit en demie-teinte.

 

photo, Alison ThorntonUn lien ténu entre les cheerleards et l'armée... mal amené 

 

CHEERKILLERS 

Au milieu du flot de séries Netflix teenage classiques, Dare Me a un certain parti pris artistique, une volonté visible de poser un regard frais sur des problématiques obsédantes de l'adolescence - l’abandon, l’amour, la jalousie, le besoin de reconnaissance, le harcèlement, le culte du corps, la dépression… Malheureusement, ces questions ne sont souvent que des moyens pour arriver à une fin. 

Au lieu de placer ces sentiments au premier plan de l'intrigue, et d'en faire l’objet du récit, la série se sent obligée de tisser une intrigue épaisse, comme un puzzle s’assemblant au fil des épisodes. Une intrigue construite en flashbacks compréhensible dès l’ouverture de la série. Une intrigue qui s'étire trop, se veut faussement complexe, confond souvent lenteur et ennui. Une intrigue où les interactions entre les personnages servent plus à faire avancer l’intrigue qu’à dire quelque chose de l’humain, qui perd sa saveur en basculant progressivement vers une histoire de suicide (ou de meurtre ?). 

 

photo, Alison Thornton, Herizen F. Guardiola, Marlo Kelly, Taveeta SzymanowiczFaudrait pas sortir des sentiers battus 

 

Qu’on s’accorde, le problème n’est pas de mêler problématiques humaines et intrigues policières mais c’est de faire en sorte que les premières servent les secondes. Dans le genre, Twin Peaks opérait de façon inverse, s’ouvrant sur un meurtre pour s’en détacher progressivement et exprimer quelque chose de la nature humaine. Et c’était là toute la force de la série de David Lynch et Mark Frost. 

Pour autant ce n’est pas le seul problème gênant de la série de Gina Fattore et Megan Abbott. Ce qui fait vraiment défaut à Dare Me, c’est l’inadéquation visible entre le fond et la forme. À vouloir trop épaissir son intrigue « centrale », la série flotte toujours entre deux eaux. L’une très moderne, à la sexualité décomplexée et qui replace au centre des questionnements humains (qu’on a pu voir dans d’autres séries Netflix comme Sex Education ou Atypical), saupoudrés de problématiques sportives assez originales. L’autre bien trop connue, faite de pièces de puzzle à imbriquer les unes dans les autres, de meurtres et de cliffhangers outranciers. 

Toutes les petites choses du quotidiens qui permettent aux spectateurs de vraiment s’identifier aux personnages sont donc rejetées en arrière, mal exploitées, enrobées dans une intrigue bien en-deçà de certains parti-pris esthétiques. 

 

photo, Rob HeapsMatt French, un pesonnage fadasse et inutile avant le cliffhanger de fin de saison... 

 

QUELQUE CHOSE D’EUPHORIA 

Les enjeux de la série sont donc pas mal bâclés, et ce pour que la mort suspecte d’un des personnages puissent se mettre en place. Dommage. Le réel propos de la série se trouvait autre part et Dare Me le caresse de temps en temps

La sincérité avec laquelle Marlo Kelly, dans le rôle de Beth Cassidy, incarne le tourbillon des sentiments de l’adolescence perce l’écran. Son personnage catalyse bon nombre des enjeux sociaux et humains de la série. Sans se soucier du regard des autres, elle raye le parfait vernis de cette banlieue américaine, nécrosée dans ses stéréotypes et ses histoires de familles. Elle réussit à transcender par l’interprétation de ses sentiments les histoires les plus anecdotiques, exploitées dans la plupart des séries (tromperie, divorce…). 

Voir la manière qu'elle a de se débattre et de se fondre dans un silence destructeur après une agression sexuelle expose parfaitement ce dont témoigne la plupart des victimes de ce genre d'actes. Son incapacité à dire les choses est d'autant plus prégnante qu'elle est exposée dans le cinquième épisode, le plus fort de la série scénaristiquement parlant. Alors que toute la série demande à ses protagonistes, et aux spectateurs, de savoir jusqu'où ils seraient prêts à aller pour atteindre leurs objectifs, celui-ci s'attarde sur la perception de la réalité et sur la façon dont les souvenirs sont perçus. En racontant la même journée macabre par les yeux d'Addy, de Colette puis de Beth, en ajoutant ou supprimant des détails en fonction de qui la raconte, en en changeant certains aussi, Dare Me réussit à effleurer la seule réalité : il n'y a pas de communauté de perception. 

 

photo, Marlo KellyBeth, un ouragan de sentiment d'une sincérité folle

 

Sans jamais atteindre la puissance visuelle la complexité ou la dimension queer des personnages d’Euphoriales trois personnages féminins (Beth, Addy et Colette) sont moins lisses que la plupart de ceux qu’on a l’habitude de croiser dans les séries. De ce coté là, Dare Me rejoint un peu 13 Reasons Why dans sa façon d’aborder la vie au lycée. D’abord parce que, en suivant une équipe de cheerlearders, la vie lycéenne ne peut être évincée du récit, ensuite parce les personnages ne sont jamais simplement ce qu’il paraissent, enfin parce que la cascade de problèmes est liée à la vie du lycée. 

Beth n’est pas juste la reine des abeilles de son lycée qui se plaît a montrer qu’elle est la meilleure voltigeuse, la peste la plus retorse et la meuf à tous veulent plaire ou ressembler. Son histoire familiale est là pour rappeler tous les démons qui la rongent. Addy n’est pas juste la sportive détachée qui veut décrocher une bourse, mais une adolescente malléable, influençable, qui cherche désespérément un modèle pour être validée. Et Colette reste le grand mystère de la série. Ses blessures adolescentes n’ont jamais cicatrisé, et derrière sa froideur se cachent des rêves brisées et des comportements plus adolescents qu’adultes. 

Malgré le manque d’intérêt de l’intrigue globale, la manière dont elle est abordée permet quand même à Dare Me de mettre en avant certaines perversions humaines, certains comportement tendancieux et auto-destructeurs - même si la charte Netflix n’est jamais loin et ne laisse pas le loisir à la série de l’exploiter en profondeur.

Dare Me est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 20 mars 2020

 

Affiche officielle

Résumé

À cause de son intrigue principale, prétexte pour tenir en haleine ses spectateurs, Dare Me n'ira jamais voguer dans les mêmes eaux brillantes qu'Euphoria (ni même celles de 13 Reasons Why). Mais grâce à la complexité du personnage de Beth, remarquablement interprété par Marlo Kelly, et à tous les enjeux qu'il charrie, la série parvient quand même à se détacher du lot. 

commentaires

Bubble Ghost
27/03/2020 à 09:53

@Jojo... C'est une série de la chaine câblé USA... Pas une série Netflix Original... Mais pour l'annulation, c'est malheureusement bien possible...

Doc Capello
26/03/2020 à 12:02

Haleine...pas halaine

Jojo
26/03/2020 à 11:44

Encore une série qui rejoindra les annulations Netflix lol

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