Queen Sono : critique afrosement américaine

Marion Barlet | 3 mars 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Marion Barlet | 3 mars 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

La première série africaine commandée par Netflix est arrivée et rien que pour ça, on avait envie de partager l’expérience. Le géant du streaming a produit Queen Sono et a misé sur des créateurs et des protagonistes originaires du continent (ce qui paraît plus que normal) comme Kagiso Lediga. Le sujet abordé est tendance : l’espionnage, avec ses grandes trames et rebondissements propres au genre. Quel en est le résultat, entre choc des cultures et classicisme sériel ?

L’HOMME DE LA SITUATION

L’homme de la situation, c’est Kagiso Lediga. Il est à la fois le créateur, le co-scénariste, le réalisateur et le co-producteur exécutif de la série, soit l’homme sur lequel Netflix a tout misé. Dans sa carrière, le Sud-Africain coche aussi la case acteur, et plus particulièrement stand-upper ; c’est un polyvalent, un touche-à-tout, un passionné d’audiovisuel. Il est connu pour ses talents comiques et créatifs, notamment via Late nite news with Loyiso Gola, un show télé satirique populaire en Afrique du Sud.

 

photoEn avant pour Queen Sono

 

Dérouler son CV n’est pas une coquetterie exhaustive (et d’ailleurs nous ne le sommes pas), mais une introduction nécessaire pour comprendre la « drôle » de matière qu’est Queen Sono. Dans l'affrontement des deux écoles : faut-il juger l’œuvre pour ce qu’elle est et basta ou comprend-on mieux quand on retrace l’origine et les intentions ? Nous prenons ici le parti second. Il s’agit d’une décision qui ne se revendique pas universelle, mais qui est nécessaire pour s’emparer de la logique structurelle de la série et de son rendu éclectique.

Avec Queen Sono, nous sommes loin du chef-d’œuvre, mais il est nécessaire d'éclairer des rouages extra-diégétiques afin de ne pas s’enfermer dans le déni d’une création qui a quelque chose à dire, et qui dit beaucoup de la tendance actuelle. 

 

photoPearl Thusi en Queen Sono

 

PLUS BELLE L’AFRIQUE

Queen Sono est officiellement la première série « africaine » produite par Netflix, mais c’est assez large pour ne rien vouloir dire. Plus précisément, elle est sud-africaine, un pays que l’on connaît mieux que d’autres du continent, pour son histoire douloureuse autour du sujet identifié de l’Apartheid. Un film comme Invictus (Clint Eastwood) a popularisé le conflit nodal de cette nation : la lutte des Noirs contre l’oppression blanche dont Nelson Mandela est le représentant paradigmatique. C’est le thème central de cette série, qui sans la pousser jusqu’au bout, ose porter l’étendard d’une radicalité et d’une figure révolutionnaire.

L’intrigue se concentre autour du personnage de Queen Sono (Pearl Thusi), une jeune espionne pas fan d’autorité, mais ultra débrouillarde et fille de la rebelle (fictive) Safya Sono. Cette dernière a été assassinée pour son engagement politique, qui visait à redonner le pouvoir aux siens dans une tendance black-power virulente et patriote. La mère de Queen était nationalement célèbre et représente l’icône de la résistance dans la série, où elle apparaît en flashback, comme un fantôme obsédant qui n’a pas dit son dernier mot. Assassinée par des extrémistes racistes, la mère demeure une énigme car son meurtre est moins clair qu’il n’y paraît. Sa fille Queen est d'ailleurs amenée à rouvrir incidemment l’affaire au cours de ses périples ponctuels.

 

photoCe n’est pas trop l'ambiance chez Watu-Wema

 

La ligne scénaristique du groupe rebelle Watu-Wema dessine un horizon solide dans une trame qui malheureusement ne la valorise pas assez. Il s’agit d’une organisation terroriste, dont la ligne de conduite est de rendre aux Noirs les richesses qui leur appartiennent, avec toutes les contradictions que cela implique, meurtres internes et pactes avec les Russes entre autres.

En parallèle de cette organisation, on assiste aux luttes de pouvoir d’entités diverses et pas tellement africaines pour mettre la main sur les opulences minières. Lors d’un meeting politique, Queen Sono constate et désespère : « deux Blanches qui se battent pour l’avenir de l’Afrique... », tout est presque dit. La tension interraciale est palpable, mais n’est jamais réellement aboutie, positionnant le discours politique au rang d’artifice et favorisant le divertissement.

  

photoLa méchante russe (Kate Liquorish) alias Blanche-Neige veut croquer les diamants

 

CON-SENSUEL

Les cases de l’espionnage sont cochées une à une, dans une rapidité qui nous perd, mais prend une teinte amusante. Queen Sono cogne et bastonne en tenue de soirée (Pearl Thusi candidate à miss sud-africaine coïncidence-on-ne-croit-pas-non), montrant un galbe parfait pour une maîtrise du gun et de la séduction implacable. Ça va à mille à l’heure les alouettes, avec des personnages qui meurent, fuient, ouvrent des intrigues sans leur donner de sens, retombent sur leurs pattes et trouvent des réponses à des questions qu’on ne s’était pas posées.

Il faut dire que le format ne prête pas aux développements et à l’élaboration d’une crédibilité insoutenable. Queen Sono comporte six épisodes d’une quarantaine de minutes chacun, ce qui laisse peu d’espace pour resserrer les sujets amorcés ou conclure une histoire trop secondaire. Les multiples connexions des personnages deviennent des capharnaüms tels qu’on renonce à les expliquer, au point de tomber dans un visionnage au second degré qui fait sourire sans convaincre.

La tenue de l’intrigue ne semble pas chère à Kagiso Lediga, dont on se demande s’il a contenu la part d’humour qui est en lui ou s’il a largué les amarres pour créer un genre hybride. On oscille en permanence entre la gravité du contexte et le comique de situation provoqué par des scènes bordéliques. Le montage a dû couper sévère pour qu’on nous éclipse à ce point des passerelles basiques, mais nécessaires à la cohérence du visionnage. La Snyder cut à côté, c’est Oui-Oui et les ciseaux magiques. 

 

photoQueen Sono inquiète du manque d'action 

 

NETFLIXEMENT VÔTRE

Le handicap majeur de Queen Sono est la survalorisation de l’anglais, qui ne s’équilibre pas avec les autres langues ou dialectes : afrikaans, xhosa, zoulou, russe et français. La décision relève évidemment du ciblage d’un public élargi, mais l’uniformisation va jusqu’à assumer des absurdités  à l’écran : un personnage secondaire qui galère avec l'anglais et des membres d’une même famille (sud-africains ou russes) qui ne parlent pas leur langue maternelle entre eux. On veut bien que l’anglais soit une des langues officielles de l'Afrique du Sud, mais n’allons pas nous faire gober qu’elle s’insinue dans les foyers et dans les conversations fraternelles.

 

photoAïe ! ça pique les yeux

 

Pas une scène ne se déroule sans qu’on distingue un copyright Netflix dans les effets de mise en scène et Queen Sono manque d'identité au profit d’un "netflixage" dépersonnalisé (valeurs libérales où la violence est équilibrée, manque d'invention dans la mise en scène, grain d'image policé et rapidité de l'action), dont on n’est pas sûr que la méthode permette de toucher un quelconque public. La série trouvera-t-elle grâce en Amérique du Nord, avec son amateurisme sympathique, mais pas grandiose, qui respecte les codes de l’espionnage avec les moyens du bord ? On peut en douter.

Quant à l’Afrique, et surtout l’Afrique du Sud, elle drainera peut-être quelques curieux, qui pareillement risquent de se détourner de cette création qui flirte avec l’ennemi tout en prônant l’autonomie dans le discours. Les audiences participeront au choix de Netflix de commander ou non une saison 2, que la fin de la première a appelée par un suspense très classique.

 

photo fred et l'anglais cataCrédibilité de l'espion : plein d'écrans avec plein de données multicolores et fluo

 

Par ailleurs, si l'on fait un petit aparté sur le divertissement cinématographique en Afrique pour se faire une idée de l'anglais dans leurs productions, il faut savoir que deux studios cartonnent et permettent de prendre la température du public : Nollywood au Nigéria et Kumawood au Ghana. Les moyens sont limités et Kumawood produit des films pour dix mille dollars avec un débit de 12 par semaine. Ils sont très populaires et montrent l’attachement à la langue des Ghannéens. Nollywood quant à lui touche 150 millions de spectateurs, lui dont on rappelle qu’il est le deuxième producteur de cinéma au monde, derrière l’Inde, mais devant les États-Unis, en termes de nombre de films par an.

Naturellement, les Sud-Africains ont une approche plus naturelle à l’anglais, mais pas sûr que cela suffise à attirer une population qui peut trouver son bonheur ailleurs. Un partenariat n’aurait pas été de trop pour insuffler une âme à Queen Sonodont le récit et la conception est finalement le cul entre deux continents.

Queen Sono est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 28 février 2020

 

photo, Pearl Thusi

Résumé

Pour sa première série africaine, Netflix joue la sécurité et ne s’embarrasse pas de lignes politiques trop fortes, tout en les exposant. Queen Sono est agréable quand on la prend avec légèreté et qu’on ne fait pas la fine bouche sur l’espionnage, la mise en scène et l’uniformisation.

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commentaires
jedelix
11/03/2020 à 02:45

Merci Niette King

Niette King
04/03/2020 à 00:38

Perso la couverture m'a attirée, jolie fille, grosse chevelure marrante, autre chose qu'une héroïne blonde, espionnage, autre pays que les us, ça avait l'air original.
Puis en zappant sur quelques passages pour voir si j'allais la voir en vostfr ou en vf, je suis tombé sur la scène de la mine et ça m'a rappelé tous les africains qui comm n'importe quoi sur la colonisation totale et le vol des matières 1er de l'afrique sur youtube et les articles de presse (alors qu'on a autant d'échange avec toute l'afrique, qu'avec la belgique .... ça fait 20 ans que c'est comme ça car on a plus d'industries pour avoir une utilité de les utiliser, c'est la chine qui a pris le relais et on a presque rien à exporter car ils n'achètent pas en masse de sacs de luxe, ni de berlines Renault ou toyota ou d'avions, si y'a un pays à coloniser par logique économique ça serait la belgique ou l'allemagne).
ça m'a gavé j'ai lâché l'affaire, les ivoiriens m'ont encore gonflé lundi dernier quand il y'a eu un reportage radio sur la fin du franc cfa, moi je ne regarde pas des divertissements pour me rappeler les prises de têtes non stop des africains anti-français relous qui vivent dans un passé révolus depuis des dizaines d'années maintenant. Par contre l'acteur qui joue le second du commandant rebelle, qui fait chanter les ouvriers à la fin du speech du cdt, m'a donné l'air d'être un excellent acteur, faudrait que je retrouve son nom il a peut être eu la chance de faire des trucs pas mal.

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