BoJack Horseman Saison 6 - partie 2 : "coulez mes larmes", dit l'équidé de Netflix

Simon Riaux | 4 février 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 4 février 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

La première moitié de l’ultime saison de BoJack Horseman l’avait annoncé. Tous mus par une sincère volonté d’en finir avec le chaos qui préside à leur existence, nos personnages ne pourraient y parvenir sans payer une addition bien salée, en particulier un certain cheval de bataille. Mais, dans cette entreprise difficile, la série de Raphael Bob-Waksberg conserve-t-elle sa superbe ?

ATTENTION SPOILERS

FAIRE À CHEVAL

Depuis le début de sa diffusion sur Netflix, BoJack Horseman a impressionné par sa mise en scène. Capable de pure épate à l’occasion d’épisodes concepts, prenant toujours soin d’allier fond et forme, le découpage sut aussi – notamment lors du premier mouvement de cette dernière saison – opter pour une discrétion relative privilégiant la rigueur du cadre, une composition humble, mais toujours impactante. Et le show a réservé ses plus belles cartouches pour son épilogue, qui manie avec autant d’éclat son réquisitoire contre une époque médiocre et complaisante que dans sa veine psychanalytique.

C’est cette dernière qui impressionne le plus. Fruit d’un foyer brisé, BoJack Horseman condense les névroses de son clan, les tropismes de son époque. Parce qu’il a choisi la fuite, notre anti-héros en quête de rédemption se voit nécessairement rattrapé par ses fautes et ses angoisses, qui vont à nouveau pulvériser son existence. Un cataclysme qui culmine dans l’épisode le plus tragique et sombre de la série, où les proches abandonnés, maltraités, voire broyés par le comédien lui font face pour rejouer leur pathétique existence à l’occasion d’un dîner spectacle haut en couleur.

 

photoGueule de roi

 

Avec un art consommé du cauchemar, le chapitre illustre l’inéluctabilité qui structure depuis son ouverture ce récit dépressif. Ainsi, lorsque BoJack regarde le canasson symbolisant son paternel, c’est pour mieux le voir rejouer son suicide à la faveur d’un poème en prose aussi implacable que sa mise en scène, totalement allégorique.

Des morceaux de bravoure de cette puissance, la saison en regorge, à l’image de l’épisode dans lequel Diane, pour survivre, enterre ses ambitions initiales et l’essentiel de son amour propre. Réduite à un égo crayonné aussi décharné que son véritable corps gonfle sous les assauts des médocs et du déni, la scénariste et romancière nous offre le segment le plus tranquillement radical de cette admirable saison.

 

photoDernier tour de piste pour BoJack

 

CROISER LES FERS

Mais le show n’est pas seulement une brillante leçon de narration visuelle. Le scénario de BoJack Horseman en impose dans la rigueur avec laquelle il respecte sa conception initiale de ses protagonistes, et parvient à les inscrire dans leur temps.

Un acteur irresponsable capable de briser ses proches pour ne pas affronter ses fautes, une agente d’artistes rompue au cynisme de son milieu, une aspirante autrice gangrénée par un égo qu’elle traîne comme un boulet, un fumiste qui dissimule derrière sa vie de patachon la terreur que lui occasionne le monde réel… Tous veulent désormais dépasser ces nœuds moraux et mentaux, mais peuvent-ils en payer le prix ?

 

photoLe Cercle des médiocres disparus

 

Pour y répondre, Raphael Bob-Waksberg se montre intraitable, mais aussi d’une pudeur qui prend ici des airs de véritable note d’intention. Rien ne sera épargné à notre star déclinante, à commencer par sa mort symbolique aux yeux de Hollyhock. Sa lettre constitue l’avis d’expulsion du purgatoire où il surnage et ne nous sera jamais dévoilée.

Ainsi, aucun clou ne manque au cercueil de BoJack Horseman, mais le script comme la mise en scène savent user admirablement du hors-champ, des questionnements éthiques qu'il charrie, ne jouant jamais avec les personnages, nous proposant simplement de les accompagner. Cette humanité qui imprègne chaque instant souligne encore le degré de réussite d’un récit qui aura su jusqu’à sa conclusion tenir un grand écart impossible entre brûlot surréaliste et fable moraliste.

 

photoChair à selfies

 

DEAD AND ALIVE

De figure tutélaire, BoJack devient progressivement satellite, au fur et à mesure que chacun de ses proches réalise combien, malgré sa sincère démarche de dépassement de lui-même, l'étalon a piétiné tout ce qui l’entourait. Sans reculer, l’intrigue le confronte donc à un monde qui ne dissimule plus ses frasques avec gêne, mais souhaite le mettre à l’index. Avec sang-froid et finesse, la narration embrasse les conséquences de #MeToo, mais s’applique surtout à les dépasser.

Si notre acteur alcoolo-héroïno-dépressif est bien toxique, est-il pour autant malfaisant ? En quoi est-il le produit de ce monde qui s’apprête désormais à le recracher, lui reste-t-il une place en son sein ? Mais plus encore que les questionnements existentiels ou l’analyse amère d’un Hollywood toujours plus déréalisé, la série ose se conclure sur une note d’espoir à double tranchant. La star de Horsin’ Around survivra physiquement à son ultime déchéance, aura droit au pardon des siens et se verra accorder une dernière réunion de « famille ». Point de complaisance tragique ici ou de plaisir de la chute, mais un constat intransigeant. Bojack peut essayer, rebondir, ressusciter, continuer.

 photoVous pouvez pleurer maintenant

 

Mais il ne pourra y parvenir que loin de ceux qu’il a tant aimés et pourtant foulés au pied. Capable de rejoindre la surface après avoir à nouveau heurté le fond de la piscine, il a désormais brisé les liens tissés à coups d’électricité et de flamboyance au long de ces six saisons. Et si cette bougie vacillante ne s’éteint pas, c’est qu’il ne reste plus personne pour la souffler. Chacun jugera si le destrier est condamné à survivre aux ruines qu'il a engendrées, ou s'il lui appartient désormais de rebâtir sur ces cendres. BoJack Horseman se garde bien de trancher, laissant au spectateur la responsabilité de se sonder pour estimer de quel côté penchera la balance, dans un retour de flammes potentiellement dévastateur.

Cette lumière vacillante au bout d’un tunnel irrespirable, la série nous laisse l’entrevoir avec un mélange de fatalisme, de douceur et de cruauté, qui aura toujours fait son charme, et parfait aujourd’hui sa puissance poétique. Cette conclusion où le désespoir, plutôt que de s’effacer, s’impose comme une des invariables d’un monde avec lequel il faudra bien composer, n’est pas sans évoquer la perfection anxiogène de The Shield, autre grande série qui sut présenter à ses héros une addition particulièrement salée.

Les six saisons de BoJack Horseman sont disponibles en intégralité sur Netflix

 

Affiche officielle

Résumé

Raphael Bob-Waksberg assume jusqu'au bout l'ADN dépressif et férocement drôle de son conte hollywoodien. Avec une humanité confondante, une tonalité psychanalytique fascinante, BoJack Horseman présente à ses héros une addition salée, payée rubis sur l'ongle. Mouchoirs non fournis.

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commentaires
Dodo
05/02/2020 à 16:24

Merci pour cette critique remarquablement bien écrite !

Anais
05/02/2020 à 08:21

J'ai pris un réel plaisir à la lecture !
Rien à ajouter de plus derrière cette critique

Gaël
05/02/2020 à 07:53

Wow quel article ! J'adore ! Cette série est complètement dingue, j'adore la formulation "grand écart impossible entre brûlot surréaliste et fable moraliste", je m'en resservirai :)

McClay
04/02/2020 à 23:13

La comparaison avec The Shield est bienvenu je trouve, peut être mes deux séries préférés ^^ très bonne critique sur le dernier gallop du canasson le plus célèbre (dans les 90's) du petit écran.

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