Le Grand bazar Saison 1 : critique qui se ferait bien adopter

Simon Riaux | 25 juin 2019 - MAJ : 25/06/2019 18:24
Simon Riaux | 25 juin 2019 - MAJ : 25/06/2019 18:24

Diffusée sur M6 pour la première fois le 25 juin, la série Le Grand bazar avec Grégory Montel pourrait bien faire souffler sur les grilles estivales de nos programmes télévisés un vent de fraîcheur et d’impertinence.

Il est de bon ton (et on ne s’en est pas privé dans ces colonnes) de tancer le manque d’audace, de créativité, de prise avec le réel de la production télévisée hexagonale. Il faut dire que les productions destinées au prime time, qu’elles creusent le sillon souvent épais de l’humour made in France ou s’essaient à rejouer des stéréotypes anglo-saxons ou les remaker purement et simplement, nous ont rarement tapé dans l’œil.

Raison de plus pour vous causer de ce Grand bazar, qui sous ses airs de marrade familiale attendue, déjoue beaucoup des clichés redoutés, et s’impose comme une des belles surprises télévisuelles de 2019. Nous avons eu la chance de découvrir la première saison dans son intégralité.

Synopsis : Ils veulent vivre heureux, avec beaucoup d’enfants, mais ce ne sera pas tous les jours un conte de fées ! Avec la naissance de leur premier bébé ensemble, Samia et Nicolas rêvent de former un foyer serein, paisible et harmonieux. Mais le quotidien s’annonce plus compliqué que prévu et les obstacles nombreux… 

 

photo, Le Grand bazar saison 1

 

LE RENOM DES GENS

Ce qui interpelle de prime abord, ce sont les auteurs de la série. Les 6 épisodes ont été coécrits et mis en scène par Baya Kasmi, scénariste et autrice, complice créative de Michel Leclerc. Le duo, déjà à l’origine du Nom des gens ou plus récemment de La Lutte des Classes, collabore et échange volontiers les postes, l’une coécrivant ce que l’autre met en scène, et vice versa.

Artistes traitant volontiers des élans, curiosités, atermoiements, échecs et paradoxes d’une certaine France de gauche et de ceux auxquels elle oublie parfois de s’adresser, ils ont composé en une décennie un corpus à part au sein du cinéma français. Créateurs d’œuvres volontiers tendres, enlevées et toujours arrimées à leurs personnages, ils sont petit à petit devenus synonymes de cinéma populaire lumineux et exigeant, rendant leur incursion du côté des séries particulièrement attendue.

 

photo, Le Grand bazar saison 1Parentalité en pente douce

 

La curiosité est d’autant plus forte que Baya Kasmi, avant de prendre ici les rênes d’un récit comme metteuse en scène, a préalablement participé à Hippocrate et Médecin de Campagne en tant que scénariste, deux films au style et aux thématiques un peu différents, sur le papier, de l’univers évoqué plus haut.

 

AU BAZAR BALTHAZAR

Et c’est précisément cette équation qui fait la grande réussite du show. Bien sûr, ce dernier ne peut (et ne souhaite pas) s’affranchir totalement du cahier des charges qui est le sien. Divertissement familial à destination du grand public, récit franchement tourné vers la drôlerie et la détente, Le Grand bazar ne joue pas les kamikazes. Ainsi, les allergiques à la comédie rassembleuse, au programme TV rassembleur risquent fort de nous faire une belle crise d’urticaire purulente.

On leur recommande néanmoins de contacter leur allergologue, tant ils vont se priver d’un beau moment. La joliesse du Grand bazar réside dans le grand écart entre l’évocation frontale de quantité de tabous et lignes de fracture françaises, et un désir constant de penser les contraires comme une source de communion et de découverte. Un programme qui pouvait vriller sévèrement vers une certaine facilité béate, ou une superficialité désireuse d’effacer les potentiels conflits inhérents aux thématiques qui émaillent l’intrigue.

 

photo, Le Grand bazar saison 1Une série qui pousse, juste ce qu'il faut

 

Mais non, le récit n’hésite jamais, Baya Kasmi embrasse son sujet avec un mélange d’honnêteté et de sincère humanisme qui aboutit à une réelle exigence dramaturgique. En abordant des questions aussi éruptives que la diversité au quotidien, les héritages traditionnels (de la circoncision, en passant par la simple notion d’autorité paternelle jusqu’à la difficile transmission des héritages culturels), jamais la scénariste et réalisatrice ne détourne sa caméra, se posant toujours la question non pas du conflit, mais des possibilités générées par ces zones de frictions banales, mais rarement interrogées par les fictions françaises grand public.

Bien sûr, les épisodes progressent et pourront donner aux plus tatillons l’impression de dérouler (et déjouer) un véritable programme des tabous français. Et si la série se pense comme une sorte d’antidote à Pascal Praud, elle ne vire jamais au tract, préférant s’appuyer sur ses personnages et la finesse de leur écriture. On se réjouit ainsi de retrouver constamment une certaine orfèvrerie rythmique, un art du tempo, qui arrime sans cesse le récit à ceux qui le peuplent.

Et Le Grand bazar n’est pas habité par n’importe qui, loin de là. Si Grégory Montel ne rompt pas franchement avec son personnage d’agent gazeux de Dix pour cent, il réussit à incarner une sorte d’anti-bobo, bohémien pas franchement bourgeois, invraisemblablement doux et plaisamment ahuri, qui confère à chacune de ses scènes une sympathique dimension lunaire. Nailia Harzoune lui offre un contrepoint idéal, piquant, nerveux, qui électrise nombre de séquences, dont l’énergie insuffle souvent une dynamique échevelée aux dialogues.

 

photo, Le Grand bazar saison 1Famille recomposée, sommeil décomposé

 

Les seconds rôles ne sont pas en reste, notamment Lyès Salem et Biyouna, qu’on a rarement vus aussi bien servis à l’écran, capables de toujours faire virer de bord le récit, entre comiques de caractère petits vertiges angoissés. L’attention que leur apporte le scénario réjouit souvent, et rappelle que Kasmi et Leclerc demeurent parmi les plus habiles portraitistes de leur génération.

 

BAZAR DE PREMIÈRE MAIN

On ne prétendra pas ici que Le Grand bazar déploie une grammaire visuelle en mesure de provoquer une descente d’organes chez le Bergmanien hardcore, mais contre toute attente et à rebours des clichés de la production télévisuelle grand public, l’ensemble établit une véritable proposition plastique. À l’heure où filmer l’île de France revient souvent à s’enfermer dans de gigantesques lofts germanopratins ou à surligner la supposée grisaille banlieusarde, la série s’efforce avec réussite de tordre le cou aux clichés.

Là encore, les âmes chagrines verront un programme teinté d’idéologie (et le choix de repenser la représentation de la banlieue et de ses habitants constitue bien évidemment une note d’intention à part entière), là où il semble plus pertinent d’analyser pourquoi celle-ci fait mouche et s’avère intelligemment déployée.

Ainsi, Le Grand bazar s’interroge sans cesse sur la mise en espace, l’usage géométrique ou symbolique du terrain de jeu urbain qui est le sien. Avec malice, Baya Kasmi s’empare de l’exigence de netteté et de clarté qui paraît présider au LOL hexagonal, pour essayer justement de se poser très matériellement la question de la lumière, de la netteté et de la composition de ses cadres. Ainsi, plus qu’une banlieue embellie, c’est une banlieue habitée qui se déploie à l’image. Un espace dont les corps et les caractères peuvent s’emparer, qui renouvelle en partie ses représentations.

 

photo, Le Grand bazar saison 1Un narrateur qui biberonne

 

Enfin, l’humanité transparente qui dirige le point de vue de la caméra accompagne non seulement le rire avec efficacité, mais confère à l’ensemble des airs d’onguent. En témoigne, à l’issue du troisième épisode, une séquence au cours de laquelle le couple de personnages principaux discute, au sortir de la douche.

Ici, ni pudeur artificielle, ni concupiscence visant à réveiller le spectateur rotant nonchalamment son rosé dans la moiteur de l’été, mais un découpage qui entoure les corps, réfléchit à la manière de les filmer et à comment leur nudité témoigne de leurs rapports de force, d’amour et comment ces derniers évoluent, au sein même de la séquence. Autant de considérations de cinéma auxquelles la production hexagonale ne nous avait pas habitués et qui dope encore la joliesse du rire proposé par Baya Kasmi.

 

photo, Le Grand bazar saison 1Diffusion sur M6 à partir du 25 juin !

Résumé

Si Baya Kasmi ne révolutionne pas les codes de la série comique populaire française, elle y greffe des personnages admirablement écrit dans un décor abordé avec un oeil neuf avec Le Grand bazar. Voilà autant de raison de demander à cette smala de nous adopter.

Lecteurs

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commentaires

greg67
27/06/2019 à 09:23

@Simon Riaux et @Geoffrey Crété

Merci pour votre réponse sympathique, je comprend tout à fait que vous ne pouviez pas tout voir et que effectivement c'était l'occasion de faire une critique d'une série M6 pour changer.
Bon été à toute la rédaction.

Simon Riaux - Rédaction
26/06/2019 à 15:08

@greg67

Oh c'est plus simple que ça et moins coûteux pour M6.

J'ai participé il y a quelques mois à une émission de radio avec Baya Kasmi. On a un peu discuté de nos jobs respectifs, et elle m'a demandé pourquoi on n'avait pas causé de La Lutte des classes. Je lui ai expliqué que nous n'avions pas été convié à le voir en projo, et que nous n'avons pas les moyens humains de rattraper tout ce que nous voudrions/devrions (et c'est justement la raison pour laquelle il y a plein de séries potentiellement chouettes dont on ne cause pas).

Du coup elle m'a envoyé la première saison du Grand Bazar, histoire que je puisse la voir.

Et voilà !

Geoffrey Crété - Rédaction
26/06/2019 à 14:48

@greg67

Vu qu'on serait apparemment aussi payés par Disney et Netflix, on va pouvoir se payer de belles vacances ! (Sauf que non)

Plus sérieusement, on l'a déjà simplement expliqué. Nous sommes une petite équipe, il y a des tonnes de séries, tout est donc question de ressources, priorités, et temps.

Mais entre The Twilight Zone, Ad Vitam, Evangelion, Too Old to Die Young, American Gods, Code Quantum, Black Mirror, Chernobyl, Fleabag, Veep, Tuca et Bertie, Better Things, Barry (pour parler des articles récents)... On estime parler de séries très diverses.
Dans les tuyaux, il y a des articles sur Good Omens, Dark, Years and Years, Warrior, Swamp Thing, la série animée Spider-Man... On fait de notre mieux, mais l'idée n'est pas du tout de parler de toutes les (bonnes) séries. Impossible de satisfaire tous les lecteurs ;)

greg67
26/06/2019 à 14:36

Sans vouloir faire de mauvais esprit, il me semble problable que M6 détiennent des parts d'Ecran Large.
Sinon qui a eu l'idée de faire une critique sur cette série alors qu'il y a un paquet de super séries dont vous n'avez jamais parlé?

Zanta
26/06/2019 à 12:42

Michel Leclerc a tellement déçu depuis le Nom des Gens, et le premier film de Baya Kasmi était sympa mais assez loupé.
Curieux cependant de voir si Éléphant & Cie nous offre un nouveau FPCFPC.

Sharko
25/06/2019 à 23:42

Ça doit faire 10 ans que je n'ai pas vu un seul programme sur M6. Cette chaine est devenue un robinet à ménagère. Je ne suis pas sur que cette même ménagère de moins 50 ans responsable des achats à la maison avec des enfants à charge puisse comprendre les subtilités d'une œuvre qui sort des sentiers battus.
J'aurai aimé le revoir sur 6play mais ils ne sont toujours pas passés à la HD. Comme pour les séries France television, je vais attendre qu'il passe sur Netflix.

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