Blacksad : le chat noir griffe l’Amérique pour son retour attendu

Arnold Petit | 7 octobre 2021 - MAJ : 08/10/2021 03:54
Arnold Petit | 7 octobre 2021 - MAJ : 08/10/2021 03:54

Attendu depuis des années, le sixième tome de Blacksad est arrivé le 1er octobre chez Dargaud. L'occasion de revenir sur cette petite merveille de bande-dessinée noire de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido.

Au milieu des teintes brunâtres, le visage d'un chat au pelage noir et au museau blanc se dessine, tapi dans l'obscurité. Entre ses lèvres, surmontées de longues et fines moustaches, se trouve une cigarette, dont la fumée s'échappe entre deux yeux verts, brillants, féroces, jusqu'à un titre, qui sonne comme une évidence : Quelque part entre les ombres

Quand John Blacksad apparaît pour la première fois en novembre 2000, la note d'intention est limpide et le succès qui s'ensuit unanime. Entre le scénario incisif de Juan Díaz Canales, dans la pure tradition du polar américain, et le graphisme évocateur et hypnotisant de Juanjo Guarnido, tous ceux qui découvrent ce qui se trouve par-delà cette intrigante couverture avec ce félin savent qu'ils tiennent un trésor entre les mains. Un futur classique qui allait se hisser de ses griffes parmi les grands œuvres du neuvième art et "faire mal, très mal", comme le prédisait Régis Loisel dans la préface (dessinateur de génie connu pour La Quête de l'oiseau du temps et influence revendiquée de Guarnido).

 

photoLui, il ne ronronne pas

 

Il a ensuite fallu attendre trois ans pour qu'il réapparaisse avec Arctic-Nation, et deux de plus pour le revoir dans Âme Rouge. Le chat à l'imper se fait rare, mais chacun des tomes ne fait que confirmer et accentuer le phénomène. Cinq années plus tard, en 2010, L'Enfer, le silenceAmarillo en 2013, et après ça, plus rien. 

Blacksad n'a pas disparu et avait annoncé qu'il reviendrait, seulement, le pinceau de Guarnido était trop occupé par d'autres projets, la réalisation du clip de Freak of the Week du groupe de métal suédois Freak Kitchen et les illustrations des Indes Fourbes, best-seller de la rentrée 2019 écrit par Alain Ayroles et récompensé par une floppée de prix. En attendant son partenaire, Díaz Canales a ressuscité le légendaire Corto Maltese aux côtés de Rubén Pellejero avec trois albums (Sous le soleil de minuit, Équatoria et Le Jour de Tarowean) et dessiné sa propre BD, Au fil de l'eau.

 

photoLes fans de Blacksad qui attendent une nouvelle annonce chaque année

 

Les lecteurs ont patienté, longtemps, se sont consolés avec une adaptation en jeu vidéo peu convaincante, Blacksad : Under the Skin, en attendant de revoir le bout de son museau blanc. Et finalement après huit d'absence, John Blacksad est enfin revenu pour une nouvelle affaire dans Alors, tout tombe. Première partie d'un diptyque dont la suite et fin est déjà prévue pour 2023.

Malgré le temps passé, le héros et la recette restent intacts, le plaisir aussi. Et pour célébrer le retour du plus ténébreux des chats de bande-dessinée, on a décidé de reparler de Blacksad et de ce qui rend l'œuvre de Díaz Canales et Guarnido aussi géniale qu'incontournable.

 

photoHuit ans, c'est long

 

LA FERME DES ANIMAUX

La singularité, le charme (et la réussite) de Blacksad tiennent essentiellement dans les planches de Guarnido et ses personnages zoomorphes, propres aux fables et contes de fées, qui contrastent directement avec l'univers sombre et réaliste dans lequel ils interagissent.

Un parti-pris esthétique déjà présent dans les histoires courtes en noir et blanc autour d'un chat détective que le jeune Juan Díaz Canales avait montré en 1991 à son comparse, rencontré au studio Lapiz Azul de Madrid. Immédiatement séduit par ce héros et son concept de polar animalier, le dessinateur lui a donc proposé de reprendre le personnage et de s'associer à lui pour développer une série de BD.

Parti s'installer à Paris, le dessinateur a ensuite rejoint les studios Disney de Montreuil en 1993, consacrant son temps libre aux planches de ce qu'est devenu Quelque part entre les ombres, quand il ne travaillait pas sur les décors du Bossu de Notre-Dame, l'animation de Hadès dans Hercule ou le léopard dans Tarzan, jusqu'à la fermeture des locaux en 2003.

 

photoComme un lion dans l'eau


Et c'est cette patte graphique si particulière, directement héritée des longs-métrages d'animation de Disney, qui donne tout son attrait à la bande-dessinée. Les traits, la représentation des corps et des muscles, la tension animale, les mouvements, les perspectives... l'ensemble du travail de Guarnido est proprement somptueux, y compris dans ce sixième tome. Pour appeler un chat un chat : Blacksad est un chef-d'œuvre visuel. Des détails qui foisonnent dans les décors à l'expressivité exacerbée des visages en passant par les couleurs vibrantes de l'aquarelle qui étoffent les fourrures et jouent sur la lumière, chaque page relève quasiment du virtuose.

Et si l'artiste lui-même préfère parler de zoomorphisme plutôt que d'anthropomorphisme, c'est parce que les animaux qu'il dessine, bien qu'ils agissent comme des humains, conservent toute leur énergie bestiale et les particularités propres à leur espèce. Comme d'autres œuvres, dont les films de Disney, les deux auteurs utilisent les animaux avec une pertinence et une justesse épatantes comme reflet des psychologies humaines et la plupart traduisent la personnalité des personnages, leur fonction dans la société ou leur rôle dans l'intrigue.

 

photoClair, net et précis

 

Ainsi, en bon détective curieux et discret qui attire les emmerdes, John Blacksad est donc logiquement un chat noir ; Weekly, le reporter débraillé de What's News qui l'accompagne sur le terrain en tant que faire-valoir et comique de service, est une fouine ; le commissaire Smirnov, modèle de vertu et de droiture, est un berger allemand et Neal Beto, l'agent et avocat bonimenteur, est une hyène.

Les forces de l'ordre sont incarnées par des chiens, des loups ou des renards, les hommes de main sont plus souvent des gorilles, des ours ou des rhinocéros, tandis que les tueurs et les assassins sont représentés par des animaux à sang-froid ou des prédateurs. Il ne faut cependant pas se fier aux apparences, les stéréotypes et l'animalité des personnages servant aussi à appuyer la nuance ou créer des retournements de situation. Dans ce zoo, même un vieux bouc ou une veuve éplorée peuvent être un loup déguisé en agneau.

 

photoLa ménagerie d'Amérique

 

Au fil du temps, l'aspect cartoonesque des débuts a disparu et le savoir-faire du dessinateur s'est affirmé. Avec toujours plus d'ambition, il agrandit son impressionnant bestiaire, dans tout ce qu'il a de plus humain et cruel (encore dans le tome 6, avec un adorable raton-laveur cireur de chaussures).

Certaines pages, mémorables, s'apparentent à des tableaux de maîtres et mériteraient d'y passer plusieurs heures afin de distinguer les détails et les animaux qui s'y cachent, à l'image de ce test nucléaire en plein désert du Nevada dans Âme Rouge, du carnaval de La Nouvelle-Orléans dans L'Enfer, le silence, du cirque Sunflower dans Amarillo ou du cadre bucolique de Central Park, sur lequel s'ouvre cette sixième aventure, avec une représentation de Shakespare en plein air.

 

photoOui, vraiment magnifique, John

 

DISNEY NOIR

À cette esthétique douce et légère de dessin animé, Juan Díaz Canales répond par des histoires dures, âpres, violentes, avec des personnages troublants de réalisme. Parfaite introduction à l'univers imaginé par les deux Espagnols, Quelque part entre les ombres est presque une caricature de film noir ou de polar. Il présente efficacement son héros, l'ambiance et déjà une impeccable galerie d'animaux en reprenant fidèlement les codes graphiques et narratifs des films du genre, tels que Le Grand Sommeil, Le Faucon Maltais ou L.A. Confidential.

John Blacksad est l'archétype du détective privé solitaire et désabusé. Un chat de bon goût, qui apprécie le jazz, le théâtre, le whisky et les jolies femmes, évidemment. Dans ce monde nébuleux, calqué sur les États-Unis d'après-guerre, il enquête sur des meurtres sordides, résout les problèmes et élucide d'obscures affaires qui le forcent à jouer autant de ses poings que de son charme félin.

 

photoUne odeur de tabac et de renfermé

 

S'il est plutôt taiseux par nature, le caractère du félin se manifeste distinctement au fil de la lecture et le scénariste sait densifier son personnage à chaque épisode. Lorsque Blacksad apparaît pour la première fois, il suit la trace du meurtrier de son premier amour, Natalia Wilford. Un assassinat révélant la colère sourde qui l'habite et une volonté de rétablir la justice qui s'exprimera de façon plus engagée avec Arctic-Nation et la disparition d'un enfant noir.

Au détour d'une conversation, il raconte qu'il a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale et qu'il ne garde pas forcément un bon souvenir de l'Europe. Avec un ancien professeur, qu'il retrouve dans Âme Rouge, il évoque son enfance de gamins des rues, quand il "courait devant la police" avant de "courir après les méchants". Sa soeur, Donna, et son neveu, Raymond, apparaissent dans Amarillo, dans lequel le matou songe à la reconversion, en parlant de son grand-père photographe.

 

photoÀ fleur de poil

 

L'influence du cinéma et du passage des deux Espagnols par l'animation se ressent à travers les références faites à chaque tome et l'atmosphère de la bande-dessinée, mais aussi (et surtout) dans la composition et les cadrages étonnants, parfois inhabituels, qu'ils développent avec un talent certain. Travellings avants et arrières, format panoramique, plans subjectifs, plongées et contre-plongées, clairs-obscurs, montage dynamique, la mise en scène puise directement dans les techniques cinématographiques et d'animation dans sa narration, les cases finissant presque par ressembler à une caméra ou aux story-boards d'un film d'animation Disney pour adultes.

 

photoEt ce n'est que la première page

 

ZOOTOPIE

En plus du cinéma, les auteurs glissent aussi des références musicales élégantes en insérant les paroles de certains morceaux entre les dialogues et apportent plusieurs dimensions à leur récit. La plupart des histoires de Díaz Canales restent très classiques et semblent toujours trop courtes, mais offrent une immersion passionnante dans la mythologie des États-Unis. À l'image des Sam Spade et autres Philip Marlowe, John Blacksad se retrouve souvent mêlé à des affaires politiques qui le dépassent et le monde dans lequel il vit s'inscrit directement dans un contexte historique, au milieu des années 50, et permet ainsi de traiter de nombreuses thématiques en filigrane.

 

photoUn renard plus blanc que blanc

 

Lorsque Blacksad se retrouve entre des suprémacistes blancs affiliés au Ku Klux Klan et l'équivalent des Black Panthers dans Arctic-Nation, le scénario aborde frontalement les tensions raciales, la corruption de la police et la ségrégation (et adresse un clin d'oeil à un autre détective de Gotham au passage). Âme Rouge traite directement de la guerre froide, du maccarthysme et de la chasse aux sorcières dans les milieux intellectuels et culturels des États-Unis par les agents fédéraux.

L'Enfer, le silence présente le destin tragique d'un musicien de blues au milieu de La Nouvelle-Orléans, entre drogues, rites vaudou et trahisons et Amarillo prend la forme d'un road-trip solaire à travers les États-Unis qui convoque les écrivains de la Beat Generation, les grands espaces américains et les motards de L'équipée sauvage.

 

photoUne nuit comme les autres

 

Après la déception de certains fans à la lecture du dernier tome, Alors, tout tombe renoue avec les origines de la série, dans un polar urbain qui emmène Blacksad dans les profondeurs de New York jusqu'aux plus hautes sphères de la ville (et aussi dans un certain diner tout droit sorti d'un fameux tableau d’Edward Hopper). Cette fois, l'intrigue reprend l'histoire des teamsters, le syndicat des camionneurs devenu célèbre avec la figure de Jimmy Hoffa et le chat détective se retrouve engagé par le président du syndicat des travailleurs du métro pour le protéger de la mafia.

Alors qu'il s'inquiète du sort de ses ouvriers, représentés par des taupes et des rongeurs, à l'inverse, l'élite politique et les plus riches encouragent la marche du progrès incarnée par Solomon, un faucon impitoyable directement inspiré de Robert Moses, artisan de la rénovation de New York dans les années 50 et urbaniste controversé pour ses grands travaux aux dépens des transports en commun.

Avec ce sixième tome, les deux auteurs parlent d'urbanisation galopante et de la transformation des grandes villes en mégalopoles, de l'évolution du monde et des méthodes avec le nouveau journalisme. Une nouvelle manière de rapporter l'information, plus personnelle et littéraire, incarnée par un nouveau personnage féminin éclatant, qui trouble Weekly et sa vision du travail de reporter, lui qui est employé par un journal à sensation en pleine mutation. 

 

photoUne faune luxuriante dans les avenues de Manhattan

 

Derrière son hommage moderne aux polars et aux films noirs et ses superbes dessins, Blacksad est aussi une œuvre profondément humaniste, qui sait user de ses ressorts narratifs et graphiques avec finesse et habileté pour proposer une vision complète et bouleversante de l'être humain et de l'Amérique des années 50.

En attendant de connaître la suite et fin des aventures de Blacksad dans un septième tome après le cliffhanger insoutenable qui survient à la dernière page d'Alors, tout tombe, on ne peut qu'espérer qu'elle arrive en temps et en heure et que Blacksad continue de vivre ses neuf vies encore longtemps.

Le sixième tome de Blacksad, Alors, tout tombe, première partie, est disponible depuis le 1er octobre chez Dargaud.

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commentaires
Yaeck
08/10/2021 à 05:18

Grand fan de la BD, merci à Écran Large pour cet article sur le chat détective privée!
Un très bon tome qui donne part égale à Blacksad et Weekly scénaristiquement parlant, toujours aussi somptueux graphiquement et utilise avec brio les intrigues du passé pour faire évoluer notre héros.
Mais 2023 sonne comme une éternité, surtout par les temps qui courent...

Tyrsin Rayne
07/10/2021 à 17:24

Bel article, je me suis régalé :)

Tyrsin Rayne
07/10/2021 à 17:14

Top ! Merci !

Hildegarnic
07/10/2021 à 16:03

Ça fait tellement du bien d'entendre enfin parler de BD Franco-Belge, j'en avais ma claque de voir que du Manga ou de l'anime...
Et j'avais eu la chance d'aller au Centre Belge de la Bande Dessinée en 2020 pour l'expo : c'était extraordinaire

Birdy en noir
07/10/2021 à 15:40

Aaaahhh Blacksad... quelle claque à sa découverte... quel trait... Espérons que sa qualité ne chute pas avec les années, et garde ce ton inimitable.

JohnBarry
07/10/2021 à 14:49

Merci pour l'info, je n'étais pas au courant de la sortie de ce nouveau tome.
J'adore cette série et j'avais perdu espoir d'en voir la suite.

La nouvelle un peu moins bonne : lire dans l'article que ce nouveau tome se termine sur une fin à suspense et devoir encore attendre la suite pendant de longs mois.

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