Clinton Road : une bande-dessinée hantée, pour bien commencer l'année 2020

Simon Riaux | 22 janvier 2020 - MAJ : 23/01/2020 10:44
Simon Riaux | 22 janvier 2020 - MAJ : 23/01/2020 10:44

Avec Clinton Road, Ankama s’aventure sur un terrain passionnant, celui de l’émotion et de l’angoisse. Si vous aimez les fantômes, les sanglots longs d'une Amérique sur le point de voir s'évanouir les mythiques seventies et ne craignez pas de vous perdre dans un labyrinthe à ciel ouvert, la bande-dessinée de Vincent Balzano, disponible dès le 24 janvier, est faite pour vous.

 

LOST HIGHWAY

Drôle d’endroit que Clinton Road, langue d’asphalte s’étalant sur 18 kilomètres, au cœur d’un des Etats réputé parmi les plus tranquilles des USA, l’indolent New Jersey. Les hommes et les femmes qui vivent aux environs de la route tirent d’étranges mines, et font d’ordinaire le maximum pour éviter d’y passer trop de temps. Car, le long de ces 1 800 mètres de goudron, on rencontre une multitude de fantômes, spectres et autres échos d’un passé jamais enfoui très profond.

C’est ce que va découvrir John, un ranger qui sillonne l’endroit durant l’hiver 1978. Son fils a disparu, il le cherche et son enquête va précipiter une suite de rencontres lugubres, qui déchirent progressivement la réalité. Voilà pour le point de départ de Clinton Road, qui s’avère bien moins linéaire et simple que le laissent penser ses prémices. En effet, le dessinateur et scénariste Vincent Balzano profite de ce one-shot pour très rapidement brouiller les pistes.

 

photoThe Revenant peut aller se rhabiller

 

Bien sûr, on sent dans chaque case la multiplicité des influences qui président au monde qui se déploie de pages en pages. Amateurs de fantastiques et cinéphiles seront aux anges, tant l’œuvre marie avec un instinct d’une grande justesse les effluves de John Carpenter, les codes de Stephen King, son amour d’une Americana où l’horreur se niche dans les recoins faussement paisibles d’une nature sauvage, ainsi qu’une pincée d’angoisse Lynchéenne.

Une des grandes réussites de cette bande-dessinée tient d'ailleurs dans sa capacité à feindre de dérouler un récit linéaire, pour mieux nous tromper. En apparence, les quelques jours passés au contact de John s'enchaînent le plus logiquement du monde, et si on devine rapidement l'issue de son errance, si les indices classiques de l'introspection cauchemardesques sont aisément identifiables, l'intrigue se déroule également à un tout autre niveau. De rencontres fortuites en explorations désespérées, notre héros tord et rompt souvent les attendus du genre auquel appartient Clinton Road, et le dessin de Balzano prend ce trouble en compte, passant d'un trait très affirmé à une esquisse crayonnée, laissant ici de larges plages de couleur, assombrir le décor, avant qu'une vague pastel n'adoucisse faussement la cruauté de l'ensemble.

 

 

 

FANTÔMES CONTRE FANTÔMES

Ainsi, si les premières pages semblent limpides, alors que John, qu’on devine au bord d’un abîme de dépression tente de concilier son travail et une quête qui le torture depuis des mois, tout va rapidement se complexifier. Il apparaît bientôt clair que notre héros n’appartient plus tout à fait à notre réalité, qu’afin de retrouver un fils disparu, il avance au milieu des spectres, et devient bientôt aussi incapable que nous de distinguer les humains de leurs échos de brume.

Et c’est là le plus grand plaisir pris à la découverte du cauchemar inquiétant pensé et accompli par Vincent Balzano. L’auteur s’amuse à bouleverser le régime de son récit, l’organisation des cases, leurs interactions, leurs teintes. Ici, la mine affligée du protagoniste s’étale sur toute la diagonale d’une page, à la faveur d’un trait crayonné proche des travaux d’un Larcenet, puis c’est soudain la silhouette d’un ours décharné tel qu’aurait pu le rêver Tim Burton qui surgit. Et au fur et à mesure que nous avançons le long de Clinton Road, que ses fantômes s’humanisent, ce sont de nouvelles couleurs et textures qui émergent.

 

photoQuand planches, cases et espaces se mélangent...

 

La narration se fait alors plus volontiers symboliste, et quand John plonge tout à fait dans l’horreur, entre un homme tatoué qu’on jurerait sorti d’un mauvais rêve de Clive Barker et une baleine blanche qui en dit long sur l’échec inévitable vers lequel il navigue, c’est un certain vertige qui s’empare du lecteur. Finalement, la bande-dessinée, si elle se montre un poil abrupte et explicative, a ce grand mérite de ne jamais totalement abattre ses cartes.

Finalement, peu importe que l'épilogue laisse peu de place à l’ambigüité, on se surprendra à recommencer la lecture, et saisir, ici et là, des éléments qui viennent nuancer, faire vaciller, une résolution un peu trop terre à terre. Avec malice, mais aussi un sincère amour pour la nostalgie qui entoure ses personnages, Balzano laisse libre cours au spleen qui s’abat sur eux. Et nous permet, le temps d’une lecture troublée, de faire aussi un peu la paix avec nos morts.

 

couverture Ceci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat sur Ecran Large ?

commentaires

Bernarricot
24/01/2020 à 10:29

Un petit coté Shutter Island... Pourquoi pas.

votre commentaire