Mushishi : le manga zen à redécouvrir de toute urgence cet été

Christophe Foltzer | 13 juillet 2019
Christophe Foltzer | 13 juillet 2019

Si l'on prononce le mot "manga", quelle est la première image qui vous vient en tête ? Probablement Goku se transformant en super-guerrier, Naruto apprenant une nouvelle technique, voire peut-être Luffy en train de rire à gorge déployée. Depuis leur démocratisation, les mangas ont su nous proposer des aventures riches en action et en rebondissements, des univers envoûtants et des sagas épiques. Mais, les réduire à ça serait une erreur monumentale.

Encore plus que les comics ou la bande dessinée franco-belge, le manga a cette faculté incroyable de proposer à son lectorat autant d'aventures que de sensibilités. Au Japon, chaque catégorie de population peut avoir son manga dédié et aucun sujet n'est laissé sur le bas-côté. Moyen d'évasion d'un quotidien oppressant, vecteur cathartique d'une société stressée et compétitive, le manga répond à tous les besoins.

Hormis les grandes sagas épiques qui font l'unanimité à travers le monde (Dragon ball z donc, Naruto et One piece), il existe une myriade d'oeuvres traitant de sujets aussi divers que la cuisine, le sport, le coaching, ou encore des choses beaucoup plus obscures et à fortes connotations déviantes. Mais, dans cet océan d'oeuvres toutes plus variées les unes que les autres en apparence (mais répondant à bon nombre de clichés communs), il existe une saga qui nous hante depuis sa première lecture il y a 10 ans. Une saga zen, philosophique et contemplative qui n'a pas d'autre objectif que de nous faire envisager l'existence sous un angle légèrement différent.

Cette saga, c'est Mushishi et nous allons en parler aujourd'hui.

 

photo MushishiEn route pour un sacré voyage

 

LE BERCEAU DE LA VIE

Mushishi est un manga en 10 volumes, publié entre 1999 et 2008 au Japon, en parallèle d'une prépublication fructueuse dans le Monthly Afternoon. Qualifié de "seinen" (destiné à un public plus adulte donc), le manga est écrit et dessiné par Yuki Urushibara et a connu plusieurs déclinaisons sur différents supports (manga évidemment, mais aussi série animée, jeux vidéo et même un film live en 2006).

Il n'y a pas à proprement parler d'histoire dans Mushishi, puisque nous suivons les pérégrinations de Ginko, apothicaire et exorciste itinérant, dans un Japon supposé féodal. Au gré de ses étapes, il rencontre différents personnages en proie avec de mystérieux "mushis". Les mushis sont des êtres surnaturels, partie intégrante de la nature, plus primitifs que toutes les autres formes de vie, attirés par Ginko et qui peuvent causer de grands troubles lorsqu'ils s'approprient un être humain.

Au cours de ses aventures, Ginko va donc libérer un certain nombre de gens dans des histoires toujours différentes tout en expliquant comment vivre en harmonie avec ces êtres étranges.

 

photo MushishiGinko, notre guide

 

Nous sommes donc bien loin des grandes fresques épiques ou des gigantesques bastons galactiques auxquelles nous sommes généralement habitués et il va sans dire que c'est ce côté tranquille, zen et doux qui fait la plus grande force du manga. Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut nous pencher sur le parcours de son auteure, comme pour comprendre qu'une oeuvre pareille ne vient pas de nulle part.

Mushishi est donc l'oeuvre de Yuki Urushibara, petite femme très discrète née en 1974 dans la province de Yamaguchi, au Japon. Si les informations sur son parcours et sa vie personnelle sont plutôt difficiles à trouver, l'auteure ne se mettant jamais particulièrement en avant, nous savons au moins qu'elle a obtenu le grand prix du Concours des Quatre Saisons en 1998, ce qui a lancé sa carrière de mangaka alors qu'elle désespérait de pouvoir y arriver un jour.

Mis à part Mushishi, elle n'a pas une oeuvre très fournie, puisqu'elle s'est consciencieusement dévouée à cette saga pendant presque 10 ans. On peut compter de nombreux one-shots, ainsi qu'une autre série, bouclée en deux volumes, Underwater - La Ville Immergée, publiée en France aux éditions Ki-Oon à partir de 2016. On dit l'auteure très sensible et contemplative, attachée aux joies simples que prodigue la nature, ce qui transparait clairement de Mushishi. Au-delà de ça, cette femme demeure un mystère, ce qui ajoute une aura supplémentaire à son oeuvre.

 

photo UnderwaterUnderwater, autre oeuvre, même poésie

 

TOUT EST CALME, MAIS JAMAIS VRAIMENT SILENCIEUX

Avec Mushishi, Urushibara nous offre sa propre vision de l'existence, qui prend ses sources dans le patrimoine philosophique de son pays. On y retrouve donc beaucoup de shintoïsme (croyance polythéiste et animiste où chaque élément du monde possède un esprit, la plus ancienne du Japon), croisé avec la philosophie zen orientale et les légendes entourant les Yokaïs (les fantômes japonais). Pourtant, Mushishi fait preuve d'originalité puisque l'oeuvre nous présente sa propre mythologie, créée de toutes pièces et d'une efficacité plus qu'évidente.

En effet, l'auteure nous parle ici d'entités beaucoup plus primaires que tout ce qui a été évoqué précédemment, dans la mesure où les mushis font partie intégrante de la nature dans sa dénomination la plus primordiale, bien qu'appartenant à un plan de réalité différent de nous. Si l'on en croit le manga, les mushis sont reliés au monde par un système de veines lumineuses, invisibles à l'oeil humain, appelé l'Elixir de la vie, qui parcourt toute la planète et interconnecte tout ce qui y est vivant.

 

photo MushishiUn monde étrange aux mille facettes

 

Manifestations énergétiques pures de la nature, les mushis n'ont pas forcément de conscience ou de formes prédéfinies, ils n'ont aucune idée du Bien et du Mal et représentent le vivant dans son aspect le plus brut, le plus magique et le plus effrayant également. Car, mal compris, les mushis peuvent faire énormément de dégâts. Ils peuvent autant tuer des humains que provoquer des cataclysmes entiers. Il convient donc de les aborder avec respect et crainte, ce que Ginko ne manque jamais de rappeler, lui qui est le seul Mushishi (littéralement "le maitre des mushis") à ne pas les considérer comme nuisibles et à souhaiter plus que toute autre chose que la Nature et l'Homme vivent en équilibre.

Car c'est le coeur même de Mushishi qui transparait au travers de son personnage principal : loin d'être un conte moral ou une fable écologique qui mettrait l'Homme au banc des accusés face à une nature condamnée par ses agissements égoïstes, le manga replace les choses dans un contexte beaucoup plus général avec, notamment, cette idée que l'humain fait partie intégrante de la Nature, au même titre que les mushis et que, de fait, il n'y pas de lutte à mener contre les créatures étranges. Elles ne sont ni un ennemi, ni une menace, simplement une expression de la nature qu'il faut parvenir à comprendre pour s'en protéger.

 

photo MushishiDes mushis pas toujours très bien intentionnés

 

Mushishi est aussi l'occasion de mener une étude profonde des caractères de l'humain puisque, mis à part Ginko, les personnages se renouvellent d'un chapitre à l'autre. Nous y découvrons donc tout l'arc des sentiments, dans le positif comme dans le négatif, et la grande force de l'auteure est de justement ne jamais poser le moindre jugement sur les actions qu'elle dépeint. Que l'homme utilise les mushis pour son profit personnel, qu'il ostracise voire condamne ce qu'il ne comprend pas ou ce qui lui fait peur est un fait, mais cela ne fait pas forcément de lui une mauvaise personne. Simplement un être humain, complexe et perfectible qui trouve dans sa rencontre avec les mushis la possibilité de s'améliorer, ou non. Le choix lui appartient.

Ce qui pourrait passer pour une absence totale d'enjeux se transforme rapidement en expérience philosophique, intellectuelle et sensorielle intense, qu'il est bien difficile de retranscrire. Mushishi est un titre qui se vit beaucoup plus qu'il ne se lit.

 

photo MushishiExplosion des sens

 

CHANGEMENT DE PARADIGME

Face au succès du manga, il a rapidement été question de le décliner sur d'autres supports. C'est ainsi qu'est arrivée en 2005 la série animée Mushishi, produite par le studio Artland et dotée de 26 épisodes. Là où pas mal d'adaptations ne se privent pas de changer des éléments fondamentaux de leur matériau de base pour plus d'efficacité, la série Mushishi respecte scrupuleusement ce qui a été publié, bien qu'elle se permette quelques fois des petites modifications (notamment dans l'ordre des rencontres de Ginko), mais elle ne rajoute jamais rien d'inutile.

 

 

Magnifiée par un générique d'ouverture au son de la chanson The Sore Feet Song d'Ally Kerr, la série Mushishi surprend par sa grande teneur visuelle et sa facture technique exemplaire. Si le manga est avant tout un voyage intérieur pour le lecteur, la série parvient à retranscrire ce sentiment, tout en y ajoutant une dimension supplémentaire, notamment grâce aux compositions de Toshio Masuda (compositeur historique de Naruto entre autres) qui nous propose des morceaux planants, profonds, à forte tendance mélancolique qui correspondent parfaitement à l'ambiance recherchée.

En 2006, Mushishi passe sur grand écran, avec un film live réalisé par Katsuhiro Otomo, le papa d'Akira. Un choix un peu étrange de prime abord pour le maitre de l'aventure post-apocalyptique, mais qui fait totalement sens tant les thématiques de Mushishi répondent à celles de son univers, notamment sur le plan symbolique et philosophique. Le film n'étant pas doté d'un gigantesque budget, ses effets spéciaux peuvent paraitre datés et maladroits aujourd'hui, son rythme aussi peut prêter à confusion, mais, dans l'ensemble, Otomo s'en tire très bien, parvenant à rendre hommage au matériau de base tout en s'appropriant l'histoire pour y plaquer ses thématiques et ses obsessions. En résulte un très beau film qu'on vous conseille vivement, mais qui n'a malheureusement jamais bénéficié d'une sortie en France.

 

 

En 2014, Mushishi revient sur le petit écran à l'occasion d'un épisode spécial d'une heure en animation, Mushishi Tokubetsu-hen: Hihamukage, suivi, trois mois plus tard, d'une seconde saison, Mushishi : Zoku Shou, qui traite la seconde partie du manga (avec cette fois Shiver de Lucy Rose en générique d'ouverture) avant que cette grande aventure ne trouve son terme en 2015 avec la sortie du long-métrage d'animation Mushishi : Suzu no Shizuku, qui narre les deux derniers chapitres du manga : Les larmes des grelots.

À noter que la saga fera un petit retour en 2008 à l'occasion d'un jeu vidéo sur Nintendo DS, Mushishi, Amerufu Sato, titre qui n'a, bien évidemment, jamais dépassé les frontières du Japon. Depuis, Mushishi est retourné à la nature, mais peut-être qu'il reviendra un jour.

 

photo MushishiLe Ginko version Otomo, très convaincant

 

 

POURQUOI IL FAUT LE LIRE ET LE VOIR

Mushishi est un incontournable du manga et de l'animation, tout autant qu'une valeur sûre pour qui souhaiterait s'initier en douceur à la BD japonaise. C'est une invitation au rêve, au partage, à l'écoute de soi et des autres et à la découverte du monde qui nous entoure sous un prisme original qui fait énormément sens.

Doté d'un graphisme sublime, se rapprochant parfois des estampes anciennes (notamment dans ses planches en couleurs), Mushishi est l'oeuvre aboutie d'une auteure en recherche d'harmonie intérieure et extérieure. En faisant de Ginko ce spectateur extérieur, mais intimement lié aux mushis (il n'a qu'un oeil, attire les mushis naturellement, possède un passé sombre que nous ne découvrirons jamais totalement), Yuki Urushibara accouche d'une oeuvre forte, sensible et intelligente, tout autant que profonde et assez unique en son genre.

 

photo MushishiPrenez le temps, c'est l'été après tout

 

Bien entendu, on serait tenté de le rapprocher d'un autre classique du genre, Le pacte des Yokaïs, mais au final, les deux oeuvres jouent sur des tableaux très différents. Mushishi touche à quelque chose d'essentiel dans l'humain, quelque chose que nos sociétés pressées et productivistes ne considèrent jamais comme une donnée importante, tout autant qu'il replace l'Homme dans un contexte général qui fait fichtrement sens : nous faisons partie d'un tout, nous venons tous du même endroit, nous y retournerons tous un jour et, de ce fait, nous devons respecter ce foyer. Sans armes, ni haine, ni violence.

 

photo MushishiUn voyage intérieur avant toute chose

 

Il n'en reste pas moins qu'à l'instar de ses créatures, Mushishi se montre parfois cruel avec ses personnages, en dépit de toute morale, comme pour nous rappeler que la vie c'est avant tout un équilibre de forces, d'énergies, que le Bien et le Mal ne sont qu'un point de vue subjectif ou accepté par une majorité et qu'on ne saurait échapper éternellement aux lois qui régissent notre monde, qu'elles soient en notre faveur ou non.

Bref, Mushishi est avant tout une leçon d'humilité, denrée rare par les temps qui courent. La saga étant finalement assez brève (et disponible dans toutes les bonnes librairies), on ne saurait que trop vous conseiller de vous la procurer pour vivre un été magique, tranquillement allongé au pied d'un arbre, entre deux contemplations des nuages. À l'heure actuelle, on n'a pas encore trouvé de meilleur remède aux tourments de l'existence. C'est dire si c'est bien...

 

 

photo Mushishi

commentaires

Poulet
14/07/2019 à 00:16

@Manaphy: merci pour ton éclairage. Le film ne m'avait pas encouragé à regarder l'anime ou à lire le manga mais je crois que je vais enfin m'y mettre.

Manaphy
13/07/2019 à 21:54

Mushishi est mon anime préféré de tous les temps ! J'ai quand même vu pas mal d'animes, même si évidemment je n'ai pas tout vu, et mushishi est mon préféré quoique l'attaque des titans le talonne de très près. Pour répondre à poulet, j'ai eu l'occasion de voir le film aussi après l'anime... et je l'ai pas trouvé génial génial. Tout était un peu mélangé et beaucoup moins d'empathie pour Ginko et ses copains.. Ce n'est pas le réalisateur du film qui le sauvera. Vaut mieux voir l'anime, qui donne un ton plus juste et juste sublime en fait.

Ayayay
13/07/2019 à 19:24

Ouais j'ai adoré l'anime et je devrais lire le manga

Poulet
13/07/2019 à 15:52

J'ai vu le film live d'Otomo il y a quelques années. J'en garde un souvenir très brumeux. Je ne connaissais pas le manga et visiblement ça n'a pas aidé, car je n'ai vraiment pas réussi à rentrer dans le film. Pourtant j'en ai vu des films japonais et je suis très ouvert aux narrations non formatées à l'hollywoodienne. Mais là ça a bloqué. Est-ce qu'il y a un truc que je n'ai pas pigé, est-ce parce que je n'ai pas lu le manga, est-ce parce que le film a des gros défauts, je ne sais pas? J'aimerais le revoir histoire d'éclaircir ce souvenir brumeux.

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