Gros plan sur L'Agent : la BD française entre espionnage et sorcellerie

Christophe Foltzer | 12 juin 2019
Christophe Foltzer | 12 juin 2019

Si le cinéma et la télévision français rechignent, généralement, à accoster sérieusement sur les rives du fantastique et de l'horreur, la bande dessinée, elle, ne s'en prive jamais. Alors, quand en plus on nous offre une nouvelle série de qualité, on aurait tort de s'en priver.

 

GRINDHOUSE STORIES

Avant de nous pencher plus précisément sur la bande dessinée L'Agent dont le premier tome vient de paraitre, il convient avant tout de la contextualiser un minimum parce qu'elle se voit publiée dans des conditions un peu particulières. Elle fait en effet partie d'une toute nouvelle collection de l'éditeur Glénat baptisée Grindhouse Stories.

Une collection entièrement dédiée aux histoires dites de genre, qui touchent ainsi plusieurs domaines spécifiques comme l'horreur, l'aventure, le policier ou encore le thriller.

 

photo L'AgentDifficile de ne pas se noyer dans une offre aussi fournie

 

Dans un geste similaire au cinéma d'exploitation de la grande époque, la mention "Grindhouse" constituant à ce titre un gros indice, Glénat décide donc d'investir un champ narratif populaire et très en vogue dans le comics américain (Walking Dead, The Boys, 100 Bullets et tant d'autres) et de l'implanter dans le paysage dessiné français en lui créant un espace dédié pour qu'il puisse pleinement s'exprimer et trouver naturellement sa place.

Prises indépendamment des autres, ces oeuvres n'auraient que peu de chances de tirer leur épingle du jeu, parce que plongées au milieu d'une masse concurrentielle impitoyable et en expansion constante. On ne peut donc que saluer l'initiative de Glénat de leur créer un label dédié, de les regrouper et ainsi leur donner une vraie occasion d'exister dans les rayons de nos libraires et dans nos bibliothèques.

 

photo L'AgentEt on n'est pas là pour plaisanter

 

GOUVERNEMENT (VRAIMENT) OCCULTE

Après Amazing Grace, déjà fort sympathique et prometteur, la collection Grindhouse de Glénat s'enrichit d'un second titre : L'Agent. Il fait le pari un peu fou de mêler deux genres à priori antinomiques dans notre pays, mais qui se marient tellement bien que les noces semblent fichtrement naturelles : l'espionnage et la sorcellerie.

 

photo L'AgentUn mélange des genres inattendu

 

Nous y suivons donc Rhym Bekhti, policière au sein d'une unité de choc, lancée dans une lutte contre un trafic de drogue un peu étrange qui se terminera de manière inattendue dans le métro parisien. La cible ayant utilisé une drogue étrange, personne ne se souvient de l'intervention, à part Rhym. C'est alors qu'entre en scène Sebastien Ferrant, supposément agent de la DGSI, chargé de l'aider dans son enquête, voire de la recruter. À ceci près, que Ferrant fait partie d'une division occulte, non reconnue par le gouvernement actuel, spécialisée dans les affaires ésotériques.

Ayant identifié Rhym comme la détentrice d'un certain pouvoir, il va la faire basculer dans un monde dont elle ne soupçonnait pas l'existence, qui mettra à mal toutes ses convictions, et son couple, pour tenter d'empêcher une attaque terroriste de grande ampleur. Et, pour la policière, le cauchemar ne fait que commencer...

 

photo L'AgentUne rencontre qui va tout changer

 

DE L'AUTRE CÔTE DU MIROIR

Dès que l'intrigue se met en place, les influences diverses qui nourrissent l'histoire nous viennent en tête : X-Files évidemment, mais aussi Le Bureau des légendes et Constantine. On pencherait également du côté de la cultissime série Millennium de Chris Carter. Pourtant, et c'est l'une des grandes qualités de l'album, le scénariste Mathieu Gabella ne se contente jamais de rester dans la citation premier degré.

Bien conscient qu'il n'échappera pas à la comparaison, il décide très vite d'assumer ses références, de les digérer et d'en nourrir l'univers qu'il souhaite créer.

 

photo L'AgentUne mythologie aux racines anciennes

 

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que cela fonctionne. En situant l'action à Paris et dans sa banlieue, Gabella parvient sans aucun mal à créer une vraie mythologie fantastique française, carrefour de diverses croyances, nous perdant comme son personnage principal dans un vaste monde occulte pour ne jamais nous lâcher la main.

Menée tambour battant, l'histoire ne s'appesantit jamais sur de longues et douloureuses explications pour contextualiser tel ou tel aspect fantastique, elle compte sur l'intelligence de son lecteur pour prendre ses propres marques. Et ce qui pouvait paraitre hermétique au départ devient clair sur la fin, tout autant que cela ouvre des pistes passionnantes pour la suite.

 

photo L'AgentLe début de tout...

 

De son côté, le dessinateur espagnol Fernando Dagnino choisit lui aussi de s'assumer en tant que carrefour culturel, de pont entre les États-Unis et l'Europe. Collaborateur régulier de Dark Horse Comics (on lui doit notamment la nouvelle série Captain Midnight), l'artiste parvient sans problème à mêler des personnages et des décors français à des cadrages et des découpages typiquement comic-book, tout autant que cinématographiques. Le résultat est saisissant dans les nombreuses scènes d'action haletantes qui rythment ce premier volume.

Il laisse également respirer son lecteur avec intelligence et fait preuve d'une véritable maitrise sur les ombres qui installent immédiatement une ambiance crépusculaire et angoissante (aidé en cela par le travail remarquable du coloriste Carlos Morote).

 

photo L'AgentMagnifiques ambiances

 

PRESIDENT EVIL

Mais là où les auteurs remportent leur défi haut la main, c'est réellement dans l'univers qu'ils ont créé. Mêler espionnage et magie était une excellente idée, et la gestion de l'élément fantastique dans notre monde et nos organisations gouvernementales est pleinement crédible et justifiée. L'Agent génère également un parallèle intéressant avec la géopolitique actuelle en faisant de la sorcellerie l'arme de toutes les puissances, le coeur de la guerre.

 

photo L'AgentLa maison du mal

 

Présente à la fois dans les gouvernements alliés, chez les adversaires et dans les cellules terroristes, la sorcellerie de L'Agent répond aux angoisses contemporaines en ne versant jamais dans le ridicule. Et plus d'une fois, la triste réalité se rappelle à nous : oui, cela fait des victimes, oui, c'est affreux, mais, pour garantir une paix à priori stable, il faut se salir les mains à un moment donné.

L'histoire en appelle également à notre passé colonial et questionne l'identité française, sans jamais, encore une fois, alourdir son propos avec un message moral ou bienpensant qui aurait clairement fait tache. Au contraire, elle s'avère très critique envers les actions de la France.

Bref, L'Agent ne se résume pas uniquement à des services secrets qui utilisent la nécromancie pour endiguer une action terroriste, c'est aussi et surtout une réflexion sur notre époque qui soulève de vrais problèmes philosophiques et moraux.

 

photo L'AgentAu moins, le ton est donné

 

Vous l'aurez compris, ce premier tome de L'Agent nous a particulièrement conquis et on vous le recommande chaudement. Synthétisant parfaitement des influences qui auraient pu l'alourdir, l'album en devient un objet fascinant parce qu'évident. On voit peut-être une grande série fantastico-politique naitre sous nos yeux et cela n'arrive pas tous les jours.

L'Agent T.1 est disponible dans la collection Grindhouse Stories de Glénat depuis le 12 juin 2019.

 

photo L'Agent

 

Ceci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat Ecran Large ?

commentaires

Coolio
13/06/2019 à 00:41

Et bah !
Ça fait envie

Polo
13/06/2019 à 00:19

C’est écrit par le type qui a écrit 3 souhait, une BD vraiment foutue et pêchue sur l’univers Des Milles et une nuits
Je vais regarder ça de plus prêt ;)

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