Sur fond d'émeutes : l'hommage halluciné d'Harmony Korine à William Burroughs enfin publié en France

Simon Riaux | 25 mars 2019 - MAJ : 25/03/2019 16:08
Simon Riaux | 25 mars 2019 - MAJ : 25/03/2019 16:08

Cinéaste inclassable, dont l’oeuvre vogue nonchalamment de la chronique désenchantée au collage frénétique de vignettes stupéfiantes, Harmony Korine a écrit et publié un texte tout aussi rétif à une définition académique : Sur fond d'émeutes. Paru initialement en 1998 aux Etats-Unis, avant d’être rapidement épuisé.

Jusqu’à présent introuvable en France, on doit sa sortie le 13 mars 2019 aux éditions Inculte.

 

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Autant prévenir, les réfractaires aux travaux du metteur en scène ne se réconcilieront pas avec lui en se plongeant dans Sur fond d'émeutes. Si les assemblages faussement anarchiques de l’artiste vous laissent de marbre et que le regard volontiers ambigu qu’il assume de porter sur ses personnages n’a pas fini de vous défriser, alors le patchwork littéraire  que voilà risque fort de vous hérisser drument le poil.

Sur fond d'émeutes se présente au lecteur sous la forme d’un assemblage hétéroclite de textes, réflexions, plaisanteries, dialogues, engueulades, anecdotes, rapports, souvenirs, collages, issus d’innombrables situations. Les émetteurs sont multiples, pas systématiquement identifiés et pour l’essentiel, passablement azimutés. De récits d’engueulades homériques en analyses de bad trip, émerge le portrait kaléidoscopique d’une Floride au bord de l’apocalypse, aussi bien matérielle que sensorielle. Aux marges des textes se dessinent de violents affrontements, des confrontations de classes, de genres et de races, à la faveur d’une dystopie hallucinée.

 

Image 196225Gummo d' Harmony Korine

 

Une structure à priori anarchique donc, qui ne se prête pas à une lecture progressive conventionnelle, mais bien à une exploration, faite d’allers-retours, de correspondance, un défrichage actif et rêveur. C’est bien sûr aux écrits de William S. Burroughs que l’artiste s’accoude ici, tentant de retrouver la recette du cut-up, la fièvre de ses monstres de Frankenstein littéraires, où derrière les fantasmes et les mauvais songes, point un surréalisme poisseux.

Forme littéraire parmi les plus saisissantes proposées par la littérature américaine, le cut up se situe au carrefour de l’écriture automatique et de l’introspection biographique, tourbillon poétique et addictif, qui permis à Burroughs d’explorer les arcanes de l’Interzone et d’y immerger ses lecteurs.

La formule n’aura pas survécu à son auteur, seul capable d’en cartographier les principes, d’en explorer les chairs. C’est donc un cadeau que nous font ici les éditions Inculte, pour quiconque a parcouru avec sidération Le Festin Nu, La Machine Molle ou Les Garçons Sauvages. C’est aussi la limite évidente de l’oeuvre de Korine, qui rédige un hommage maîtrisé et parfois puissamment évocateur aux textes du maître.

 

Image 640287Spring Breakers d' Harmony Korine

 

Car, le projet a quelque chose de nécessairement fétichiste, s’assume comme un hommage proche du dandysme envers une figure tutélaire de la création littérairement américaine. Cette évocation se voit donc limitée dans ses ambitions par son ADN même. En revanche, elle se révèle excellente compagne de la filmographie de son auteur. En effet, parcourir les lignes de force de Sur fond d'émeutes, c’est constater à nouveau combien on a tort de voir dans Korine un faiseur d’images trop poseur, un chroniqueur de la marge trop complaisant.

L’artiste endosse au contraire avec simplicité sa position à mi-chemin entre l’observateur conscient, le voyeur fasciné et l’exhausteur de chaos impénitent.

Grand écart difficilement tenable, révérence appuyée, leçon de lâcher-prise, chroniques d’une certaine fièvre urbaine autant qu’exercice intrinsèquement narcissique, le texte fonctionne à la manière d’un révélateur ou d’un codex, illuminant les productions de Korine, ou cristallisant leurs limites, selon le rapport que chacun entretient avec elles.

 

photoBeach Bum, prochain film d'Harmony Korine

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