Little Nightmares 2 : un nouveau cauchemar délicieux, entre Slenderman et Videodrome

Geoffrey Crété | 11 mars 2021
Geoffrey Crété | 11 mars 2021

Quatre ans après Little Nightmares, belle et étrange surprise, le studio suédois Tarsier (derrière Little Big Planet) rouvre les portes de cette quatrième dimension pour Little Nightmares 2. Place à un nouveau personnage dans cette suite, qui se déroule dans une mystérieuse ville, quelque part entre Vidéodrome, Ring, The Thing et Slenderman. Et c'est encore une fois un voyage fantastique.

ATTENTION SPOILERS

LITTLE NIGHTMARES À DEUX

Tout commence par le même commencement : une vision étrange, et un réveil en sursaut. Le centre de gravité du cauchemar est ici une simple porte fermée, avec le sceau d'un œil un peu trop familier. C'est à la fois la destination et l'origine de Mono, petit héros de Little Nightmares II, qui émerge devant un écran de télévision grésillant au milieu d'un bois inquiétant. Ces arbres cachent la forêt cauchemardesque à venir, avec une cabane dans les bois, une école, un hôpital et les ruelles humides d'une cité décrépie, rongée par un mystérieux signal et une silhouette surnaturelle.

Avec son sac en papier sur la tête, le petit nouveau Mono prend le relais de Six. Mais le mémorable ciré jaune du premier Little Nightmares n'est pas oublié : au bout de 10 minutes, Six est de retour, libérée de sa prison musicale par Mono, pour devenir son acolyte dans le cauchemar. Grimper dans un conduit en hauteur, activer un mécanisme, ouvrir une sortie, passer un précipice, appeler l'autre : la survie passera par l'entraide, tout comme l'espoir.

Et c'est là le vrai sens de Little Nightmares II. Ce duo quasi silencieux est le moteur du gameplay et de l'histoire, de l'enlèvement de Six par une figure terrifiante digne de Slenderman, jusqu'aux derniers instants terribles. Peu à peu, le titre révèle son véritable sens : ce Little Nightmares II est en réalité Little Nightmares 1+1, et prend la forme d'une fausse suite et vrai prequel.

 

photoAu commencement

 

LA CITÉ DES ENFANTS PERDUS

Le doute est installé et entretenu dès la découverte de Six, enfermée dans une baraque loin de l'Antre, le paquebot sinistre du premier jeu qui ressemblait à un mix entre Hayao Miyazaki et Ring. La fin obscure du premier cauchemar n'était pas incompatible avec cette nouvelle situation, pas plus que la découverte d'un ciré jaune que Six enfile au cours de Little Nightmares II. Que le personnage reste au second plan laissait imaginer beaucoup d'options autour d'une suite pour elle, envahie par un pouvoir incommensurable à la fin du premier épisode.

Mais la fin de Little Nightmares 2 réaligne les étoiles des enfers : c'est une origin story. Transformée le temps de quelques scènes en ogresse terrifiante, Six est désormais habitée par un appétit dévorant, qui dépasse son petit corps et résonne pour la première fois, à la toute fin. Avant ça, son écho fantomatique lui a montré un indice vers l'Antre, ouvrant la voie au premier jeu.

Six écrit ici les premiers mots horrifiques de son histoire, en laissant tomber Mono pour avancer sans lui. C'est d'autant plus logique que le DLC du premier Little Nightmares insistait sur la monstruosité du personnage, en montrant l'identité du gnome qu'elle dévorait, avant que l'image finale n'annonce l'arrivée du terrifiant Homme filiforme qui hante cet opus.

 

photoVous ne passerez pas

 

Ce geste final de trahison condamne Mono à sombrer dans les limbes organiques de cet univers, et boucler la pire des boucles : il deviendra un Homme filiforme, soit son pire cauchemar, et le bourreau des autres enfants comme lui. Seul au monde, oublié de tous, le petit héros est consumé par le temps, et perd son identité et son innocence. Tel Peter Pan, il grandit, vieillit, et perd ce qu'il était.

C'est un récit d'enfance tragique, autour d'une spirale de violence et douleur sans fin. Six est métamorphosée (littéralement) par l'Homme filiforme, libérée grâce à un acte brutal et répété de destruction (la boîte musicale, son seul refuge), et donne elle-même naissance à un Homme filiforme par sa trahison et revanche. Le monde de Little Nightmares II est un monde qui déforme les âmes pures, avale tout espoir, et condamne finalement tout le monde à se laisser grignoter par le cauchemar, jusqu'à en devenir un émissaire.

 

photoTu sais, j'aimais beaucoup cette boîte à musique...

 

Si le premier jeu fonctionnait sur la surprise, inévitable mais douloureuse, du véritable visage derrière la capuche, ce prequel va plus loin dans l'émotion. Avec le lien simple créé entre Mono et Six, il insiste avec brio sur cet horizon bloqué, dont personne ne réchappe, pas même les petits héros.

L'enfance est broyée dans un cycle de terreur sans issue, à l'image des odieux et voraces mômes de porcelaine de l'école. Eux-mêmes sous le joug de l'institutrice, ils expriment leur haine entre eux, et n'hésiteront pas à bouffer Mono et torturer Six. S'installe alors un sentiment de désespoir immense, qui insuffle à l'aventure une émotion très grande.

 

photoPremier jour d'école

 

MAÎTRESSE DE L'HORREUR

Little Nightmares avait construit sa force sur la rencontre entre l'immensément mignon (un petit personnage en ciré, de petits gnomes) et l'intensément angoissant (des cuisiniers monstrueux, une dame terrifiante). Little Nightmares 2 avance sur la même ligne cauchemardesque, et creuse le fossé entre l'enfant et l'adulte.

Difficile de ne pas s'arrêter sur cette institutrice épouvantable, quintessence d'un cauchemar entre la poupée des enfers (un visage au sourire figé), The Thing (la métamorphose inhumaine d'un corps), l'animal (elle croque Mono, tout simplement) et la mamie pas très catholique. La première fois que son cou s'allonge pour inspecter une pièce procure des frissons formidables.

 

photoPratique pour faire la poussière

 

Le soin apporté à ce personnage est fascinant, comme lorsqu'elle inspecte de près les élèves terrifiés, et rythme le cours avec ses coups de règle. C'est certainement le monstre le plus réussi du jeu, le chasseur et le docteur étant plus attendus et moins bien caractérisés.

Au rayon des ennemis plus courants, impossible de ne pas s'attarder sur les patients démembrés et désarticulés de l'hôpital. Il y a là quelques-unes des meilleures séquences du jeu, entre des moments de silence inquiétant et des éclairs d'adrénaline. Le fantôme de Silent Hill plane sur ces phases de gameplay précis, où le seul barrage contre les monstres est une petite lampe torche, vitale pour échapper aux mains baladeuses. C'est d'autant plus évident que l'aventure urbaine (contrairement au premier Little Nightmares) passe par des décors très proches de la saga horrifique culte de Konami.

Un bestiaire et des ambiances régulièrement impressionnants, qui permettent d'oublier quelques limites du gameplay, notamment dans la précision punitive de quelques affrontements et sauts - heureusement contrebalancés par une grande douceur côté points de passage.

 

photo"Petit" moment de stress

 

VideoDROME Killed the Radio Star

Little Nightmares 2 est un nouveau plaisir pour les amateurs de genre, et notamment les cinéphiles, puisqu'il invoque la puissance visuelle de quelques classiques. Vidéodrome pour les écrans vibrants qui prennent possession des esprits, Ring et Slender pour la silhouette terrifiante de l'Homme filiforme, Dark City pour les immeubles qui se tordent de douleur dans la bataille finale, Inception pour la cité échouée sur le sable d'une mer mystérieuse, et même Harry Potter face à quelques escaliers étranges.

George Orwell n'aurait certainement pas été insensible à cette ville étouffée dans un orage sans fin. Elle rappelle celle d'Inside, bijou assemblé par le studio Playdead, où la population était également lobotomisée par un pouvoir en place.

 

photo"N'essayez pas de régler votre téléviseur..."

 

Le cauchemar est sans surprise d'une beauté renversante, forçant régulièrement à s'arrêter pour admirer en silence les dimensions saisissantes de cet univers. Un plan large sur une rue à moitié détruite, une vision folle de meubles dans les airs, des vêtements paisiblement abandonnés comme si les humains avaient été éclipsés subitement, ou encore une ligne d'adultes qui se suicide sur un toit : une folle quantité d'images marquantes ponctue le cauchemar.

Les effets de lumière, d'ombres et de flou sont savamment orchestrés, jusqu'à exploser dans un final spectaculaire. Nimbé dans des teintes roses qui tranchent avec le gris et le noir exploités jusque là, ce dernier acte assume merveilleusement le côté fantastique de l'univers. Dans cette tour digne d'Alice au pays des merveilles, Tarsier Studios prouve encore à quel point leur imaginaire est riche.

 

photoL'oeil de Sauron

 

L'APPÉTIT VIENT EN DÉVORANT

Little Nightmares 2 se termine en 5-6 heures. C'est peu, mais c'est comme le premier épisode, et c'est classique sur ce type de jeu indépendant. Il y a d'ailleurs quelques petits défis pour la rejouabilité éventuelle, afin de retrouver toutes les âmes errantes, et les chapeaux de Mono. Ce qui donne accès à une scène post-générique importante.

Mais au-delà de cet appétit sur Little Nightmares II, il y a l'excitation de voir l'univers s'étendre. Si Mono est un Homme filiforme, et qu'un Homme filiforme est apparu sur un écran de l'Antre dans le DLC, est-ce qu'il y a là un lien encore tangible entre lui et Six ? Il n'en faut pas plus pour imaginer des retrouvailles entre ces deux petits êtres abîmés par l'horreur.

 

photoDark City vibe

 

C'est là l'une des grandes réussites de ce deuxième opus : ouvrir en grand les portes de l'univers (comme littéralement montré à la fin du premier), sans se répéter, et sans perdre l'originalité. En se construisant sur l'association de deux personnages, en mettant Six au second plan, en prenant comme cadre une ville, et en cherchant de nouveaux visages de l'horreur après celui de la Dame, Little Nightmares 2 prenait quelques risques. Le défi est relevé, et l'effet est toujours aussi puissant.

 

photo

Résumé

Comme le premier, Little Nightmares 2 est court, mais terriblement bon et beau. Le cauchemar prend une nouvelle dimension encore plus troublante et mélancolique, et offre quelques frissons et sursauts mémorables, dans un univers visuellement magnifique.

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commentaires
Moi
11/03/2021 à 13:59

On dirait du Playdead plus coloré. Etonnant ce deplacement en profondeur. Sans ça je serai vraiment partant

Benasi
11/03/2021 à 12:47

Beaucoup de frustration sur les déplacements dans la profondeur. Combien d'escaliers ou plateforme j'ai raté car le personnage n'était en réalité pas en face de l'objectif.

GTB
11/03/2021 à 12:14

Quelques faiblesses dans le gameplay et le game-design parfois, mais une puissance visuelle/sonore indéniable. A faire! Surtout à ce petit prix :).

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