Kingdom Hearts 3 - Partie 2 : une saga qui a perdu les clés ?

Christophe Foltzer | 3 février 2019 - MAJ : 03/02/2019 14:55
Christophe Foltzer | 3 février 2019 - MAJ : 03/02/2019 14:55

La première partie de notre gros dossier consacré à la saga Kingdom Hearts nous avait un peu laissé sur notre faim. Après un petit tour d'horizon de la chronologie de la franchise et de la sortie des épisodes les plus importants, il semblait y avoir un problème dans le développement du nouvel épisode que l'on attendait tous.

 

 

UN COEUR DIFFICILE À CONQUÉRIR

Le gros retard que subit Kingdom Hearts 3 est, déjà, dû à la volonté de Tetsuya Nomura de nous livrer l’épisode ultime, la conclusion de sa saga, ce qui explique un sens du détail peut-être un peu maladif. Ensuite, il ne faut pas se leurrer, la saga est devenue un gros bordel avec toutes ses histoires parallèles et ses ajouts. Il est devenu très compliqué d’en tirer une chronologie claire et l’on se perd facilement dans toutes les impasses que le récit s’est lui-même créé.

Le résultat d’une exploitation jusqu’à la corde de la licence, de l’obligation de garder la marque vivante dans l’esprit des joueurs, ce qui explique la multiplication des jeux en attendant le vrai 3e épisode et donc, la nécessité d’élargir l’univers et de raconter de nouvelles histoires au risque de faire n’importe quoi et de le payer plus tard.

 

photo Final Fantasy VS XIIIFinal Fantasy Versus XIII, épisode maudit de la saga

 

Il y a cependant un obstacle majeur à la sortie de Kingdom Hearts 3 que ni Square Enix ni Nomura n’avaient prévu : Final Fantasy XV. Le nouvel épisode de la saga phare du développeur pédale dans la semoule puisqu’il connaitra 10 ans de développement. Envisagé à l’origine comme une nouvelle saga dans la saga, avec des liens mystérieux vis-à-vis de Kingdom Hearts, appelé au début Final Fantasy Versus XIII, le jeu doit être recommencé plusieurs fois avant d’intégrer vraiment la franchise.

De ce fait, Tetsuya Nomura se voit dans l’obligation de mobiliser une grande partie de l’équipe de Kingdom Hearts 3 sur Final Fantasy XV pour limiter la casse, respecter le budget et le calendrier déjà bien dépassé. Le jeu sort finalement à la fin novembre 2016 et Tetsuya peut enfin se consacrer pleinement à la conclusion de son univers.

 

photo Final Fantasy XVFinal Fantasy XV, enfin

 

AU COEUR DES TÉNÈBRES

Si l’on ne va pas tenter de résumer toute l’histoire, tant elle est bordélique et confuse, et qu’elle se contredit en de nombreux points, nous allons cependant nous concentrer sur les thématiques de fond de Kingdom Hearts. Une façon de tenter de comprendre pourquoi cette saga parle autant aux joueurs de tous les âges et pourquoi, 17 ans après le premier volet, on attend le dernier avec la même impatience qu’à l’époque.

Dans son intrigue de base, Kingdom Hearts convoque plusieurs influences comme le Monomythe établi par Joseph Campbell dans Le héros aux 1001 visages (à l’origine de Star Wars notamment) mais aussi des renvois au taoisme, au shintoisme, voire à l’animisme, la philosophie et la psychanalyse. Sora, Riku et Kaïri vivent sur Destiny Island, endroit paradisiaque mais dans lequel ils se sentent limités. Le besoin d’aventure et de nouveauté se fait sentir, surtout pour Sora, qui commence à avoir des rêves étranges. C’est un soir qu’il découvre avec horreur que son monde disparait sous l’action d’une créature cauchemardesque. Après la disparition de Riku, Sora est happé et se retrouve à la ville de Traverse.

 

photo AnsemAnsem

 

Au même moment, dans le royaume Disney, Donald et Dingo réalisent que le Roi Mickey a, lui aussi, disparu. Il les informe par courrier qu’une grande menace pèse sur l’univers, que les étoiles s’éteignent les unes après les autres, chacune correspondant à un monde, et qu’il va enquêter. C’est le point de départ de l’aventure. Donald et Dingo se rendent à la ville de Traverse pour retrouver Mickey, ils tombent sur Sora, à la recherche de Riku et Kaïri, le trio décide de mettre leurs efforts en commun.

D’autant que Sora peut utiliser une Keyblade, un artefact mystérieux qui permet d’ouvrir et de fermer les différents mondes que seul un élu peut manier. Sur leur route, ils croisent des Sans-Cœurs, créatures sombres en lien avec un mystérieux Ansem, à la recherche de Kingdom Hearts, le monde caché où vivent tous les cœurs et qui, en fonction de l’orientation philosophique de celui qui y pénètre, peut faire basculer l’univers dans l’ombre ou la lumière. En plus de ça, les princesses de différents mondes disparaissent et il est dit que les 7 Princesses du Cœur sont le seul moyen d’ouvrir Kingdom Hearts.

 

photo Kingdom Hearts 2Prêts pour l'aventure

 

COEUR À REPRENDRE

On le voit, dès le départ, le récit reprend à son compte des clichés du genre : le héros intrépide et innocent, le rival ténébreux, le love-interest attentionné et tendre et la menace ultime. Rien de neuf. C’est pourtant dans son traitement que la saga tire son épingle du jeu, notamment dans Kingdom Hearts IIChain of Memories et Birth by Sleep.

Alors oui, il y est question de prophétie, d’enfant élu et de sombres machinations, mais la saga développe un concept très intéressant, encore une fois similaire à Star Wars : l’ombre et la lumière. Nos héros se confrontent effectivement à leurs ténèbres intérieures à mesure qu’ils progressent dans l’aventure et la menace d’être transformés en Sans-Cœur est de plus en plus présente. Un Sans-Cœur représente l’incarnation des Ténèbres du cœur des gens. Lorsqu’une personne succombe, elle devient un Sans-Cœur, et plus le cœur d’origine est obscur, plus le Sans-Cœur est puissant. On pourrait rapprocher ce concept de celui de l’âme, mais Kingdom Hearts II rajoute un concept saisissant : le Simili.

 

photo Kingdom Hearts 2L'un des plus grands moments de la saga

 

En effet, à la fin de Kingdom Hearts, Sora succombe à ses Ténèbres pour sauver le cœur de Kaïri, enfoui en lui. Il devient à son tour un Sans-Cœur que seul l’amour de son amie pourra sauver. Nous apprenons dans le second volume que lorsque l’on devient un Sans-Cœur, notre corps subit aussi une métamorphose, puisqu’il devient un Simili. Une coque vide sans âme qui, sous la forme la plus évoluée, retrouve son apparence humaine pour devenir l’un des membres de l’Organisation XIII.

 

photo Kingdom Hearts 2L'Organisation XIII

 

COEUR IMPUR

Sur un plan symbolique, c’est particulièrement intéressant, d’autant plus que les héros sont des adolescents en quête d’eux-mêmes. Ils quittent l’ile de leur enfance, se confrontent au monde et donc à sa part d’ombre. Un refuge d’innocence qui les protégeait de toutes les complexités de la réalité. Le thème principal de la saga étant l’amitié, rien d’étonnant à cela.

Rien d’étonnant non plus à ce que les destins diffèrent suivant les personnages. Si Sora, entouré par Donald et Dingo, parvient à préserver son innocence et sa lumière, Riku, livré à lui-même, animé du même désir de sauver Kaïri, bascule dans les Ténèbres. Encouragé qu’il est par la solution de facilité que lui propose Ansem qui lui promet un pouvoir suffisant pour parvenir à ses fins.

 

photo Kingdom HeartsTrois amis, bientôt face à eux-mêmes

 

A travers ces deux trajectoires, nous comprenons que la route vers la lumière est peuplée d’embûches, d’illusions et d’impasses et que même les intentions les plus nobles peuvent dégénérer et devenir l’inverse de ce que l’on souhaitait. C’est avant tout le mensonge à soi-même qui est le principal ennemi des personnages, ce que la trajectoire de Riku évoque clairement, lui qui va au plus profond de ses Ténèbres, y fait une rencontre capitale, le Roi Mickey, qui lui montrera la bonne direction alors même qu’il a un bandeau sur les yeux parce que son basculement lui interdit de voir la réalité sous un prisme neutre ou plus éclairé.

Et c’est bien cet équilibre entre ombre et lumière qui constitue le cœur de la saga. Mais, comme tout récit initiatique, la saga Kingdom Hearts raconte avant tout un passage à l’âge adulte. C’est là qu’entre en jeu l’univers Disney. Pour les spectateurs, l’univers Disney est rattaché à l’enfance. Et c’est tout autant le cas dans Kingdom Hearts. Chaque monde visité représente une part de l’enfance de Sora, un trait de caractère auquel il est confronté et qui peut constituer une menace dans son parcours vers la lumière. Si c’est très vrai dans le premier jeu, c’est un peu plus diffus par la suite mais toujours présent.

 

photo Kingdom HeartsUn voyage, mais pas là où on pense

 

COEUR PUR ?

Qu’il aille chez Tarzan, chez Mulan, Simba ou chez Tron, l’enchainement logique et thématique des mondes ne se fait pas par hasard. A travers Disney, Sora se confronte à ce qu’il a été et ce qu’il est obligé d’en comprendre et d’en retirer pour continuer son parcours sans fléchir. Nous y retrouvons les sentiments bruts de l’enfance, la colère, la joie, la tristesse, l’insouciance, mis à l’épreuve des réalités du monde. Des sentiments que Sora doit apprendre à reconnaitre, appréhender, comprendre et maitriser pour poursuivre avec sérénité son aventure. Il y trouve une maturation de toutes ces émotions, il évolue, bref il grandit.

Aidé en plus par Dingo et Donald, deux pôles symboliques évidents de sa personnalité : le côté colérique et espiègle et le côté farceur et gaffeur qu’il ne cesse de montrer à travers ses différentes rencontres. C’est parce qu’ils sont tous les trois ensemble qu’ils se complètent et évoluent dans le « bon » sens, parce qu’ils ne sont que les reflets d’une même personnalité, symboliquement parlant. En opposition à l’Organisation XII, Xehanort, Ansem ou encore Riku, livrés à eux-mêmes et ayant perdu de vue ce qui constitue un être humain.

 

photo Kingdom Hearts 3Unis contre les Ténèbres

 

A noter d’ailleurs que, plus la saga avance, plus elle semble perdre de son innocence et verser dans le drame et la mélancolie, à l’image de la vie. Les rapports se complexifient, le passé devient un souvenir que l’on regrette parfois, que l’on rejette à d’autres moments. On gagne en gravité, mais on fait tout pour conserver notre part d’innocence à mesure que les combats s’enchainent et que nos responsabilités augmentent.

A l’image de Sora, le joueur grandit avec la saga, il vieillit, change de vie et se cherche pour parfois se trouver. De ce point de vue, Kingdom Hearts propose quelques pistes de réflexion, ce qui constitue la base de tout vrai récit mythologique.

 

photo Kingdom Hearts 3Une évolution obligatoire et nécessaire

 

COEUR INTÉRIEUR

On y trouve évidemment un renvoi camouflé à la psychanalyse par l'intermède de la dimension du rêve. Ainsi, dès le départ, les héros sont présentés endormis, tombant dans un univers étrange qui leur propose des choix avec une voix désincarnée qui les guide dans leurs premiers pas. Une illustration symbolique de l'inconscient qui ne déplairait pas à Sigmund Freud ou à Carl Gustav Jung.

C'est dans ce rapport à l'inconscient et à la quête de vérité que Kingdom Hearts se raconte sans détours et prouve, à qui en doutait, qu'il n'y est que question de plongée en soi, d'introspection, de victoires sur soi-même, d'accomplissement intérieur. Dans le seul but, non pas de chasser définitivement les ténèbres, mais de les contenir et de les enfermer dans un endroit précis de notre coeur, pour ouvrir la voie à la lumière et ainsi éviter que l'ombre n'envahisse les mondes que nous sommes en train de construire.

 

photo Kingdom HeartsL'aventure intérieure

 

A cela s'ajoute la dimension du partage, de la compréhension de l'autre et de la confrontation aux ténèbres extérieures. Se frotter au grand Autre métaphorique, tout autant qu'à l'ombre de ses amis, la reconnaitre et la contenir par l'amitié que l'on partage et le but commun. On le voit, Kingdom Hearts, en dépit de son scénario alambiqué, de ses passages ridicules et des pitretries Disney est avant tout une invitation à se connaitre soi-même.

 

En conclusion, Kingdom Hearts s’avère beaucoup plus profond qu’un simple crossover entre Final Fantasy et Disney. S’il s’est perdu en cours de route, ce que l’on a vu de Kingdom Hearts 3 nous promet de revenir à la source de sa mythologie, de se reconnecter avec son cœur. Kingdom Hearts, sous ses allures funs et innocentes, est bien plus que cela. Dépouillée de toutes ses artificialités, il demeure un récit profondément ancré dans l’humain, reflet de son auteur et de ses obsessions. Bref, on peut le dire sans se tromper : Kingdom Hearts a énormément de choses à nous raconter. Il faut juste qu’on soit d’accord pour l’écouter.

Rendez-vous prochainement pour notre test du troisième opus.

 

photo Kingdom Hearts

 

commentaires

K.
04/02/2019 à 14:32

Intéressant ce parallèle entre KH et les étapes de la vie d'une personne face au monde extérieur.

Dommage cependant que la cupidité de Square aboutisse à ce gloubiboulga avec plein d'épisodes qui ne servent à rien à part complexifier une histoire qui n'en avait pas besoin.

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