Mommy : Xavier Dolan pousse un gros coup de gueule contre Netflix

Christophe Foltzer | 6 janvier 2016
Christophe Foltzer | 6 janvier 2016

Généralement, lorsque l'on évoque Xavier Dolan dans ces colonnes, ce n'est pas forcément pour le féliciter ou en dire du bien. Pourtant, il arrive que l'on soit d'accord avec lui. Et limite qu'on le soutienne. Incroyable mais vrai.

Avouons-le, Xavier Dolan est une de nos têtes de turc préférée, il faut dire aussi que son style ne plait pas à tout le monde. Et à nous en particulier. Alors oui, on s'est bien moqués de lui pendant que tout le monde se chatouillait l'entrejambe au moment de la sortie de Mommy, mais là n'est pas la question. Encore que, cela concerne toujours le même film.

Lorsque Netflix UK a diffusé Mommy sur son réseau, une sale surprise attendait son réalisateur. En effet, la scène-clé du film voit la cadre de l'image s'agrandir, passant ainsi d'une image carrée au format plus cinégénique du 1:85. Un plan voulu par le metteur en scène et signifiant dans sa démarche. Sauf que voilà, lors de la diffusion sur le network, l'élargissement de l'image avait purement et simplement disparu. Et Dolan n'était visiblement pas au courant vu la lettre enflammée traduite et reprise par le Huffington Post :

"Je réalise à l'instant, grâce aux tweets d'utilisateurs avertis, que vous diffusez mon film Mommy différemment, en ayant changé l'aspect-ratio. Ceci porte notamment préjudice à une scène clé du film où l'aspect ratio carré dit «1 pour 1» s'élargit temporairement vers un aspect-ratio de 1:85 - en un mot comme en cent, le format du film s'ouvre, et respire enfin. En imposant au film un aspect-ratio carré permanent à l'aide de bretelles verticales de part et d'autre de l'image, vous brisez le pouvoir émotif de cette scène et d'une autre, tout aussi importante, éconduisez le sentiment d'oppression crucial que ce ratio infuse à l'histoire, et amputez le générique de fin de plusieurs noms en le rognant."

Photo Mommy

Et il est colère le Dolan, ce que l'on peut comprendre puisqu'il soulève un point intéressant de l'exploitation d'un film : le respect de l'oeuvre d'origine.

"Qui vous a donné le droit d'ainsi réévaluer mes choix, et par quelle abstraite compétence en avez-vous examiner l'impact sur mon film et le public? Je peux difficilement imaginer que le distributeur anglais de Mommy vous ait donné carte blanche pour ce type d'initiatives sans a priori me consulter - et même si c'était le cas, je demeurerais quoi qu'il en soit bafoué par votre manque de jugement. Qui, de vous ou moi, devient aux yeux du monde l'heureux responsable d'une décision aussi pauvrement réfléchie? Décision qui, j'imagine, avait pour but d'éviter toute confusion potentielle chez les utilisateurs, ou d'apaiser je-ne-sais-quelle angoisse inutile, méprisant à la fois mon film et l'intelligence de votre public.

Vous n'avez pas réalisé ce film. Vous ne l'avez pas écrit. Vous ne l'avez pas produit. Or, qui, à part moi, peut s'arroger le droit d'altérer mon film comme vous l'avez fait? Personne."

Mommy 7

Cela nous ramène donc au vieux débat, que l'on pensait définitivement terminé avec l'arrivée des écrans plats, plus larges que nos vieux postes cathodiques carrés. Il n'est en effet pas rare que des oeuvres subissent des recadrages intempestifs de la part des diffuseurs pour assurer, soi-disant, le confort du spectateur et éviter qu'il ne se retrouve avec un film en cinémascope sur sa petite télé 36cm. Mais ce faisant, c'est le propos tout entier d'un film qui passe à la trappe. Si un réalisateur a décidé d'opter pour tel ou tel format, c'est pour une bonne raison, il ne faut pas nécessairement y voir une coquetterie mais bel et bien une démarche artistique. Prenons l'exemple de Jurassic Park, pensé et tourné en 1:85, Spielberg a délibérément choisi ce format et a construit sa mise en scène en fonction. Si une télévision passe le film au format carré, celui-ci ne voudra plus dire grand chose car il manquera des bouts d'images et au revoir, par exemple, tout la tension de l'apparition du T-Rex. On peut résolument s'inquiéter de la persistance de cette pratique qui dans un but commercial évident préfère sacrifier une oeuvre pour le confort supposé de ses spectateurs, transformant ainsi un film en pur objet de consommation calé entre deux pubs.

Heureusement, mis au courant, Netflix a rapidement réagi, la division britannique ayant fait amende honorable et acceptant de diffuser le film dans son format d'origine. Mais il n'empêche que la persistance d'un tel traitement est des plus inquiétantes.

Mommy 8

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