Mauvais Genre 2015 : Retour sur une édition explosive

Simon Riaux | 6 avril 2015
Simon Riaux | 6 avril 2015

Pour sa 9ème édition, le Festival Mauvais Genre a une fois de plus mis la ville de Tours à feu et à sang. Dans une atmosphère interlope et familiale, la manifestation s'est rappelée au bon souvenir des cinéphiles avec une hargne salvatrice.

« Simon, fais gaffe, les bénévoles sont couverts par la Convention de Genève. » C'est une de ces sentences immortelles, qui vous rappellent que certains Festival sont les centres névralgiques d'un saint et juste n'importe quoi.

Car Mauvais Genre fait figure d'exception dans le petit paysage des célébrations dédiées au cinéma. En choisissant de mettre en lumière, certes le cinéma de genre, mais notamment des œuvres n'ayant pas encore de distributeur, décidées à brouiller les pistes et les univers, l'évènement fait chaque année le choix courageux de nous apporter des métrages quasiment invisibles ailleurs, des créations fragiles et toujours inattendues.

Le Festival se transforme ainsi en un enchaînement de rencontres et de surprises. De cette 9ème édition profondément colorée par les doutes et soubresauts qui ont marqué l'Europe de ces 12 derniers mois, on retiendra une poignée de moments étincelants et inattendus.

Le metteur en scène de The Returned, drame aux frontières du fantastique et de l'horreur chirurgicale d'un Haneke, est ainsi monté sur scène, pour partager quelques anecdotes. Un échange qui prit la forme d'un témoignage bouleversant. Il n'y qu'à Mauvais Genre qu'un professeur de musique franco-hispano-argentin, vendeur de hamburgers par intermittence et cinéaste à ses heures perdues monte sur scène pour vous annoncer que son film, maladroit, branque, mais riche d'images hypnotiques sera probablement le dernier, le cinéma guérilla lui ayant coûté sa santé.

Mauvais Genre regorge de ces artistes prêts à tout pour faire exister une idée, pour porter à l'écran un rêve qu'ils ont chevillé au corps.

On ne s'est pas tout à fait remis de The Hitman's solitude before the shot, comédie allemande, absurde et mélancolique (oui ça existe), nous mettant aux prises avec un agent secret en mal de mission, que l'ennui et une belle arnaqueuse vont précipiter dans une spirale absurde et hilarante.

Son réalisateur, Florian Mischa, se sera fait fort de rappeler à tous les festivaliers (pourtant singulièrement motivés) qu'en matière de bière, on ne la fait pas aux Germains.

Gardez un œil sur The Hitman's solitude before the shot, car vous devriez pouvoir prochainement le déguster, grâce à la participation in extremis d'Arte, qui aura permis de finaliser ce projet que son auteur porte depuis 6 ans.

Mais Mauvais Genre n'est pas qu'un haut lieu d'exploration et de promiscuité filmique. On y retrouve toutes les œuvres qui ont voulu ou su faire bouger les lignes. C'est pourquoi l'Édition 2015 s'est ouverte en fanfare, sur un événement particulièrement impressionnant : la projection de la version longue et restaurée d'Il Était une fois en Amérique, chef d'œuvre maudit de Sergio Leone et horizon indépassable de la fresque américaine.

Moins classique, mais sans doute plus impressionnant et traumatisant, Schizophrenia, autre perle noire du cinéma de genre, nous a fait vivre un incroyable ciné concert. Le film, qui traite de 24 sanglantes heures dans la vie psychopathe fraîchement sorti de prison, était accompagné d'une performance live à partir de nappes électro cauchemardesques et hypnotiques.

Pour mémoire, le film, qui traumatisa durablement le public en 1983, a ceci de particulier qu'il suit quasiment en temps réel le déroulé d'un triple meurtre particulièrement sauvage et brutal. Trait particulier (au-delà de la violence extrême de la chose et de son implacable cruauté) la réalisation du métrage demeure encore aujourd'hui un mystère. En effet, à peu près personne n'est capable d'expliquer concrètement comment ont été conçus les invraisemblables traveling qui le composent, ces plans où la caméra tourne autour des personnages dans des espaces exigus, ces panoramiques en mouvement qui paraissent physiquement irréalisables sans drone.

Un miracle de cinéma qui propulsa littéralement le Festival en orbite le temps d'une séance hallucinogène.

On repartira de Mauvais Genre 2015 avec encore bien d'autres images en tête. Des fulgurances étonnantes, que vous seriez bien inspirés de guetter dans les tréfonds du web. De la relecture d'Antigone proposée par Alpha, qui transforme la tragédie en fable de SF conceptuelle, en passant par Wild Flowers, road trip immobile, soit la descente aux enfers de 3 jeunes coréennes entraînées dans un réseau de prostitution enfantine, Mauvais Genre était gorgé de propositions audacieuses et fortes.

Cette édition fut aussi celle du combat. Alors que plus de 100 Festivals français ont été annulés pour cause de subventions aux abonnés absent, Mauvais Genre tient bon et continue de rassembler, de proposer. Il témoignait cette année du grand trouble qui anime une Europe dévorée par le doute et un questionnement identitaire inédit.

 

Une parenthèse enchantée rendue possible par une batterie de bénévoles incroyables, et une armée d'organisateurs historiques à l'endurance invraisemblable. On tient donc à remercier tout particulièrement Gary Constant pour son abnégation, Erwan pour son indulgence et son engagement en faveur du court-métrage, Lisa pour sa tolérance inédite aux blagues déplacées, Charline pour son sang-froid, Chonchon pour sa générosité et son sens de la mesure en toute circonstance, le grand bénévole barbu qui servait toujours les membres de la presse en premier quand il s'occupait de la buvette, Magalie pour ses photos, Delphine, Aude et toute l'équipe du manger pour le manger, Nathan pour sa mémoire qu'on espère sélective, Christophe pour les sous-titres, Steph, Marianne et Kiki pour leur écoute et leur sang-froid, ainsi qu'à tous les autres pour leur engagement total.

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